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Holy Grail #5

Quand bien même notre admiration pour Nuits Intimes inclut totalement un Nicolas alors à l'apogée de ses progrès, cet edit par Louis Bokiau mérite de rejoindre le club des Graal.

Si vous nous lisez, vous connaissez notre attachement à Jean-Pierre Pilot et à quel point il nous tient à cœur de souligner son importance et son implication. Sans lui, Indochine n'aurait pas passé le millénaire, et si Nicolas s'était retrouvé au Stade de France, ç'aurait été avec Stars 80.

L'enregistrement ci-dessus montre à quel point cet homme portait Indochine sur ses épaules, et envoyait les morceaux de Dominique et Stéphane dans les étoiles.

De la même manière, Mk2 n'eut plus jamais un batteur de la finesse de Matthieu Rabaté, et ne s'attacha plus à des rythmes d'une telle créativité. Cet edit instrumental remarquable ne montre pas exactement la dream team, mais pas loin. C'est en tout cas l'un des moments les plus impressionnants et émouvants, toutes époques confondues, pouvant sans peine rassembler fans d'Mk1 et d'Mk2. 


Voir aussi sur le blog :

Holy Grail #1

Holy Grail #2

Holy Grail #3

Holy Grail #4 

 

Voir aussi : les autres instrumentaux sur la même chaîne 

1999 - Dancetaria

J-P Pilot, G. Jones, N. Sirchis, P. Délire en 1999

Dancetaria jouit d'une réputation inégalée au sein de la discographie d'Indochine. De nombreux adjectifs très valorisants ont été employés à son sujet, par Nicolas, ses musiciens, fans et même non-fans. "Ultra-classe", "féérique", "le Black Celebration d'Indochine", "le meilleur album"... Tous semblent s'accorder pour couronner l'album de 1999 au plus haut de l'histoire du groupe.

À cette époque, le discours indochinois commençait à se situer sur une attitude "indé"... La confidence dans laquelle était restée Wax, bien qu'ayant profondément exaspéré Nicolas, se transforma en un argument pour soutenir une attitude d'outsider - malgré la publicité pour le live de 1997 permise par un partenariat avec TF1. L'apparent désamour du public français et d'une grande partie des médias était devenu depuis Wax un moyen pour se présenter comme une sorte de vilain petit canard, dont l'existence emmerderait certains garde-chiourmes.

Dancetaria est également cité et considéré comme l'album noir du groupe... Comme chacun sait, il est marqué par la disparition de Stéphane Sirchis à 39 ans. Arrivée durant une période de vaches maigres, cette tragédie participa à faire percevoir l'album sur la durée comme une œuvre magistrale et lumineuse sortie de tréfonds psychologiques.

Nicolas devait sûrement souhaiter que son état d'endeuillé soit perçu publiquement. Débuta subitement une posture de renfrogné, de mauvais client qui ne parle ni ne sourit beaucoup, et qui durera plusieurs années. Cela est très comparable au personnage timide et dépressif de Mylène Farmer créé de toutes pièces par Laurent Boutonnat. C'est d'ailleurs à partir de cette époque et jusqu'à Alice et June que nous pûmes observer l'hybridation la plus marquée entre l'auditorat d'Indochine et celui de la chanteuse rousse. Tous semblèrent se retrouver autour de figures romantiques, torturées, post-ado, lunaires, un peu bizarres... et cætera.

De la même manière que les apparitions de Farmer pré-Boutonnat, les nombreuses émissions des années 80 et surtout celles des années 2010 montrent la réalité de l'être humain : Nicolas est d'un naturel souriant et ricaneur, il parle beaucoup et fort, et aime être au centre de l'attention.

Pourtant, cette posture de fait-la-gueule a très bien fonctionné. Aujourd'hui encore, malgré l'extrême transparence du personnage, il arrive encore à passer pour quelqu'un de discret, introspectif et mélancolique. Il est pourtant éloquent de se replonger dans les interviews de l'époque de Dancetaria et Paradize pour constater le calcul évident autour de ces bouderies et apparents mutismes, tant le comportement d'aujourd'hui est plus naturel et forcément différent.

"C'est sûr que la mort de Stéphane faut pas se leurrer, a suscité une sorte de capital sympathie, maintenant c'est le plus beau cadeau qu'il ait fait."

Nicolas Sirchis, Exclusif, 1999


"C'était pas facile. Heureusement qu'on avait chacun deux univers différents, qu'on était pas inséparables, ou qu'on était pas... Parce que ça ça aurait été difficile, mais c'est vrai que... C'est pas facile. [...]"

