Pour ceux qui ne se sont pas demandé pourquoi Indochine apparaissait dans une émission "hommage à Brel" avec une chanson anglophone, il s'agit d'une adaptation du Moribond par le chanteur canadien Terry Jacks, datant de 1974, et qui constitue son plus grand succès.
Si vous êtes lecteur de ce blog et/ou si votre mémoire ne vous fait pas défaut, vous savez qu'à cette époque Nicolas bataillait pour faire accepter une image d'anglophile et s'éloigner de toute accointance avec la dite variété française. C'est ce qui explique aussi en partie ce look entre Oasis et Blur, au milieu de cette émission très française : J'vous ai apporté des chansons...
Nicolas ne connaissait les paroles, et potentiellement, la chanson, que depuis peu de temps.
"Je leur permets alors de participer à leur première télé depuis un bail, pour une spéciale Jacques Brel pur mes débuts sur France 2 à la rentrée 1998. Typiquement, et pour bien marquer leurs distances avec la chanson française, même brechtienne (et kurtweillienne), le groupe ne se lance pas dans 'Amsterdam', même version David Bowie. Tout au contraire, il choisit 'Le Moribond' dans sa version pop américaine, à la mélodie sans grand rapport avec l'original, mais qui fut numéro 1 en 1974 : 'Seasons in the sun' par Terry Jacks, dont je déchiffre les paroles à l'oreille pour Nicolas."
Yves Bigot, Un autre monde, p.161, Don Quichotte, 2017
C'est donc Yves Bigot qui aurait gracieusement proposé cette émission à Nicolas malgré les relations glaciales entre les deux hommes, il est aussi possible que Virginie Borgeaud - manageuse d'Indochine et compagne de Bigot - ait joué un rôle de médiatrice. Nous arrivons alors dans cette situation typique d'un groupe invité dans une émission à thème, et qui doit trouver, dans l'urgence, quelque chose de cohérent à y faire.
C'est aussi, comme beaucoup le savent déjà, la dernière apparition de Stéphane Sirchis, et la deuxième d'un Boris Jardel déjà très à l'aise (sa première étant Les Années Tubes plus tôt dans l'année). Ce dernier n'était à l'époque qu'un guitariste de session de plus, et n'imaginait pas faire d'Indochine son activité principale. Ce que ne devait pas savoir le réalisateur de l'émission, qui privilégie énormément le petit nouveau au montage, au détriment de Stéphane. Il est bien sûr difficile de savoir si cela a été fait à dessein ou non.
"Je
suis arrivé en février 1998, quand mon ami Maxime m'a informé qu'ils
cherchaient un guitariste. J'ai vu Nico chez lui, il m'a donné les infos
du groupe, on a regardé une vidéo, papoté. J'avais un souvenir de "3",
et j'étais agréablement surpris par la couleur très rock que prenait le
groupe. On a passé deux heures ensemble, puis il m'a convié à une
audition quelques jours après, et sur les dix mecs présents, c'est moi
qui étais (sic) retenu pour l'Indo Live tour, d'une vingtaine de dates. A
la fin de cette tournée, Nicola m'a demandé si je voulais rester pour
les enregistrements en studio. J'ai posé mes premières guitares en
studio sur 'Dancetaria'. Je jouais avec L'Affaire Louis' Trio à ce
moment-là. Auparavant, j'avais joué dans le système Sinclair, et
accompagné Vanessa Paradis ou Axel Bauer. J'étais un sideman, quand il
fallait un guitariste rock, ma réputation de fan de british rock me
précédait. C'est ce qui me plaisait, et quand on cherchait ce style,
c'était moi qu'on appelait"
Boris Jardel in Indochine, le livre, Jean-Eric Perrin, 2011
Live Tour, Le Bataclan (Paris), mai 1998
Boris oublie ici de mentionner "Seasons in the sun", qui est bien son premier enregistrement avec Indochine et dont il se souvint d'ailleurs plus tard. Mais dans le même livre, à propos du Live Tour :
"Puis
Stéphane est tombé malade, il était hospitalisé, mais on avait des
concerts prévus. Je faisais de mon côté une thérapie, parce que c'était
violent de voir son frère jumeau se dégrader. Mon thérapeute m'a
conseillé de faire ces concerts, de penser à moi. Je suis allé prévenir
Stéphane, il m'a dit 'ok, fais ces concerts, puisqu'il faut les faire'.
On a fait ces trois ou quatre concerts sans lui, je prévenais le public
qu'il était malade, et je prenais sa place à la guitare. On avait fait
un Bataclan. Ça se passait toujours bien."
Nicolas Sirchis in Indochine, le livre, Jean-Eric Perrin, 2011
Il est très aisé de narrer une page discrète et lointaine de l'histoire à des fans récents, mais le Live Tour compta quinze dates. L'un exagère ses souvenirs, quand l'autre minimise à fond son choix d'assurer une tournée sans son frère, "malade comme un chien". Quant au fait de prendre sa place à la guitare, laissez-nous rire fort.
Nous nous demandons encore comment il se fait que Stéphane bien qu'exclu du Live Tour, soit tout de même apparu pour Les Années Tubes, La Fureur à Bercy (juin 1998) et donc J'vous ai apporté des chansons en octobre. Sa guitare y est, comme toujours à cette époque, quasi-inaudible, tout comme sur le mix de la version studio offerte plus tard sur indo.fr à l'occasion des 200 000 connexions. Le site n'oublia d'ailleurs pas de préciser qu'il s'agissait du dernier morceau enregistré avec Stéphane (voir annexes).
Nicolas à Bercy pour La Fureur en juin 1998
C'est étonnant pour un Dancetaria où il est bien présent, promotionné jusqu'à aujourd'hui comme l'album où l’on peut entendre les derniers riffs de guitares de Stéphane Sirkis. Mais la réponse semble être la présence physique de Stéphane en studio pour "Seasons", alors que l'album de 1999, dont l'enregistrement à proprement parler a débuté après la mort du guitariste, comprend des extraits de démos enregistrées en pré-production.
C'est en tout cas le premier morceau studio où Nicolas chante en anglais, et malgré les apports du montage, il a fait bien pire que ça dans le futur. Mais l'Angleterre et sa musique semblait vraiment être aussi exotique que sa langue, pour ce Nicolas épuisé par les années 90. Il n'avait notamment pas compris que l'anglophilie ne consistait pas nécessairement à nier tout ce qui était français ou francophone.
"Brian Molko : Si tu as habité la Belgique, tu dois connaître Brel.
Nicolas Sirchis : J'étais à l'école avec sa fille. Mais je dois dire que je ne suis pas un grand fan de Brel.
- Vraiment !?! Absolument tout ce qu'a fait Brel me touche. Totalement."
Interview croisée, Rocksound, 2000
Le Nicolas de cette époque, obsédé par Placebo, creusait le fossé entre lui et des personnalités plus érudites comme Brian Molko ou Morrissey, extrêmement francophiles. Le chanteur de Placebo se fit d'ailleurs remarquer en 2010 avec une reprise spectaculaire du chanteur belge, "Ne me quitte pas".
Puis subitement, en 2021, à la télévision belge :
"Léo Ferré, Georges Brassens, j'ai jamais été là-dedans, ça me parlait pas. Jacques Brel, j'ai écouté son album là, Les Marquises, j'étais ouaaah... Ça c'était fou. Ça m'a floué. Parce que là, il écrivait comme un paysage, il écrivait comme Duras, c'est à dire qu'on voyait les images."
Nicolas Sirchis, Une belge histoire, RTBF, décembre 2021
On voyait les images. Franchement, est-ce là une analyse de quelqu'un qui lit beaucoup ? Non, Nicolas improvise avec des éléments tout faits, afin de fournir dans l'urgence une réponse à la question qui lui est posée. En espérant que ça enchaîne en face.
Nous avons choisi de ne pas dater la naissance d'Mk2 à Wax, puisque selon notre analyse, la gestation du projet que nous connaissons aujourd'hui a pris plusieurs années, et Indochine Mk2 apparaît vraiment avec la troisième tentative de premier album : Paradize. (Voir les articles correspondants) Cette période d'incertitude, d'inconsistance et d'incompréhension sera à partir de 2001 appelée trilogie. Mais en 1998, un an avant Dancetaria, où Nicolas allait expliquer qu'Indochine avait toujours été dark, nous n'avions affaire à rien de plus qu'un titre fantôme joué par un groupe fantôme.