Nicolas Sirchis, Exclusif, 1999

Nicolas est d'une froideur étonnante sur la mort de son frère, et comme à son habitude il se pose en chroniqueur de sa propre histoire. Malgré cette maladresse grossière, il est dans le vrai en soulignant que la mort peut déclencher de nouvelles lectures et apporter un aspect quasi-sacré à la musique. Les exemples sont nombreux avec le fameux Club des 27 ou encore les Nick Drake, Joy Division et Jeff Buckley. À la lumière de cette sortie, est difficile de ne pas penser que Nicolas a capitalisé sur ce drame et l'aura qu'il allait apporter à Indochine.

Mais dans un monde normal, ce type de mutation s'opère au sein du public, ainsi que des médias et critiques et l'artiste en est exclu. Il le subit très souvent de façon indécente, alors qu'il est encore en période de deuil. L'exemple d'un chanteur infiltrant lui-même les mécanismes de perception de son propre groupe, pour tenter d'en orienter le récit et la direction, nous semble ici absolument inédit.

Voir : Révisionnisme et malentendus

Stéphane et Nicolas Sirchis, 1998

De nombreux commentateurs s'accordent également à dire que la disparition de Stéphane fut bénéfique pour Nicolas, et lui permit d'amener enfin le groupe vers les sommets.

"Oui, pour Nicolas la perte de ce frère jumeau est évidemment une souffrance, mais c'est aussi une résurrection. Nicolas a soutenu ce frère malade pendant des années. Maintenant que Stéphane n'est plus de ce monde, Nicolas est seul, oui et c'est bien triste. Mais Nicolas est libre ! Libre d'écrire la légende d'Indochine comme il l'entend."

Stéphane Basset, L'Aventure Indochine, France 4, 2017


"Le départ de Stéphane, évidemment est très douloureux et caetera, mais... ça libère Nicolas du passé. Tout d'un coup il est le seul qui reste, de ce qu'était Indochine, et donc il est le détenteur de ce groupe, de cette marque, et de sa survie."

Virginie Borgeaud, L'Aventure Indochine, France 4, 2017

 

"Maintenant il est le seul patron, il sait ce qu'il faut faire, et il a de l'impatience donc voilà, il délègue plus !"

Mathieu Alterman, L'Aventure Indochine, France 4, 2017


Les faits ont été documentés et analysés par Christophe Sirchis, et nous vous suggérons une lecture de Starmustang pour mieux comprendre cette époque. Quant à cette façon d'estimer la mort de Stéphane comme bienfaitrice, permettant l'élévation de Nicolas en PDG légitime sachant mieux que quiconque ce qu'il fallait faire, elle nous semble franchement déplacée et choquante. Devons-nous vraiment considérer Paradize comme le résultat de cette liberté retrouvée, ce retour à l'excellence permise par la mort d'un homme ?

Stéphane et Nicolas, décembre 1998

Il est difficile de s'aventurer davantage sur ce contexte forcément bouleversant pour Nicolas, et de commenter a posteriori ses pérégrinations psychologiques à la seule lumière de ses interviews.

'Vous auriez pu avoir envie de passer à autre chose...
J'ai eu envie, et il y a encore des moments où j'ai envie de passer à autre chose, mais il y a aussi des jours où j'ai une force en moi qui a envie de continuer et à être fier de présenter ces morceaux sur scène. Ce n'est pas la pression du show-business qui me pousse. Mais il ne faut pas se leurrer, quand c'est arrivé on était en plein enregistrement, je n'avais pas du tout envie de continuer. Mais quand j'ai réécouté ces morceaux, je me suis dit : ce sont les plus beaux que Stéphane a jamais écrits, il faut qu'ils existent, ne serait-ce que pour la mémoire et pour sa fille. Il faut comprendre aussi que la mort fait partie de la vie.

C'est Stéphane qui est mort, il faut passer au-delà, cela aurait été plus dur encore de tout arrêter. Pour le moment, l'objectif est de défendre l'album pendant cette tournée qui se terminera à la fin de l'année 2000. Après, on verra. En principe, j'ai re-signé pour trois albums sous le nom d'Indochine.
"

Nicolas Sirchis, Lyon Matin, novembre 1999


Nous ne remettons aucunement en question la décision de Nicolas de continuer la musique, que nous estimons parfaitement audible et tout à son honneur. Soulignons simplement que cette disparition constitua le début de la communication autour de l'âme du groupe... qui était alors devenu bien autre chose, voire le contraire de ce qu'il avait été.

Voir : Pourquoi Indochine Mk2 ?, Révisionnisme et malentendus

"Le gardien de l'âme du groupe" semble pourtant être une invention journalistique, à laquelle Nicolas commença d'abord par répondre négativement, avant d'y prendre goût :

En tant que dernier membre du groupe, tu te sens l'âme d'un gardien?
Non, pas vraimentcar au fil du temps Indo a toujours évolué avec des nouveaux membres. Pour moi, Dancetaria marque surtout ma dernière collaboration avec mon frère et c'est pour cette raison que je tiens autant à cet album.