"Personne en France ne veut plus d'eux pour autant. Max Guazzini, tout-puissant patron de NRJ, nous l'affirme clairement un soir chez Lionel Rotcage : 'un cas difficile.' Un euphémisme."
Yves Bigot, Un autre monde, p.162, Don Quichotte, 2017
"C'étaient des concerts incroyables... Sans promo, sans titres à la radio, sans affiches."
Nicolas Sirchis, Un flirt sans fin, 2006
Les toutes premières images d'Indo Live montrent pourtant une passante bruxelloise devant une ribambelle d'affiches du Wax Tour. Si Wax resta en effet très confidentiel, Indo Live profita en revanche d'une importante publicité gérée par Une Musique, filiale de TF1.
Si cette vidéo est une des plus vendues du groupe à ce jour, elle renferme un certain nombre de problèmes, visiblement très peu remarqués.
Nous nous contenterons de discuter le film du concert titre par titre, et vous laisserons le soin d'en tirer les conclusions que vous estimerez les meilleures. Les minutages correspondent aux vidéos de la chaîne YouTube d'Indochine.
***
Nicolas apparaît avec l'explosion de la musique d'Edward Scissorhands.
Mire-Live :
Le concert commence par des nappes de synthétiseur, suivies de la guitare de Xavier "Tox" Géronimi, connu notamment pour son travail avec Étienne Daho : pour ceux du fond que ça intéresse, c'est lui qui tient la guitare sur Pop Satori et Pour nos vies martiennes... C'est lui la guitare de "Bleu comme toi", excusez du peu.
Le visage de Nicolas est éclairé, ovation du public, il commence à chanter et le public répond positivement à ce morceau récent. Tout semble bien se passer jusqu'à "allez promener le chien" où le son change brusquement. Une nouvelle voix est en train de prendre le dessus sur celle que nous entendions jusqu'alors. C'est un Nicolas qui rechante en studio, en fait depuis le début du morceau.
2:58 : Confirmation à la fin du second refrain, où le "[hey hey !]" sonne très différemment. (Note : nous retranscrirons les éléments live [entre crochets] pour plus de lisibilité.)
3:09 : Le passage instrumental donne à entendre deux soli de guitare simultanés, conclus au vibrato.
Il y a deux guitaristes, nous direz-vous ? Allons, vous savez parfaitement que la guitare de Stéphane (qui ne comporte pas de vibrato) est coupée sur ce live, et qu'elle a été inaudible en façade plusieurs années, et que de toute façon on voit parfaitement ce dernier jouer des accords et non quelconque solo.
3:28 : "à faire un choix comme des acrobates" on voit Nicolas éloigner le micro alors que la voix sonne toujours.
Unisexe :
0:28 : Les onomatopées "[allez ! cha ! hou !]" sont live.
Cette fois on entend les deux Nicolas, celui sur scène et celui en studio, quasiment au même volume. On entend au début du deuxième couplet le Nicolas live se tromper dans les paroles, et le Nicolas studio les chanter correctement. Et avant le deuxième refrain à 2:07, le "rappelle toi la première foiiiiis" du Nicolas studio et le "[say !]" live se chevauchent.
Oui, à cette époque les technologies de modification des pistes vocales
n'étaient pas aussi avancées qu'aujourd'hui : si on avait mal chanté le
soir du concert, il fallait laisser tel quel ou tout refaire. Les exemples sont relativement nombreux, mais ici le montage est anormalement bâclé, et le mot est faible.
On le voit même à deux reprises chanter "attache-moiii" et s'éloigner du micro, alors que la voix continue de sonner.
3:25 : "nuit !" rajouté, Nicolas ne chante pas à l'image.
3:35 : "[juste ici pour rester zunis]" live, trop audible.
4:16 : "[Bonsoir tout l'monde ! Bienvenue sur le Wax Tour ! Est-ce que vous êtes prêts ? Vous êtes prêts ? Hey ! Sayyyyy !]", live évidemment. La différence de couleur entre les deux enregistrements saute aux oreilles.
Pour ceux qui savent faire un peu de son, sachez que si vous appliquez un effet de déphasage sur "Unisexe", vous shuntez la voix studio. Chose étrange, cette pirouette ne fonctionne que sur ce titre-là. Nous avions monté le résultat sur les images du live et l'avions posté sur Youtube, mais malheureusement la vidéo a été supprimée.
Stéphane, lui, gratte sa Mustang. Aucun son n'en sort, alors que le gros son de Tox remplit l'espace.
Les Tzars :
Nous savons dorénavant que le Nicolas qu'on entend n'est pas celui que l'on voit sur scène. Sa voix sonne très différemment du reste des pistes, ce qui rend la relativité de la synchronisation labiale encore plus perceptible et gênante.
2:01 : "Les tyrans et leurs femmes ne sortent plus sans un garde du corps qui témoigne", les deux voix se chevauchent.
2:26 : Illusion que Stéphane joue ? Pas du tout, c'est le son de Tox.
Juste après, un passage qui a été assez discuté par ailleurs : ce moment incroyable où Stéphane vient regarder son frère dans les yeux en le pointant du doigt, alors que ce dernier chante "et ses mauvaises fréquentations !".
"Les Tzars"
3:55 : On n'entend plus ici que le Nicolas studio, avec une réverbération marquée style "concert".
Trois Nuits par Semaine :
"Il faut bien être remplacé un jour... Cependant, j'ai remarqué que dans 'Trois Nuits par Semaine', le gimmick est souvent mal placé, et pas un ne le joue comme l'original. Le grand public ne s'en rend pas vraiment compte. C'est ce qui me fait grincer des dents, en souriant."
Dominique Nicolas, Platine, 2004
0:42 : "elle décidaiiiit" les deux voix se chevauchent très audiblement.
2:51 : "mais bon dieu qu'elle est belle ! [...eeelle...]shhuayy !]"
4:07 : à l'image : "Trois nuits par semaine" / au son : "MAIS trois nuits par semaine", sur un gros plan de son visage.
de 4:48 à 5:40, tout ce qu'on entend est live. C'est un des rares moments du film où c'est le cas.
6:06 : "[qu'elle est belle !...eeeeelle]shaayyy !"
7:05 : un accord fait par Stéphane à l'acoustique, audible.
La Main sur Vous :
Pourquoi ce choix horrible de télé filmée au caméscope ? Qu'y avait-il à cacher ? Possiblement, une coupe de cheveux étrange suite à un passage de serviette sur la tête.
Tendez l'oreille, on entend deux guitares lead sur toute la longueur du morceau, comme si l'ingé-son avait gardé une prise témoin. Pourquoi ?
La guitare acoustique, d'une propreté clinique, ne colle pas avec ce que joue Stéphane.
Les Silences de Juliette :
1:24 : Non, ce n'est toujours pas Stéphane que vous entendez à la guitare acoustique. Le son qu'on entend lorsqu'on le voit accompagner Nicolas sur "je t'écrirai tous les secrets que je sais" ne correspond ni à l'image, ni à un quelconque son live. Très plausiblement, plutôt Tox en studio.
4:51 : On voit et entend parfaitement que Tox est en train de jouer un solo, pourtant le gimmick de guitare qu'il jouait précédemment continue de tourner.
"Les Silences de Juliette"
Kissing my Song :
"[On va parler un peu de sexe !]", depuis assez régulier.
Stéphane absent de la scène au début, puis à la guitare acoustique... inaudible.
Vers 3:00 on entend un solo de guitare hurlant, qui ne semble pas venir de la guitare de Tox, puisqu'on entend aussi ses accords. Un overdub évident.
Satellite :
Stéphane ne bénéficie pas d'un décibel sur sa propre compo.
1:45 : Nicolas chante "poser", comme le montrent ses lèvres à l'image, au lieu de "placer".
De 3:15 à 3:20 Nicolas chante autre chose en live, deux voix se chevauchent et ne correspondent pas.
3:50 : Les "[hiiiin]" et le "[AAAYAYAYA !]" sont live, dieu merci.
Des plans sur l'acoustique de Stéphane... Mais pas de son.
3:17 : "son chemiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii[hey hop say !]iiiiiiiiiin !"
Echo-Ruby :
Si l'on excepte la voix, c'est un morceau où tous les éléments sont live. Ça aurait presque collé si nous ne l'avions pas vu s'éloigner du micro à 2:55 pendant que le chant continue.
"Echo-Ruby"
Je n'embrasse pas :
1:34 : Ce soir-là, Nicolas a chanté le premier "je n'embrasse pas !", alors que le Nicolas studio choisit de le laisser au public... Sauf que le film le montre chanter au micro, et même assez franchement.
3:39 : Les beaux plans de la guitare de Stéphane, mais c'est Tox qu'on entend.
3:49 : Ici c'est le contraire : "je n'embrasse pas !" chanté en studio alors que le Nicolas live laissait chanter le public, comme on le voit parfaitement à l'image.
Les "oooooooohh" sont studio, entrecoupés de "[plus fort !]" et de "[say !]" live.
Drugstar :
Nicolas à la guitare avec des plans valorisants. C'est son morceau à lui !
Dimitri au saxo, qui rejoint Pilot pour des sons cuivrés. On entend mieux son saxophone vers 4:13 (il joue les notes graves). La retouche vocale est globalement propre.
"Drugstar"
Révolution :
Longue introduction festive pour cet autre morceau composé par Nicolas (toutefois absente du CD).
Tox très "edgien", et surtout la guitare acoustique audible de Stéphane ! Pilot reçoit une belle ovation du public pour sa présentation, à juste titre. Yann Cortella, ancien batteur pour Alain Bashung, ne vient absolument pas "de Grande Bretagne" mais simplement de Bretagne.
La présentation de Stéphane est en revanche virée au montage : "Le plus voyou !" à quoi ce dernier répondit en désignant son frère : "et lui, l'intolérable !". Pourquoi ce choix ?
À 5:34 on entend et voit très distinctement les strums (grattements sur sa guitare) de Nicolas, totalement arythmiques.
Des Fleurs pour Salinger :
Assez peu d'éléments live là-dessus. La grosse séquence basse rapide est un ajout studio.
1:04 : Entrée d'un overdub de guitare. On serait tenté de croire que c'est Stéphane, mais cela ne correspond ni à ce qu'on voit à l'image, ni à un son live. La preuve par ailleurs : à 3:15 il s'arrête, tape dans les mains, et on entend quand même la guitare.
À la toute fin, le micro tombe...
Canary Bay :
...C'est pour cela qu'on le voit cabossé.
3:00 : Nous sommes à la recherche d'un spécialiste en lecture labiale.
4:39 : "comme elles voulaient" à l'image, "quand elles voulaient" au son...
5:42 : Un moment assez commenté par ailleurs où Stéphane semble se plaindre, comme d'un problème de son. (tu m'étonnes)
4:07 : "Une fille au masculin"... Mais on voit clairement sur le film que les mots "au masculin" ne sont pas chantés.
5:36 : "Un garçon au féminin / [Vas-y à toi say]", deux sources vocales vraiment très différentes. Tout est live jusqu'à la fin du morceau... Et on entend parfaitement la différence de son, flagrante.
Tes Yeux Noirs :
Pourquoi de nouveau un fondu ? Ici nous n'avons pas la réponse...
0:43 : Un son de guitare acoustique qui tourne, et ne correspond pas à ce que fait Stéphane.
Le sifflement qui retentit prévient un malaise dans les premiers rangs. Un autre malaise survient plus tard, et le morceau se déroule dans une ambiance globalement mauvaise. Nicolas s'approche avec une bouteille d'eau à 3:38 mais prend son temps, Stéphane le presse, ce qui semble l'agacer.
Un nouveau fondu...
L'Aventurier :
On voit une fille dans les bras de Nicolas... Mais sur quel titre ? Réponse, "Peter Pan", et cela explique le fondu précédent.
On remarque à 1:35 que Nicolas est aux côtés de Jean-Pierre Pilot. Oui, sur cette tournée il avait l'habitude de jouer l'intro de "L'Aventurier" avec son claviériste. Il n'était en revanche pas ou peu audible. Nous ne savons pas pourquoi ce moment n'est pas montré sur le film.
Comme Stéphane, que nous n'entendons toujours pas. Tox est en revanche gonflé aux hormones, on dirait qu'ils sont trois guitaristes à jouer le riff de "L'Aventurier".
à 4:25, le "[chhay]" est bien sûr live, le "[saaah]" à 4:41 également.
"L'Aventurier"
5:15 : Difficile bien sûr d'interpréter une émotion sur une seule image au sein d'un film si complexe, mais Stéphane semble au bout du rouleau.
Sinon, le Nicolas studio chante correctement.
***
Au terme de ce film, nous sommes embarrassés et perplexes devant tant de questions laissées sans réponses. Comment se fait-il que personne n'ait rien remarqué ou rien dit ? Comment l'ingénieur du son Stéphane Kijek a t-il pu rendre une copie si bâclée ? Est-ce Nicolas, crédité au mastering mais pas au mixage (...?) qui a exigé ces choix incompréhensibles ? Et quid de Stéphane ?
1997
Comment se peut-il qu'Indo Live se soit aussi bien vendu, et soit encore à ce jour si apprécié des fans ? Comment peut-on vendre un tel produit dans le commerce, contre de l'argent ?
Un enregistrement pirate audio et vidéo existe pourtant, jalousement gardé par quelques cerbères qui ne souhaitent pas que ce trésor devienne accessible à des "fans de seconde zone" et/ou ne veulent pas faire de tort à Nicolas. Il serait pourtant immensément intéressant de monter l'audio du bootleg sur les images du film. Les fans ne seraient-ils pas intéressés, ou ne verraient-ils pas l'intérêt ? Ce DVD leur suffit-il, vraiment ? Aurions-nous tort de préférer le vrai au faux ?
"C'est le show tel quel, vraiment sans trucage euh, de la tournée d'Indochine."
Un pseudo-live qui aurait selon toute logique dû torpiller Indochine. Mais bien au contraire il les a relancés - un autre mystère - et seulement deux ans plus tard sortait le très respecté Dancetaria (1999).
"La remontée avait commencé avec 'Indolive', une compilation déguisée bien matraquée... C'est logique : un titre locomotive, le rouleau compresseur marketing mis par Sony, une tournée triomphale, un Bercy..."
Le titre locomotive dont parle Dominique était bien sûr "L'Aventurier", single extrait pour promouvoir le film. C'est ce titre en single edit qui sera joué lors de télévisions surréalistes, en playback.
Admirez Stéphane Sirchis jouer en playback sur un titre dans lequel on ne l'entend pas.
"Comment réussir à chroniquer Indo Live sans vexer plein de gens, Indochine, leurs amis, leur maison de disques, leur public ? C'est impossible, mais l'important est d'avoir essayé."
Jérôme Soligny, Rock & Folk, 1997
En 2004, Olivier Gérard expliqua le son fouillis de 3.6.3. par les mots suivants :
"Le public est habitué à entendre du faux live où tout est enregistré avec un son magnifique de studio. Ce n'était pas ma volonté de sortir ce genre de disque douteux."
Olivier Gérard in Insolence Rock, Sébastien Michaud, Camion Blanc, 2004
Reportage d'MCM à l'Ancienne Belgique le soir d'Indo Live. On peut y voir des images du concert, filmées depuis un autre angle et avec bien sûr le son en direct. Forcément, cela ne ressemble à rien de ce qui est montré dans la vidéo officielle, c'est même assez catastrophique.
Nicolas et Stéphane Sirchis, lors de la remise du disque d'or par Jean-Pierre Foucault, 1997
Fallait-il parler de Wax avec la même application et les mêmes égards qui ont guidé notre travail sur Paradize ? Si l'album de 1996 n'a que très peu à voir avec le premier album d'Indochine Mk2 (Paradize, vous suivez ?), il partage avec ce dernier une remarquable complexité, un opportunisme plus ou moins adroit, et un goût prononcé pour les contradictions.
Aux débuts de nos travaux, c'est de cette époque bâtarde dont nous nous étions inspirés pour le visuel du présent blog. Nous sommes, comme Nicolas, fascinés par les malentendus. Précisons-le de suite : bien qu'il ait été question d'Indochine 2 et du premier album d'un nouveau groupe, Wax n'est pas pour nous le premier album de ce que nous appelons Indochine Mk2 : le
collectif de cette époque autour des jumeaux Sirchis n'a rien à voir
avec le duo Nicolas/Olivier et les musiciens qui les entourent.