Nicolas Sirchis, XL, août 1999


"A chaque fois que le groupe monte sur scène, même si il n'y a plus les mêmes membres, il se passe quelque chose de magique. [...] Personne n'est irremplaçable mais chez nous, l'âme est restée."

Nicolas Sirchis, La Dépêche, novembre 1999 

"Je suis le gardien de l'âme d'Indochine. Je suis tout seul mais Indochine a toujours la force d'un groupe."

Nicolas Sirchis, 2001


Au regard de ces citations et de nos souvenirs de l'époque, il semble que nous étions déjà informés sur comment apprécier le disque avant même de l'avoir entendu. Retour donc à l'album, sorti le 24 août 1999, sur lequel nous entendons les dernières guitares de Stéphane, chose qui sera beaucoup utilisée comme un argument de vente. C'est très ironique, sachant que la dite guitare était systématiquement shuntée lors des concerts et émissions TV.

Voir : 1997 - Indo Live titre par titre

Les fans se sont-ils demandés quelles étaient ces guitares ? Indochine Records ne précise même pas quels sont les titres en question. On reconnaît bien la Mustang sur "Stef 2", l'acoustique qui frise sur "She Night", la petite guitare mélodieuse sur "Le Message". Il semble en revanche ne pas rester grand chose de lui sur "Manifesto" ni "Atomic Sky".

"On privilégiait les mélodies imparables et puis il fallait les habiller. Il y a donc eu des professionnels comme Phil Délire ou Gareth Jones, puis des amateurs comme Stéphane et moi. On a considéré cet album comme le deuxième d'Indochine. Wax était vraiment le premier de Stéphane et de moi."

Nicolas Sirchis, Le Soir, septembre 1999

 

C'est un point très positif de garder un lien fort avec le présent, et penser un nouvel album avec la détermination d'un premier essai. À condition que cette attitude soit celle d'un artiste sachant faire table rase, et non d'un communicant réécrivant son histoire au gré de ses besoins.

Comme dit auparavant, Nicolas ne semblait toujours pas apprécier le savoir-faire de son frère à sa juste valeur, et était toujours bloqué dans une binarité amateur/professionnel.


Voir : 1996 - Wax, Révisionnisme et malentendus

Wax était déjà tiraillé entre des directions différentes et potentiellement contradictoires. Comme son prédécesseur, Dancetaria cherche une synthèse entre des goûts affirmés et les tendances de l'époque, comprises ou non. Vous attendez tous le même mot : gothique.

"Sur certains titres, on a parfois presque l'impression d'écouter de l'indus...

N.S. : quand on est rentré Stéphane et moi en composition avec Jean-Pierre Pilot, ça a vraiment été un travail de groupe comme ça. L'idée au départ était de privilégier les mélodies. On voulait des mélodies hypnotiques, sombres ou non. Le but était d'obtenir des mélodies qui restent gravées dans les esprits.

Après, les références proches du gothique sont venues très tôt. Mais ce que je souhaitais, c'est obtenir un mélange pop, glam et gothique. La pop pour le côté mélodique, le glam pour le côté sensuel, sexuel et le gothique pour le côté sombre, hypnotique. Pour moi, la pop, c'est quelque chose qui fait danser les gens, il faut qu'il y ait de l'énergie, du sexe.

Noir Désir c'est tout sauf ça, car Noir Désir, c'est très sérieux. Bertrand Cantat ne se maquille pas. Et c'est vrai qu'on nous a représenté comme ça. Sur scène, maintenant, j'apparais en robe noire et ça produit un effet très fort sur les gens. Moi, j'aime ce côté pervers, ambigu que l'on peut, par exemple, retrouver chez Placebo."

Nicolas Sirchis interviewé par Yves Bongarçon, Rocksound, 2000

Voir : Placebo

Nicolas Sirchis, 1999

"Dancetaria est un mot féerique. C'est de la pop qui fait danser les gens, un rock assez sensuel, pervers aussi bien dans les guitares que dans les textes. Et gothique à cause de son aspect hypnotique qui ouvre sur une richesse harmonique."

Nicolas Sirchis, L'Humanité, septembre 1999

 

"Votre dernier album "Dancetaria", sorti mercredi dernier, marque-t-il un tournant pour Indochine?
- Ce dernier album est une renaissance artistique et émotionnelle. Les textes de "Dancetaria" sont plus féériques et plus bouleversants que nos précédentes chansons. Nous avons voulu allier la pop, notre base, la sensualité du glam et le côté hypnotique du gothique."

Nicolas Sirchis interviewé par Anne-Dauphine Julliand, août 1999

 

"Nous croisons le rock, musique à danser, l'inspiration gothique du XIXe siècle et le glam pour les textes provocants. Indochine, c'est de l'agit-prop mêlée au complexe de Peter Pan', analyse Nicola Sirkis, 40 ans. Il se définit en 'ado éternel, ou attardé, c'est comme vous voulez".

Gilles Médioni, Ancien de l'Indo, L'Express, décembre 1999

"Dancetaria est un album dont Nicola Sirkis dit qu'il est "celui qu'il aime le plus et qu'il déteste le plus". Dans des sonorités à la fois très actuelles (des parfums trip hop, de l'électronique moderne) et très fidèles (le synthétique sautillant), Indochine pratique une sorte de noirceur joyeuse, de morbidité heureuse.

'Je ne suis pas un pessimiste foncier, mais ce n'est pas moi non plus qui fais rire à table', dit le chanteur. Quelque chose de léger effleure la mort, la solitude, l'ambiguïté, la gratuité du malheur. Parfois, même, l'atmosphère est incommodante ("Venus"), mais avec une candeur et une santé confondantes.

'Je suis attiré par ce qui est un peu choquant, pervers, par intérêt pour les vies qui ne sont pas normales. Je vis une vie normale pour pouvoir écrire des choses anormales. Si je vivais une vie anormale, je n'écrirais peut-être pas des choses très intéressantes. Je suis plutôt dans une esthétique gothique, noire, face à une société où on aime l'argent, la beauté, les jeunes. C'est l'histoire d'avoir un flirt avec la mort, pour être plus serein le jour où elle vous prend."
"

"La noire fraîcheur d'Indochine", Le Figaro, août 1999

À la fin des années 90, le look et les postures sombres et gothiques étaient revenues à la mode. Dans le cinéma de Matrix à Sleepy Hollow, mais aussi dans la musique avec l'explosion médiatique du rock industriel et du black metal. Les plus anciens se souviennent même de ce Zone Interdite, avec la jeunesse victime du péril sataniste.

Il faut tout de même rappeler ici que le terme "gothique" fut surtout un moyen pour accumuler de nombreux domaines artistiques disparates sous la même bannière goth, au seul motif qu'ils pouvaient être considérés comme sombres. A l'époque, et même dans le discours du mouvement lui-même, il était courant de trouver estampillé "gothique" des œuvres d'époques et contextes différents, violentes, provocantes, décalées, ambiantes, romantiques, déviantes d'une certaine morale voire simplement achromes.

Et ce via des esthétismes, ou des vêtements hors de prix. En d'autres termes, un domaine sous-culturel spectaculaire, avec des signifiants visuels dictant d'abord l'apparence en amont d'un contenu personnel plus flou. Nous avons tous entendu le célèbre "être gothique c'est un état d'esprit", occultant toute explication concrète au profit d'une attitude plus passionnée et mystique.

Nicolas Sirchis, 1999

Parfait pour le Nicolas version moribond, qui se retrouva dans cette mode comme un poisson dans l'eau. Et la promesse d'un public naïf et influençable, quel que soit son âge. Possiblement, ceux-là mêmes qui allaient se mettre à dire plus tard que "Indochine ça ne s'explique pas, ça se vit"...
"À l'époque, on nageait en plein rap, street wear, baggy machin et j'en passe. Alors les mecs qui avaient le courage de s'habiller en robe noire, moi, je trouvais ça fort. Ils sortaient du stéréotype en vogue, ils sortaient du lot. Je reconnaissais dans cette attitude notre propre volonté de sortir du lot nous aussi, de ne pas faire comme les autres."

Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011

Baggy machin, street wear, comme l'année précédente, donc ? 

Voir : 1998 - "Seasons in the sun"


En 1998, Nicolas était encore loin de ses robes noires. Mais nous retrouvons ici une possible projection de cet état d'esprit : faire comme ceux qui ne font pas comme les autres, parce que moi non plus je ne suis pas comme les autres. Nous pouvons aussi évoquer l'aversion quasi-généralisée du public goth de l'époque pour le rap, et autres musiques non-blanches.

Mais évidemment, selon Nicolas, Indochine aurait toujours été ça.
"Là, effectivement il y avait une renaissance du gothique. Mais je ne me suis pas senti opportuniste, je n'ai pas cherché à me raccrocher au wagon d'une tendance, c'est plutôt qu'Indochine a toujours été ça."

Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011

Voir : Révisionnisme et malentendus, avec le changement de discours selon la situation ou le besoin. Doit-on le préciser, non, Indochine n'a pas toujours été dans cette mouvance gothique, et ce n'est pas un problème. Mais Nicolas avait parfaitement compris le créneau qui s'ouvrait devant lui. Comme à son habitude, il faisait mine de n'être qu'un observateur alors qu'il était en plein entrisme :
"On a vu les fans de Marilyn Manson sur la tournée..."