Mais Wax est forcément fondateur de quelque chose, en tant que premier album de l'Indochine post-Dominique. Nous tâchons d'étudier ce quelque chose depuis la création de ce blog, toujours est-il qu'en 1996, nous avons affaire à un véhicule au point mort, sans direction, quitté par son conducteur. C'est le premier album d'Indochine avec Nicolas pas exactement comme directeur artistique mais plutôt président. Les références changent.
"Au bout d'un certain temps, une démocratie dans un groupe, ça ne fonctionne pas. Parce que lorsque tu as quatre univers différents, ou plus, qui ne s'interpénètrent pas, ça devient difficile. Surtout si en plus les envies ne sont plus les mêmes."
Nicolas Sirchis, Rocksound, avril 2002
Chacun sait que si Indochine Mk1 était un groupe, ce n'était pas pour autant une démocratie : la perte de la direction d'Indochine a fait prendre conscience à Nicolas qu'il en fallait une.
"L'acte 2, comme tu l'appelles, s'est ouvert avec la compile Unita et le nouveau titre 'Kissing my song' qui est plus proche de ton album solo que des standards d'Indochine. - On me l'a dit ! Peut-être faut-il en conclure que désormais, Indochine, c'est moi. Avec une liberté totale de mouvements."
Nicolas utilise ici les mots d'une autre personne pour accréditer son propre calcul, d'autant que Dans la lune et Wax n'ont franchement rien en commun ! Rappelons aussi que l'album perso de Nicolas composé de reprises a été entièrement joué, réalisé et arrangé par Les Valentins. Dès lors, en admettant que Wax y ressemble, que faut-il vraiment en conclure ?
"Cette période je la justifie un peu par le nom d'acte 2, c'est vraiment le septième album d'Indochine, dans le terme, mais c'est aussi le... le premier album d'un nouveau groupe quoi. C'est vraiment ça. Donc avec l'acquis par contre, professionnel, qu'on a eu ces quinze dernières années."
Nicolas avait à ses côtés un excellent guitariste en la personne de Stéphane, mais souhaitait rester à la tête d'un groupe à deux guitaristes.
Stéphane voyait pourtant encore à cette époque la possibilité de devenir le
compositeur principal d'Indochine, mais Nicolas ne l'entendait pas de cette
oreille.
"Stéphane n'a jamais voulu être leader ? Nicolas : Je pense que si. Mais il est mieux dans ce qu'il fait. On a toujours envie d'être plus important. Moi, j'ai choisi inconsciemment d'être chanteur parce que je ne savais rien faire d'autre, et lui son truc c'était la guitare. Il ne sait pas 'écrire', donc c'est moi qui écris tous les textes. Ça s'est fait comme ça."
Deux guitaristes, comme chez Mk1 ou les très populaires Oasis par exemple : un guitariste et directeur artistique, assisté d'un autre gratteux exécutant.
"En 1996, quelles sont vos influences ? Je suis ravi du renouveau de la pop anglaise avec des groupes comme Oasis. Le seul groupe que j'ai toujours suivi, c'est U2 parce qu'ils ont su évoluer."
Nicolas Sirchis, Platine n°34, octobre 1996
C'est vrai, et il est possible que Nicolas ait pris U2 en exemple pour que chaque album d'Indochine soit très différent. Mais en ce qui concerne Oasis, au delà de la très racontée guerre avec Blur, ils firent se retrouver beaucoup de groupes anglais de cette époque autour d'une certaine détestation commune pour le groupe mancunien.
"Nicolas : [...] À l'époque, j'aimais le côté un peu "sales gosses" de Oasis. Mais, avec Placebo, j'ai découvert quelque chose de nouveau. [...] Brian Molko : Alors qu'Oasis, en revanche, je ne suis pas du tout client... "
Nicolas Sirchis, interview croisée avec Brian Molko, Rocksound, 2000
Le très officiel Insolence Rock brosse un portrait généraliste de la musique britannique du milieu des années 90 à grands coups de name dropping.
Indochine y est présenté comme un groupe pointu, et l'opportunisme du
chanteur comme un coup de génie : lui aurait enfin su où amener Indochine et comment,
ce que Dominique n'aurait pas su - ou pas pu - faire.
"On
a l'impression que le... le chat étant parti, les souris sont euh, ont
fait tout ce qui leur a plu, avec cette maturité... professionnelle
qu'on a pu conserver quoi."
"Du
coup, le départ de Dominique qui, pour moi, aurait été une catastrophe
cinq ans auparavant, était dans ce contexte presque bénéfique. C'était
genre : 'On va pouvoir aller là où moi j'ai envie d'aller !' Et révéler tout le potentiel de ce groupe qui me semblait encore énorme."
Nicolas Sirchis, Rocksound, avril 2002
Le mot qui allait prévaloir sur tous les autres pour définir cette période du groupe français fut donc, et reste encore à ce jour : britpop. Ce fut aussi le début pour Nicolas d'une fascination pour Brett Anderson et les très bowiesques Suede qui allait le suivre très longtemps.
Brett Anderson
Nicolas décrit cette période précédent Wax, avec le ras-le-bol puis le départ de
Dominique Nicolas, et son accession au trône de directeur artistique
d'Indochine, comme suit :
"Savoure le rouge aurait pu être un méga-tube, mais aucune radio ne
le passe, l'album [Un Jour Dans Notre Vie, 1993, ndlr] est un flop total mais on voit qu'il y a des fans, un
public qui commence à me plaire, qui aime Suede, Blur. C'était le début
du grunge."
Nicolas Sirchis in Indochine, le livre, Jean-Éric Perrin, 2011
Il y aurait donc un public qui ne lui plaît pas ! Pouvons-nous savoir lequel ?
Une époque difficile où Nicolas essayait plutôt d'imiter Dave Gahan et Bono, tous deux chanteurs de groupes marqués eighties et qui avaient éventré le début des années 90 avec respectivement les bombes Violator (1990) et Achtung Baby (1991).
Si le grunge avait été globalement désagréable pour un Nicolas plus pop que rock, il ne semble considérer le phénomène britpop que comme une évolution plus audible avec des personnalités plus androgynes.
"Les
groupes britanniques comportent en général un ou deux jolis garçons -
pâles, minces, de très beaux cheveux ; certains mettent même de
l'eye-liner. Cette androgynie séduit les jeunes femmes aimant que leurs
fantasmes pop soient sensibles et délicats - efféminés, à l'opposé des
beaux gosses musculeux."
Simon Reynolds : "Un nouveau regard sur la britpop", Salon, décembre 2007
"Le
rock, pour moi, doit être avant tout sexuel. Prince, Bowie, Patti
Smith, ça transpire le sexe. Le rock, c'est la morale, le sexe et le
social. Alors oui, je fais ça, mais sans tomber dans l'obsession non
plus. C'est vrai que ça passe inaperçu, mais je ne peux pas écouter les
albums à la place des critiques..."
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011
Le Nicolas agacé par les boys bands avait perçu cette androgynie. Mais notre héros incompris était loin de voir dans la tendance britpop cette réponse justement typically british, ironique et excentrique, à ce grungetrop codifié, et qui était devenu hégémonique sur les radios. Il s'agirait donc principalement de saturer les guitares et d'adopter une attitude plus sensuelle, androgyne et irrévérencieuse.
Mais si le cahier des charges est corrompu dès le départ, que Nicolas est incapable de commenter subtilement les champs musicaux qui l'entourent, et qu'il est inapte à la malice et au second degré... Comment bâtir un propos musical affiliable à la britpop, malgré une telle absence d'anglophilie ?
Première possibilité : Y aller carrément, et appeler Bernard Butler, le guitariste de Suede.
"Fortement influencé par la nouvelle vague pop anglaise, Nicola part à Londres et y séjourne pendant plusieurs semaines, à la recherche d'un nouveau guitariste. Le chanteur multiplie les rencontres, traîne du côté du label Rough Trade, puis finit par contacter Bernard Butler. Le guitariste prodige de Suede vient de lâcher ses collègues à l'issue de l'enregistrement de Dog Man Star..."
Sébastien Michaud, Insolence Rock, Camion Blanc, 2004
Au lieu du flatteur "fortement influencé", il aurait été plus adéquat d'écrire "fortement attiré" en parlant d'un Nicolas complètement dépassé par les tendances musicales de cette époque. Quant au label Rough Trade, si sa mention évoque certes l'indépendance et l'expérimentation, il faut tout de même savoir qu'il a fait faillite en 1991, avant de n'être relancé qu'en 2000.
Bernard Butler
"Un mec très jeune, super calme, super gentil. Il me dit 'j'ai envie d'écrire pour toi, mais pas pour Indochine.' On travaille un peu ensemble sur quelques trucs, mais son manager finit par me dire qu'il est un peu dans la position de Johnny Marr quand il a quitté les Smiths : il ne sait pas où il veut aller... Il a fini par faire une carrière solo, et je trouve que ce qu'il a fait par la suite était extraordinaire. Ça n'a pas marché, mais ses musiques sont vraiment, vraiment bien."
Nicolas Sirchis in Insolence Rock, Sébastien Michaud, Camion Blanc, 2004
La version de Butler, voire celle de son manager, serait très intéressante, et plausiblement un peu différente de celle de Nicolas... Le guitariste anglais se concentra jusqu'en novembre 1995 sur sa collaboration avec le chanteur David McAlmont.
"On s'est vus plusieurs fois à Londres. Il avait écouté nos disques, son album favori est le "3", et il voulait tenter quelque chose avec moi. Mais il est définitivement trop compliqué. Même le duo McAlmont/Butler dans lequel il s'est beaucoup investi est un échec. Il ne sait pas ce qu'il veut, change tout le temps d'avis. De mon côté, j'avais eu ma dose d'états d'âme et de prises de tête. Il a intérêt à fonder rapidement son propre groupe. Mais nous sommes toujours en contact et il n'est pas exclu qu'il joue sur le prochain album d'Indochine."
Deuxième possibilité : Trouver un autre guitariste à Gibson et aux cheveux longs, mais qui parle la langue. Ce sera Alexandre Azaria, présenté par Daniel Chenevez de Niagara.
Alexandre Azaria avec Le Cri de la Mouche
Un malaise se révèle pourtant assez rapidement avec le nouveau guitariste :
"Je voyais très bien qu'avec lui il y allait avoir des problèmes de
pouvoir, et j'ai donc décidé d'une double production, Azaria d'un côté,
Pilot de l'autre."
Nicolas Sirchis in Insolence Rock, Sébastien Michaud, Camion Blanc, 2004
Une décision catastrophique de la part d'un directeur artistique débutant, qui ne pouvait que desservir l'album en détruisant toute possibilité d'homogénéité.
Wax avec Azaria
Wax avec Pilot
Unisexe
Révolution
Je n'embrasse pas
Drugstar
Coma, Coma, Coma
Echo-Ruby*
Kissing My Song
Les Silences de Juliette*
L'Amoureuse
Satellite*
Peter Pan*
Mire-Live*
Ce soir, le ciel*
* : Compositions de Stéphane.
Rappelons que le très apprécié "Kissing my Song" est une composition d'Alexandre Azaria, et initialement le morceau bonus de la compilation Unita (1995). Le guitariste est aujourd'hui quasiment occulté de l'histoire officielle d'Indochine racontée par Nicolas. C'est aussi le seul titre où l'influence de Suede s'entend vraiment ; on peut même voir Azaria singer les mouvements de Bernard Butler dans le clip du morceau en question.
L'amour des fans pour "KMS" semble donner raison à Nicolas qui estime que personne n'est irremplaçable et que chaque musicien est là pour se mettre au service d'Indochine - entendre, de lui. Ils ne seraient tous qu'un moyen, pour faire vivre l'univers existant dans la tête de Nicolas.
Les fans du Black City Tour se souvenaient-ils en entendant "Kissing My Song" que le compositeur du morceau n'était pas sur scène ?
Le passage d'Alexandre Azaria sur le navire a essentiellement été raconté par Nicolas dans des termes très dépréciatifs :
"Il
a commencé par dire que c'était lui qui allait tout produire, et qu'il
allait le faire uniquement selon son goût. Je lui ai dit que ça n'allait
pas, qu'il s'agissait d'Indochine et non pas de lui, et qu'on allait le
produire ensemble..."
Nicolas Sirchis in Insolence Rock, Sébastien Michaud, Camion Blanc, 2004
"Nous, dès qu'on est rentrés en studio avec Azaria, on savait déjà qu'il allait repartir. Je ne voulais pas de quelqu'un qui se sente investi d'une 'mission'... Si tant est qu'il y ait eu une mission, c'était à nous de l'accomplir, et pas à lui. En plus, il était très hautain, et le fait qu'il ait cosigné des titres a occasionné par la suite pas mal de problèmes d'argent, il avait utilisé des samples... Enfin c'était un vrai sac de nœuds."
Nicolas Sirchis in Le Roman-Vrai d'Indochine, J-C Perrier, Bartillat, 2005
Nicolas ne semble pas avoir apprécié qu'Azaria n'ait pas su se faire discret, il aurait apparemment fallu laisser les jumeaux travailler. Pouvons-nous tout de même rappeler ici que Nicolas Sirchis l'a appelé pour remplacer Dominique, et donc jouer ce rôle de révélateur d'un potentiel dit encore énorme ? Et surtout, et c'est une autre contradiction : nous savons parfaitement que c'est Nicolas qui a imposé les cosignatures, notamment à Stéphane dont il estimait les compétences insuffisantes. Pourtant, l'évidente et gracieuse aide de Jean-Pierre Pilot sur "Drugstar" ne fut pas mentionnée dans les crédits. Toujours est-il qu'il semble confondre une cosignature avec l'utilisation d'un sample, problématique qui lui était encore étrangère vue son ignorance en matière de musique électronique.
Stéphane Sirchis, 1996
Souvenez-vous lorsque nous écrivions que Nicolas était une entrave pour Indochine, et que sans lui pour freiner les velléités de chacun, la musique du groupe aurait été infiniment plus audacieuse et originale. Wax approche pourtant une proposition aussi casse-gueule que courageuse, mais vous l'avez, l'image du frein à main ?
Le
très sympathique Alexandre Azaria parle pourtant positivement de
son expérience avec Indochine dans le documentaire L'Aventure
Indochine en 2017 :
"C'était ma première aventure en tant que compositeur... Et j'ai eu pas mal de chance ouais, de tomber sur quelqu'un comme Nicolas, qui fait partie des gens qui donnent la chance, en tout cas qui font confiance, à des gens même si euh... ils ont pas fait grand chose avant quoi. Et ça s'est super bien passé. En fait on s'est retrouvé, comme un peu deux gamins, dans une chambre à faire de la musique quoi. Et moi j'en garde un super souvenir quoi."
Alexandre Azaria, L'Aventure Indochine, France 4, 2017
Malice d'Azaria, se sachant systématiquement bafoué dans les livres officiels où il est présenté comme un arriviste pédant, entré sans s'essuyer les pieds ? Jamais nous n'avions entendu pareille confession sur cette époque peu documentée, où Nicolas pensait avoir trouvé le remplaçant de Dominique idéal.
(Aparté : Le guitariste anglophile de ses rêves sera plutôt Boris Jardel, qui en 1996 tournait encore avec Vanessa Paradis.
En attendant ce dernier, ce sera Xavier Géronimi - collaborateur de
Bashung avec J-P Pilot, mais surtout d’Étienne Daho - qui assurera le Wax Tour et le Live Tour. Avec un son "rock" caricaturé et une implication ne dépassant jamais l'exécution professionnelle.)
Les jumeaux d'Indochine sont donc encadrés par :
Alexandre Azaria, vers les différentes tendances de la musique britannique du milieu des années 90, le côté "cool".
Jean-Pierre Pilot, vers une chanson classieuse "à la française", le côté "cultivé".
Jean-Pierre Pilot, arrivé en 1994, est l'homme grâce à qui Indochine a pu traverser cette décennie. En plus d'avoir lui-même opéré une vraie évolution sonore au sein du groupe (des claviers en mousse de Radio Indochine aux synthétiseurs puissants de Dancetaria, jusqu'aux pianos enchanteurs de Nuits Intimes), il eut aussi la patience et le dévouement nécessaires pour arriver à faire progresser notre héros d'une façon très significative.