Nicolas Sirchis, Elegy, 2001
Les goths se sont acharnés ces quarante dernières années à faire accepter sombre comme synonyme de qualitatif, et durant toutes les années 2000 il a fallu entendre c'est plus sombre comme c'est mieux. Nous sommes beaucoup à avoir entendu de jeunes visages blancs & vêtements noirs dire qu'ils préféraient Indochine depuis que c'était devenu plus sombre.

Nicolas Sirchis, 2000

Un terreau forcément fertile pour le petit nouveau : Olivier Gérard, systématiquement présenté à travers ses goûts musicaux comme un étendard de nouvelles références plus dures et exigeantes. L'occasion de placer les mots "Nine Inch Nails" dans beaucoup d'interviews de l'époque, et réajuster l'image du groupe pour la rendre attractive auprès d'une cible jeune et sensible à cette attitude alors à la mode, énervée et provocatrice. 

Voir : 2002 - Paradize

"Oui, il nous avait envoyé des remixes de morceaux d'Indochine qu'il avait faits sur son ordinateur. Il était très fan de Nine Inch Nails aussi... "

Nicolas Sirchis, Le Soir, septembre 1999

 

"Puis, une fois qu'on a eu retenu une vingtaine de morceaux, on a pris contact avec un jeune fan qui, depuis longtemps déjà, nous envoyait des remixes excellents de nos anciens morceaux. Or comme on voulait vraiment travailler sur les ambiances pour le nouvel album, on lui a envoyé une cassette de nos démos en lui disant de faire ce qu'il voulait pour l'embellir.

On a été pleinement satisfaits du résultat. Le côté indus du disque vient de là, car le jeune homme en question était aussi un fan de Nine Inch Nails. On n'est pas tombé, pour autant, dans le piège high tech."

Nicolas Sirchis interviewé par Yves Bongarçon, Rocksound, 2000

 
Comme à son habitude, Nicolas spéculait sur les affinités musicales de ceux qui aiment Indochine, qu'elles soient réelles ou fantasmées, pour modeler l'image de la marque. Ici, les goûts d'Olivier Gérard, ou plutôt leur représentation selon Nicolas, allaient constituer le cœur de la communication autour de l'obscur et énervé Paradize.

Voir : 1996 - Wax, 2002 - Paradize

Le titre de votre nouvel album, "Dancetaria", rappelle le nom d'un label de disques français...
- Oui, c'était un label spécialisé dans le gothique, qui était l'une de nos références. 'Dancetaria', c'est aussi à cause du mot dance, souvent très hypnotique, très atmosphérique. En même temps, c'est du Indochine.

On a toujours fait de la pop, de la new wave. Au début, on utilisait des boîtes à rythmes, et on était mal vus. Alors qu'aujourd'hui, la new wave est la principale source de la techno."

Nicolas Sirchis, Le Midi Libre, 1999

La méprise (très répandue chez les goths) autour de la new wave, qui serait une musique à synthés précurseuse des autres musiques synthétiques plus tardives, résulte d'un profond décalage avec la culture britannique, et a été réutilisée par Nicolas en 2017 pour promouvoir 13.

Voir : Révisionnisme et malentendus


Il semble en revanche qu'il y ait eu un malentendu autour de ce qu'était Danceteria Records. Il s'agissait bien d'un label spécialisé dans la distribution sur le territoire français de labels indépendants étrangers, mais ne fut jamais axé sur une quelconque image goth.

Le mot a plu à Nicolas, mais il dut se justifier quant à ce qu'il représentait... un terrain forcément dangereux pour notre héros. Nous pouvons même spéculer que "Dancetaria" vienne d'une faute d'orthographe lorsqu'il a noté le mot dans un de ses carnets.


Vue l'association récurrente entre les deux mots, il semble qu'il faille comprendre sa représentation d'une musique dite gothique comme hypnotique. Par exemple, le versant solennel de The Cure, avec des nappes de synthé orchestrales ? Ou encore leurs basses massives et cycliques ?
"Nicola voulait faire un album hypnotique, à la Cure, moi je rêvais de quelque chose de plus extrême."
Jean-Pierre Pilot in Le roman-vrai d'Indochine, Jean-Claude Perrier, Bartillat, 2005


Possiblement, une manière inconsciente de renouer avec cette attitude de nouveaux-romantiques, celle-là même qui avait provoqué une affiliation subie avec le groupe de Crawley.

Et pourtant en 1999, The Cure était considéré comme "un groupe de vieux qui tourne toujours". À l'époque pourtant, cet Indochine recrédibilisé par le noir arriva à happer quelques curistes auparavant très réticents au groupe français.

Voir : The Cure


Il est aussi possible de lire dans le Xymox ci-dessous un chaînon entre Indo et Cure, et une projection de ce que Nicolas et Pilot souhaitaient faire à la fin du siècle dernier.




Plus sombre
donc, plausiblement plus axé vers des émotions brutes, adolescentes voire post-adolescentes et nostalgiques. Cela peut expliquer l'arrivée de corbeaux obsédés par le périssable et les mondes perdus, et adultes cafardeux se sentant marginaux à l'approche de l'an 2000, dans cette époque de plus en plus incompréhensible.

Depuis 2009, il semble toutefois que ces derniers soient redescendus dans leurs caves. L'étrangement mature La République des Meteors fut pourtant comparé à Dancetaria par le chanteur himself, mais ne présentait pas d'imagerie goth ou emo identifiable, si ce n'était un goût prononcé pour le noir et blanc, souvent utilisé pour rendre une image froide, austère ou historique.

Voir : 2009 - La République des Météors

 
Reprenons point par point la logique de Nicolas Sirchis :
  • Pop : la base, la mélodie, la danse
  • Glam : sensualité, sexualité, perversité, maquillage
  • Gothique : romantique, hypnotique, féérique, climatique, orchestral, new wave
"Nous voulions un peu 'boucler la boucle' : nous servir de synthés plutôt vintages, de boîtes à rythmes, et les mélanger avec des guitares. Je le définirais pour rigoler (? ndlr) 'entre pop, glam et gothique' ! C'est un album très "années 80" au niveau de la composition, mais avec l'acquis que l'on a depuis quinze ans et les nouvelles technologies.

Si l'on doit faire des rapprochements, sans être présomptueux, "Dancetaria" est un peu un mélange de Garbage, Radiohead, pour le côté 'pop progressive' de certains morceaux, et Suede.

Avec des guitares glam comme les premiers Bowie : un peu sales, mais dont les notes ont un côté séduisant. Le tout avec une identité propre, car je crois qu'en France on est les seuls à faire ce genre de musique.
"

Nicolas Sirchis, interview de Gareth Jones & Indochine, PlayRecord, août 1999

Et il a raison, Indochine était seul dans son créneau.

"Juste toi et moi" est aussi un morceau très influencé par Oasis, avec des accords et un solo à la façon de Noel Gallagher. C'est aussi ce que faisait Calogero... L'occasion de revoir Nicolas au Hit Machine en octobre 1999, sans son guitariste, mimant le solo dans un hasard complet. Peut-être vous demandez-vous où était Boris pendant ce temps ?


Voir : Nicolas et la guitare


Les crédits de Dancetaria sont pourtant très étranges : "Réalisé par JP Pilot et Indochine".

Jean-Pierre Pilot formait avec Nicolas le duo créateur d'Indochine, comme Dominique hier ou Olivier aujourd'hui. Il n'était pas qu'un simple claviériste interchangeable, et il est important de souligner ici à quel point les documentaires, livres et discours officiels post-2001 minimisent voire suppriment son rôle. Pilot est pourtant celui grâce à qui Indochine a survécu dans les années 90, en cela c'est grâce à lui qu'Indochine existe toujours en tant que tel et que Nicolas ne chante pas dans Stars 80.

Nicolas Sirchis et Jean-Pierre Pilot, 1999

Le très officiel et très irritant Un flirt sans fin, réalisé par Peggy M., présente pourtant la conception de l'album comme suit :
"Le 27 février 1999, Stéphane Sirchis disparaît brutalement, alors que l'enregistrement de l'album Dancetaria venait à peine de commencer.

Nicolas décide malgré tout de poursuivre l'aventure pour le public et pour son frère. Il termine l'enregistrement de Dancetaria, avec l'aide d'un nouveau venu Oli de Sat, un musicien fan du groupe, qui le bluffa avec ses arrangements.
"

Un flirt sans fin, 2006

Rectification. Jean-Pierre Pilot a réalisé l'album, en a composé et arrangé la majeure partie, apportant même une aide gracieuse aux morceaux de Nicolas sans être crédité ("Venus") comme il le fit sur Wax. Oli de Sat fut contacté au cours de la réalisation pour un arrangement sur "Rose Song", puis continua à apporter des idées de sons, finissant même par enregistrer guitares et claviers. Olivier est audible sur parxemple les lourdes guitares d'"Astroboy" et les tentatives alt rock de "Stef 2".
"La composition nous a pris entre six et huit mois, à Stéphane, Jean-Pierre Pilot et moi.

Nous avions mis la barre assez haute : nous enregistrions autant que nous voulions mais il fallait des mélodies imparables qui, même sur deux notes, restent dans la tête dès la première écoute.

Puis une deuxième couche a été passée par un jeune fan du groupe, qui a bruité les morceaux, leur a donné des climats, des sons un peu étranges.
"

Nicolas Sirchis, RFI, 1999

 

"On a gardé quelques trucs tels quels, mais on a aussi samplé beaucoup de choses que l'on a recalé pour synchroniser ses machines avec les miennes, parce qu'il avait joué tellement spontanément chez lui que ça ne pouvait pas se refaire. L'avantage du laboratoire, c'est que l'on pouvait vraiment passer du temps à chercher dans les samples, et en équipe restreinte. On a pu garder ainsi beaucoup de choses, mêmes des guitares que Stéphane avait faites en répétition qui se retrouvent définitives sur l'album."