Jean-Pierre Pilot
"Comme deux frères" montre l'implication de Pilot, qui n'hésite pas à faire preuve de bienveillance et de la plus grande abnégation pour aider Nicolas à atteindre les meilleurs résultats possibles quitte à le faire souffrir. Chose incroyable pour Indochine, et qui n'était jamais arrivée jusqu'ici : en 1996, les voix sont parmi les points forts de l'album.
En plus d'y montrer quelques textes plus que corrects, Nicolas Sirchis chante remarquablement juste sur l'album de 1996. Son timbre de fausset irritant qui lui est pourtant si naturel est ici quasiment absent, et il se montre compétent au point de réaliser lui-même de nombreux chœurs. L'introduction du disque avec "Unisexe" en est un exemple flagrant, et fut très étonnant à la sortie du disque. Plusieurs autres titres de l'album témoignent de ce progrès : "Coma Coma Coma", "Satellite", "L'Amoureuse"...
Si le Nicolas de Wax jusqu'à Paradize vous semble si différent de celui d'aujourd'hui, c'est grâce à Jean-Pierre Pilot. Il est le pilier sur lequel le Nicolas pugnace de cette époque a pu s'appuyer. Quand bien même il en est absent, Paradize n'aurait pas eu la même tête sans l'apport de Pilot. Son départ, la différence flagrante de mentalité avec l'obéissant Olivier Gérard, ainsi que l'excès de confiance provoqué par le succès pharaonique de 2002 peuvent participer à expliquer la disparition des quelques aptitudes musicales de Nicolas, durement gagnées au sein des années 90.
En
1996, nous avons donc deux musiciens qui essayent de
traduire les désirs potentiellement contradictoires des jumeaux Sirchis. Nicolas essaye de
comprendre les directions étranges prises par la musique dans ces années
désinvoltes. Stéphane lui, enregistre beaucoup et propose des démos
entre énergie rock, électronique et tradition indochinoise. Des
propositions originales qui ne font qu'assez peu le bonheur de Nicolas,
qui semble regretter les compositions clé-en-main de Dominique, et subir
cette proximité contrainte avec son frère jumeau.
"Stéphane,
il faut s'adapter à la composition, avec Dominique j'ai mis 4-5 ans à
m'adapter à la composition, parce que lui il amenait vraiment les
accords, les morceaux... Je mettais la mélodie-voix mais c'était
concret. Stéphane c'est quand-même... Des bandes entières de trois riffs
par-ci, quatre riffs par-là, donc il faut vraiment piocher dans cette
histoire, et bâtir la chanson ensemble. Donc c'est plus un travail
plus... De longue haleine."
"Le fait d'être frères, c'est une force ? Non,
pas particulièrement. Stéphane, c'est plus un membre du groupe que mon
frère. On se voit davantage pour la musique que pour des réunions
familiales."
Nicolas Sirchis, Platine n°34, 1996
Nicolas et Stéphane Sirchis, 1996
"Comment on travaille quand on est frères ? Nicolas (ironique) : Difficilement. C'est très difficile. Stéphane : T'es dégueulasse toi ! (rire) N : Si le groupe devait s'arrêter ce serait vraiment à cause de ça... Non non, mais c'est très difficile. S
: On travaille comme on a travaillé avec Dominique, quand Dominique
était là, qui composait la plupart des morceaux... C'est à dire qu'on
travaille chacun chez soi, et puis on se retrouve, et puis on s'échange
ce qu'on a fait, Nicolas rajoute ses textes, mélodie voix, et puis
voilà."
Interview de Stéphane et Nicolas Sirchis, 1996
"Pour
Wax, on était censé être deux, mais en même temps, il ne fallait pas
compter sur Steph pour prendre des décisions, il attendait que je les
prenne. Lui ne voulait pas, ce n'était pas dans son caractère... Donc,
j'ai assumé."
Nicolas Sirchis, Rocksound, avril 2002
Les séances photos de l'époque mettent en revanche l'accent sur les jumeaux Sirchis. C'est Indochine !
Stéphane et Nicolas Sirchis, 1997
Wax est aussi l'album où apparaissent les premières tentatives du Nicolas compositeur, avec "Drugstar", "Révolution" et "Je n'embrasse pas". Une mentalité de "simplicité dans l'efficacité", qui n'était pas encore tout à fait la fainéantise suffisante des albums actuels. Nous voyions surtout apparaître ce qui allait devenir une constante :
l'utilisation très prioritaire des compositions de Nicolas dans les
choix d'édition.
"Drugstar", refonte - possiblement par cryptomnésie - de la reprise de "Money" par The Flying Lizards, fut le seul morceau de l'album à ne pas subir la co-composition, et constitua même le premier single.
Insolence Rock nous dit toutefois que si "Les Silences de Juliette" était évidente (pourquoi pas, ndlr), ce fut la maison de disques qui imposa "Drugstar". Difficile à vérifier. Quoi qu'il en soit, Nicolas aime ses chansons :
"Il y a pas mal de titres que j'apprécie, comme 'Drugstar' ou 'Révolution' que j'adore, des titres méconnus qui mériteraient pourtant d'être découverts."
"Révolution" jouée à Taratata, avec Tina Hersan, la fameuse choriste, celle-là même qui horrifia le jeune Olivier Gérard au concert du Casino de Paris.
Parce que oui, il y a une choriste sur Wax. Pourquoi ? Parce que Primal Scream. Ce groupe écossais, responsable en 1994 de Give Out But Don't Give Up tapa dans l'oreille de Nicolas, qui y entendit une résurgence de ses souvenirs des Rolling Stones avec un vernis de modernité. Et surtout d'intéressantes idées d'arrangements, facilement identifiables au milieu d'une époque musicale foutraque : ajouter des chœurs et des cuivres ! L'occasion de placer des clins d’œil :
"Je sais que c'est un truc qui n'a pas trop fait plaisir aux fans. Mais à l'époque j'écoutais Primal Scream, un groupe qui utilisait des gospels mélangés à une techno rock, et j'aimais beaucoup. C'est aussi une sorte de clin d'œil aux Beatles, principale référence de la britpop... Donc moi j'assume complètement !"
Nicolas Sirchis, Elegy, février 2002
"Un titre inspiré par les Stones... - Ruby Tuesday, bien sûr."
Kissing my songs, Nicolas Sirchis & Agnès Michaud à propos de "Echo-Ruby", 2011
Nicolas entend-il autre chose dans la musique qu'il écoute que des signifiants à calquer ? Le nom du groupe Echobelly, que Nicolas citait aussi à l'époque, dut aussi avoir son importance dans ce petit jeu de mots. La musique en revanche, non.
Sébastien Michaud écrit à propos d'"Unisexe" qu'il sonne comme une version française de "Rocks" de Primal Scream. Si la référence n'est là que pour crédibiliser un morceau qui ne se suffirait pas à lui-même, il est vrai cependant que l'influence d'Andrew Innes peut s'entendre dans le jeu d'Alexandre Azaria. On pourrait aussi rapprocher "Jailbird" des guitares rocailleuses de "Coma Coma Coma". Un exemple toutefois de la crétinerie du name dropping dans le Camion Blanc : la simple présence de guitare acoustique sur "Echo-Ruby" suffit à l'auteur pour sortir une comparaison avec l'Unplugged de Nirvana.
Question
paroles, un champ lexical de la religion commence à pointer le bout de
son nez. Nicolas semble avoir apprécié entendre Martin Gore élaborer des
parallèles entre sexe et religion, et place les mots "baptiser" et
"confesser" au sein d'histoires de première fois féminine. Vous savez,
celle qui fait un peu mal, dont on garde un mauvais souvenir, alors que
monsieur a pris son pied.
Les histoires de sexe adolescent voire
d'inceste sont toujours là, plus directes que jamais, et gênent
profondément les très patients Jean-Pierre Pilot et Stéphane Sirchis,
jeunes pères de petites filles.
Et pour combler les failles de cette maison de paille : le mythe du public salvateur, qui nous a été raconté un nombre de fois absolument délirant.