Jean-Pierre Pilot, Playrecord, août 1999

Un travail de studio que le duo d'Indochine Mk2 évoque en 2020 chez Bernard Montiel, alors que Nicolas ne se souvient plus très bien quels titres Stéphane a composés. "Manifesto" en fait bien partie, bien qu'il ne semble effectivement pas rester grand chose de la démo originelle.

Il faut vraiment imaginer Pilot découvrant les propositions d'Olivier Gérard sur CD-R, les rééchantillonnant telles quelles (avec les sampleurs de l'époque, donc avec des disquettes) pour les intégrer aux arrangements, avec les difficiles problématiques de tempo et de calage que cela implique. Et un boulot très avancé sur les batteries et boîtes à rythmes par dessus. Un gros travail de studio, très professionnel, à la différence du plus amateur Paradize.

Dancetaria reste toutefois mystérieux lorsqu'on se demande qui joue quoi, et c'est une sorte de miracle qu'il ait cette cohérence et cette pertinence.
 

Il semble pourtant que le nom de Jean-Pierre Pilot soit devenu tabou :
"Les maquettes étaient faites, on signe, on rentre en studio et Stéphane meurt. Je me suis retrouvé tout seul avec Oli et deux, trois musiciens..."

Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011

"Ensuite le compositeur de l'époque s'en est allé vers d'autres aventures..."

Olivier Gérard, RFM, juin 2020


L'apport d'Olivier Gérard est audible et notable, mais il est scandaleux que Jean-Pierre Pilot soit à ce point occulté de l'histoire, et ce avec un tel mépris et une telle ingratitude.

Et en effet, en 2001 Jean-Pierre Pilot joua sur La Zizanie de Zazie, et retrouva même Matthieu Rabaté sur l'album suivant Rodéo (2004), dont il est compositeur et réalisateur. Les deux musiciens, surtout Pilot, sont superbement mis en valeur sur le film du Rodéo Tour (2005).

"C'est un vrai créateur qui a été bien utile à Nicolas après mon départ. Il a surtout fait du bon boulot sur Dancetaria, mais comme je ne connais pas les maquettes de base, je ne peux pas vraiment juger ce qu'il a apporté. Aujourd'hui, Nicolas en veut à Zazie parce que Jean-Pierre Pilot ne pouvait plus le supporter et est parti travailler avec elle. Nicolas préfère dire qu'il l'a viré sous prétexte qu'il fait de la varièt'."

Dominique Nicolas, Platine, 2004

 

"Je suis parti de mon plein gré, sans aigreur. Parce que ça faisait huit ans que j'étais avec Indochine, et que j'avais l'impression de tourner en rond. Il y avait aussi les textes des chansons, que je trouvais trop "ado" et qui, après la naissance de ma fille, me gênaient. [...] Mais je savais que le succès allait arriver, que ce groupe était une bombe, et qu'il suffisait d'un single avec un bon texte pour qu'il fasse un carton absolu. C'est arrivé avec l'album Paradize, que je trouve superbe, et je m'en réjouis."

Jean-Pierre Pilot in Le Roman-Vrai d'Indochine, Jean-Claude Perrier, Bartillat, 2005

Pilot se montre ici très diplomate à propos d'une scission plus complexe qu'il n'y paraît, ayant débouché sur un procès et, comme très souvent avec Nicolas, une rupture humaine définitive. Le film "Les Divisions de la Joie" le montre systématiquement comme un demeuré, et l'argument des trop grandes prétentions personnelles fut, comme avec Alexandre Azaria, usité contre lui par Nicolas.
"Moi je lui ai dit, 'on n'est pas là pour faire ta carrière solo, on est là pour Indochine.' [...] Il n'était pas du tout dans notre univers."

Nicolas Sirchis in Le Roman-Vrai d'Indochine, Jean-Claude Perrier, Bartillat, 2005

Quelqu'un a t-il un jour osé retourner l'argument contre lui ? Des paroles scandaleuses vu le travail abattu par Jean-Pierre Pilot depuis Wax jusqu'au superbe Nuits Intimes. Et surtout, de quel univers parle t-on ? Qui y est, qui n'y est pas et pourquoi ? Devenait-il dangereux pour cette image "indé", lui qui apparemment ne "comprenait pas qu'on refuse de faire des télés, qu'on accompagne pas Johnny sur scène" ? Son remplacement au pied levé par le plus facilement identifiable Olivier Gérard comme "alternatif" semble accréditer cette idée.