Nicolas aurait vu arriver un public merveilleux, dont il aurait su sonder le goût parfait. Il aurait souhaité lui répondre, lui rendre hommage par la musique, et par là-même propulser Indochine dans une nouvelle dimension artistique. Toutes les cloisons entre l'énergie mystique déployée sur scène et l'émotion poignante du public s'en seraient vues brisées. Comme un manifeste du groupe un peu magique qu'allait devenir Mk2... Si important pour tant de gens, et pourtant si aisément démystifiable.
"Nos fans aiment autant les Smashing Pumpkins que Björk."
Nicolas Sirchis, Platine n°34, octobre 1996
Seule fois où Björk (alors au sommet critique avec Post) fut citée.
C'est le début d'un processus de communication centré sur l'auditorat. Le public d'Indochine n'est donc plus seulement le contenant, il en devient aussi un contenu crédibilisant, un moyen pour un name dropping et faire croire à une hybridation avec d'autres publics plus "branchés". Cette communication centrée sur le public, les séances photo et le rattachement forcé à des hypes deviendra, par la suite, une constante. Nicolas était sacrément gonflé.
"Votre public est-il toujours le même? - Non, il y a déjà une nouvelle génération de fans, des jeunes de 15 à 20 ans qui nous ont découverts par notre dernière compilation. Ils sont férus de Suede ou de Blur, et pour eux Indochine est le groupe français qui s'apparente à cette vague pop anglaise, Noir Désir étant plus rock et les Innocents plus proches de la variété."
Comme nous sommes chez Indochine, la pochette occupe une place centrale :
Nicolas emploie d'ailleurs le mot "concept" à son sujet, ce qui nous en apprend encore davantage sur sa définition du mot employé dans le champ musical. Le concept ? Avec le bandeau, on ne sait pas tout de suite ce que ces deux jeunes gens font. Puis on découvre qu'ils s'épilent les jambes. Fin.
Si une idée amusante pour une pochette signifie un concept, alors revoyons ensemble la copie d'Alice et June (2005).
Pourquoi avoir choisi "Wax" comme titre de votre nouvel album"? - Wax, qui veut dire cire en anglais, et qui est aussi le nom du fartage pour le surf, est une expression que j'emploie souvent au lieu de dire "waq". (ndlr : waq, verlan de quoi, est une expression très utilisée chez les jeunes actuellement.)"
En 1997, afin de souligner encore un peu plus cette cooptation tant désirée
avec la britpop, le clip de "Satellite" sera directement calqué sur "Song 2" de
Blur, sorti quelques mois précédemment.
Blur en avril 1997
Indochine en juin 1997
Simon Reynolds estimait en 1995 que la guerre de la britpop entre Oasis et Blur constituait l'aspect le moins enthousiasmant de la musique britannique de cette époque :
Si l'on excepte la britpop et sa fixation dogmatique sur les sixties, la scène anglaise génère la musique la plus vivante et futuriste au monde. Que ce soient les expérimentations postrock de Laika et de Techno Animal, le trip-hop atmosphérique et sinistre ou la frénésie cyberpunk de la jungle, tous ces développements sont nés des innovations rythmiques du hip-hop et de la techno. En comparaison, les rythmes de Blur et d'Oasis souffrent d'un déficit flagrant de puissance."
Simon Reynolds, "Blur vs Oasis", New York Times, 22 octobre 1995
Le journaliste britannique écrivait d'ailleurs dans un autre article que si guerre il devait y avoir, elle se situerait plutôt entre Blur et Pulp.
Il est assez amusant de constater que Nicolas fixait un phénomène très médiatisé mais au demeurant peu important, qu'il luttait à comprendre et à analyser, alors que les avancées d'outre-Manche avaient directement influencé le beaucoup plus anglophile Étienne Daho. En effet, deux semaines après Wax sortait l'immense Eden, digestion française impressionnante des tendances électroniques citées plus haut.
Etienne Daho, Eden, 1996
"C’était une époque complètement dingue. À Londres, nous étions au centre d’un bouillonnement artistique et musical. On absorbait tout ce qui nous arrivait. C’est sans doute pour cette raison qu’Eden est un album assez unique, car il mélange des influences tellement variées que sa cohérence demeure, encore aujourd’hui, un mystère pour moi. [...] On redécouvrait aussi l’easy-listening et des disques qui m’étaient déjà très familiers depuis l’enfance."
"J. Persitz : Il me semble qu'un peu à la manière de Depeche Mode, Indochine a opéré une mue en douceur avec l'album Un Jour Dans Notre Vie, puis l'a pleinement achevée avec Wax, qui sonne comme un premier album, bien qu'on n'y sente pas l'appréhension souvent propre à un premier album. On est passé de mélodies dansantes à d'autres, pas plus noires, mais plus rock. On est clairement plus proche de l'Iggy Pop de American Caesar que d'Etienne Daho ! N. Sirchis : Très très loin d’Étienne Daho, ça c'est sûr ! On se sent plus proche de groupes anglo-saxons comme Placebo. Beaucoup de nos fans sont d'ailleurs aussi des fans de Placebo. On est musicalement un peu isolés dans le paysage francophone."
Comme quoi, même Étienne Daho était trop anglais pour Nicolas, bien plus à l'aise dans son appréciation très française du groupe Placebo, qu'il découvrit pourtant après Wax, avec le clip de "Nancy Boy" (janvier 1997) sur MTV. Sachez apprécier la différence fondamentale entre l'absorbtion et la digestion de tendances musicales passionnantes, et la simple recalque de signifiants hype pour rattraper l'air du temps.
"L'Amoureuse", conçu par Alexandre Azaria, est un des rares morceaux qui peut s'approcher - strictement musicalement - des paysages dans lesquels voyageait Étienne Daho. Le titre ne rencontra pourtant pas, et toujours aujourd'hui, un grand écho chez les fans d'Indochine. Sorte d'ovni pour le groupe, il donne un aperçu des volontés d'Azaria pour aider l'ambulance Indochine à rouler de nouveau et explorer de nouveaux territoires.
"On s'est dit qu'on allait demander l'asile politique en
Belgique parce que la France, c'était pourri, noyée sous le rap. Les
groupes de rock étaient balayés. C'était Noir Désir et personne
d'autre."
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011
En effet, quelques jours après Wax sortait 666.667 Club
du groupe bordelais, dont les tubes "Un jour en France" et "Un homme
pressé" tournaient en radio depuis l'été. L'album fut un carton
critique et surtout commercial dans la lignée du très salué Tostaky (1992), et est encore à ce jour cité en très bonne place dans les Discothèques idéales du rock français, comme celle des très conservateurs Rolling Stone où il occupe la 12e place. Indochine y figure d'ailleurs avec Paradize, à la 98e place.
"Les
médias en ont eu ras-le-bol de nous. Les radios et les télés qui nous
avaient soutenus au début ont dû être saturées et se sont dit 'c'est un
groupe qui ne marche plus !' Mais le renouveau pop va peut-être
renverser la vapeur ! Car la pop en France, c'est tout de même venu avec
Indochine. Rappelons qu'à nos débuts, on nous reprochait d'utiliser des
synthétiseurs, alors qu'aujourd'hui, tout le monde les ressort et c'est
devenu très 'hip' !"
"On a ressorti nos vieux synthés monophoniques qui donnent des vrais sons synthétiques et qui marquent actuellement le renouveau de la pop britannique. Blur avait les mêmes à l'Olympia. Pourtant, à nos débuts, qu'est-ce qu'on nous avait cassé sur ce son..."
"On
nous avait tellement assassinés parce qu'on utilisait des synthés
machin et caetera, maintenant ça devient... c'est le dernier chic, c'est
de réutiliser des Minimoog, enfin tous les synthés, les vrais
synthétiseurs c'est ceux qui font des bruits bizarres, des bruits de
laboratoire [...], et donc justement les sons bbzzzz ça nous intéresse
depuis le début, parce qu'on utilisait ça."
Les Minimoogs, bbzzzz et autres bruits de laboratoire très hip, c'est bien la déferlante de l'easy listening au milieu des années 90. Un intérêt nouveau se manifesta à cette époque pour les années 50 et 60, avec des rééditions et même des nouveaux groupes (Combustible Edison, The Mike Flowers Pops, The Gentle People).
Simon Reynolds voyait dans ce revival une réaction contre le rock alternatif omniprésent dans le mainstream de
l'époque.
"The music's quirky arrangements and zany sound effects, its aura of opulence and optimism, are providing light relief for latter-day hipsters who have tired of the heaviness -- musical and emotional -- of today's alternative rock."
"If one thing unites the devotees of easy listening, it's the sensibility that could be described as passionate irony. It is a rebellion against the alternative mainstream and its ethos of authenticity. For hipsters, artists like Trent Reznor of Nine Inch Nails and Eddie Vedder of Pearl Jam strive so hard to be honest that they come across as histrionic and corny."
C'est justement après ce mainstream "rock alternatif" que Nicolas allait continuer à courir pendant encore un certain temps.
Compilation The Easy Project, 20 Loungecore Favourites, 1995
"Depuis quelques mois, les nuits londoniennes puisque c'est encore là que ça se passe s'habillent de couleurs pastel et bruissent de musiques d'ascenseur. Chez Madame Jojo, au Smashing ou au City Cheese, nouveaux temples de la cocktail culture, des jeunes gens posent en costumes fifties, chemise parme ou robe rose, sirotent des daïquiri en fumant des menthol, comme si leur vie défilait sur fond de générique de 'Chapeau melon et bottes de cuir'. [...] Des bandes originales de films et de feuilletons, des mélodies influencées aussi bien par le rock, le jazz, la pop, la bossa nova, la musique symphonique, l'exotisme synthétique ou la science-fiction. De la muzak et des vrais chefs-d'oeuvre."
Stéphane Davet, Le Monde, avril 1996
Avez-vous déjà entendu Nicolas évoquer cette tendance ? Non ? C'est bien dommage, parce que le versant Azaria de Wax lui doit beaucoup. Avec les samples du riff de "Surf Rider" des Lively Ones pour l'intro de "Unisexe", du thème du Trou noirsur "Coma Coma Coma" et bien sûr 007 sur "L'Amoureuse". Ou encore la mise en forme des "Silences de Juliette".
Une hype très post-moderne qui peut être comparée aux plus récentes vaporwave et synthwave, celle-là même qui aida au début des années 2010 à un nouveau retour des synthétiseurs sur le devant de la scène et des vitrines de magasins de musique, et permit 13 (2017).
Il apparaît clairement que Monsieur Loyal ne comprend pas du tout l'activité des artistes qu'il est censé diriger.
"Pour moi, il marque le début d'une trilogie qui devrait s'achever avec le prochain album. Wax est l'album qui a le plus été influencé par la pop anglaise : nos influences principales étaient Blur, Oasis, Shed Seven ou encore Echobelly. Il n'a pas trop marché en France, mais c'est un album qui est presque devenu culte aujourd'hui."
Nicolas Sirchis, Elegy, février 2002
"Culte", un mot qui sera également employé par Nicolas lui-même à propos du Péril Jaune (1983). Il écrit son histoire, définit lui-même comment il faut considérer tel ou tel album - ce que nous avions déjà évoqué précédement. Sur Indochine Records, c'est plutôt Dancetaria qui est vendu ainsi.
Le mot "culte" est généralement employé par les fans et chroniqueurs pour évoquer un morceau, album ou film issu de la culture populaire - en opposition à la culture dite légitime : J-S Bach n'est pas "culte", un roman n'est pas "culte", on parle plutôt de culture générale ou de culture classique. Le mot est le plus souvent employé pour parler d'un élément méconnu ou sorti dans l'indifférence, puis revalorisé par un certain public constituant souvent une communauté de connaisseurs. L'aspect ironique peut également exister : un nanar peut devenir culte... Parce que si ridicule, et pourtant bâti si sérieusement et avec une telle candeur que ça en devient drôle voire cool.
Wax peut-il être vu comme une sorte de nanar musical ?
Indochine est un groupe extrêmement populaire - et qui a beaucoup été maltraité en ce sens. Mais qui pense à Indochine lorsqu'on évoque les années 90 ? Qui sont-ils, quels sont leurs réseaux ? Les adeptes de cette tendance britpop savent parfaitement que Wax en est extrêmement éloigné. Et tant mieux, car Indochine reste un groupe extrêmement français qui ne supporte qu'assez mal la copie, c'est ce que nous tâchons de montrer au fil de ces pages.
L'officiel Insolence Rock nous souffle qu'"Indochine ne rentre décidément dans aucune case pré-établie et ne doit une nouvelle fois sa survie qu'à la loyauté de ses fans, et à l'oreille attentive de quelques journalistes."
C'est vrai, il est difficile d'inscrire Wax dans une case, à ceci près que Nicolas a tout fait pour se faire affilier à la britpop, et ce faisant il n'a fait que révéler son incompréhension du phénomène. Mieux, cette immense foutaise est encore relayée de nos jours par Nicolas et un certain nombre de journalistes fainéants, alors que les qualités de Wax se situent bien ailleurs. Possiblement, ces mêmes oreilles attentives qui auraient préfiguré la dite revalorisation de l'album par des initiés et son élévation en album culte... que Nicolas est seul à défendre. Nous n'avons jamais entendu ou lu un seul fan estimer cet album comme culte.
"Malgré un calibrage brit-pop efficace et une qualité indéniable, la sortie de l’album Wax passe inaperçue dans les médias."
Indobio, Indo.fr
Nous trouvons très amusant - et un peu consternant - que Nicolas admette officiellement ce calibrage (!), et se fasse son propre choniqueur a posteriori en estimant son propre album d'une qualité indéniable. Tandis qu'à l'époque, nous l'avions entendu fustiger les boys bands, en estimant cette musique "calibrée"...
Calibrage artistique et loyauté des fans envers une musique officiellement qualitative : n'y avait-il pas un problème de fond dans ce nouvel Indochine ? Vers quoi cela allait-il nous amener ? De plus, même après tout ce name dropping, il semble que très peu de fans d'Indochine se soient réellement intéressés à Suede et Blur : le sceau d'une "britpop" imaginée dans les clous de Wax semble suffire.
Passé Paradize, nous ne vîmes plus d'affiliation avec cette tendance britpop,
si ce n'est une reprise de "I Wanna Be Adored" des Stone Roses (une influence majeure pour le mouvement) en 2014
au Shepherd's Bush Empire, devant un public majoritairement francophone.
Ce choix d'une référence à un groupe mancunien sur une scène de Londres
en dit long sur la compréhension par Nicolas du phénomène britpop encore à ce
jour, au delà d'une certaine époque, puis des vêtements, attitudes et distorsions : pourquoi ne pas
avoir saisi l'occasion évidente de reprendre les très londoniens et
tant cités Suede et Blur ?
Que ce soit pour le pire ou pour le moins pire, Wax reste un album unique dans la discographie d'Indochine, et la richesse de ses arrangements n'a jamais été représentée sur
scène. Le Wax Tour (18 dates sur dix mois), à l'image d'Indo Live (1997), fut pitoyable par rapport aux versions très travaillées de
l'album, ses arrangements ensoleillés et son atmosphère légèrement moite.
L'album sera reconsidéré à partir de 1999 comme premier volet d'une trilogie. Wax nous permet de comprendre que c'en est effectivement une, mais une trilogie de tentatives de premier album d'un nouveau groupe, qui ne peut donc par définition qu'aboutir à des résultats paradoxaux. Les trois albums ont ceci en commun : une
hésitation entre des directions différentes et potentiellement
contradictoires.
Un premier album étant naturellement un mètre étalon pour toute discographie, les
collectifs de Wax et Dancetaria ne permettaient pas des bases suffisamment solides
pour un tel ancrage. Seul Paradize transforme l'essai avec succès et constitue le vrai premier album d'Indochine Mk2, auquel tous les disques suivants seront inévitablement comparés. Wax devient à la rigueur toléré par de nombreux fans d'Mk2 en tant que préquelle à Paradize. Mais les trois albums restent tiraillés, entre une maturité électro-rock et une juvénilité pop, pour renouveler le public, et renier définitivement Mk1.
Et la foutaise continue encore de nos jours :
En
France, il n’y avait plus que les boys bands… Alors qu’en Angleterre
Blur, Oasis, Suede redéfinissaient la pop anglaise. Notre disque Wax
était marqué par ces sons-là, mais on n’intéressait plus personne.
Devant chez moi, en revanche, il y avait toujours des gamins de 15 à 20
ans qui m’attendaient, qui adoraient Oasis et qui me disaient aimer
aussi Indochine, une nouvelle génération nous appréciait.