Jean-Pierre Pilot, 1999

N'est-ce pas positif d'être ambitieux pour son groupe, ou bien faut-il comprendre cela comme une peur chez Nicolas de perdre la mainmise sur Indochine, gagnée avec le départ de Dominique ? Nous serions très intéressés de savoir si Olivier Gérard a déjà expérimenté un recadrage quant à ses ambitions artistiques. Nous ne pouvons croire qu'en son for intérieur il valide tous les morceaux de Black City Parade et 13.

Trop occupé à se présenter comme le gardien de l'âme du groupe, Nicolas ne sembla jamais se rendre compte qu'il était plutôt un cerbère, et que jamais ses goûts personnels ne devraient être contrariés, quitte à tirer la musique d'Indochine vers le bas. 
En 1999, grand millésime pour la variété et l'aseptisation musicale, soit Indochine se relançait, soit il fallait rendre les armes. Nicolas était alors plus déterminé que jamais, et usa de sa stratégie la plus affûtée : la référence.

Voir : Influences et références

"Le nouveau label d'indo s'appelle Double T. Indochine rejoint tous les groupes qui ont décidé de travailler avec des indés comme suede, cure, oasis, blur, placebo etc."

Nicolas Sirchis, imaginet.fr/indochine (ancien site officiel)


Un exemple parmi tant d'autres de name dropping à pas cher, et de tentative de recrédibilisation par procuration. Nicolas, constamment en recherche de légitimité, était alors comme une grande partie des auditeurs de musique de l'époque, empêtré dans un logiciel indépendant/major, une sorte de projection marketing de la guerre underground/mainstream qui faisait encore rage.

Et d'un coup, nous étions censés assimiler cet Indochine-là comme un groupe indé, une sorte d'équivalence française à tous ceux cités en vrac - pourtant distribués en France par des majors. Même le fait d'écrire le nom des groupes en lettres minuscules était une mode indie arrivée avec la démocratisation du multimédia.


De nouvelles signatures visuelles apparurent également, comme par exemple la typographie de Suede. Celle-ci est disponible sur Dafont, et vous pouvez vous aussi faire votre propre album calibré brit-pop.


Cette typographie tenait à cœur à Peggy M., graphiste affiliée aux exécrables Madinkà, et qui arriva dans la famille Indochine avec le rapprochement des deux entités, pour des raisons sentimentales connues des fans. Ce fut le début d'une collaboration très valorisée par le public des années 2000 entre Peggy M., Olivier Gérard et Nicolas Sirchis. Selon la lecture de ces fans-là, Dancetaria constitue le moment charnière où Indochine allait enfin devenir autre chose.



La couverture de Dancetaria est directement empruntée à un extrait du film Great Expectations, qu'on voit aussi dans le clip de "Like a friend" de Pulp (1998), présent sur la bande originale. Nicolas a peut-être vu le film, mais a surtout plusieurs fois cité Pulp à cette époque, qui était aussi celle de leur apogée médiatique


Mais c'est la volonté d'association avec Placebo qui fut la plus récurrente, inévitable en interview, et comme à l'habitude de Nicolas : en faisant des auto-analyses sur le public de ses rêves et sur ses propres stratégies de communication.
"Indo garde cette image forte en France de groupe des 80's, mais dans le reste de l'Europe on nous classe dans le même créneau que des groupes comme Placebo."

Nicolas Sirchis, XL, 1999

"On casse toutes les idées reçues. Même les Inrockuptibles sont perdus : ils reçoivent des lettres de fans qui adorent Placebo et nous !"

Nicolas Sirchis, VSD, août 1999

"Oui on se connaît bien, on parle de maquillage."

Nicolas Sirchis à propos de Brian Molko, 2000


Nicolas martelait tellement son désir d'affiliation avec Placebo qu'il obtint un concert en commun en août 2000 aux arènes de Nîmes, et même une interview avec Brian Molko ! Le concert n'était pas complet, et les fans d'Indochine minoritaires mais bruyants. Les articles de l'époque mettaient l'accent sur le caractère très incongru de cette association :
"21h30. Indochine joue et fait chanter les premiers rangs. Bonne surprise, le public semble également venu pour eux. Nicola Sirkis, en bon caméléon, est habillé en parfait sosie de Molko."

Basile Farkas, Rock & Folk, juin 2000

Mais à force de le répéter, Nicolas finit par provoquer cette hybridation tant désirée, entre des publics pourtant très différents et qui n'avaient qu'assez peu à partager. Les fans d'Indochine, qui n'avaient pas pu échapper à la mode, virent alors en Placebo des sortes de cousins, et surtout un soutien crédible de la part d'artistes anglo-saxons et rock ! L'intérêt fut en revanche - très logiquement - moins visible du côté de ceux qui avaient aimé les premiers albums de Placebo, qui n'ont rien à voir avec quelconque production indochinoise.

Voir : Placebo


Nicolas persistait pourtant à abattre ses cartes référentielles. Un autre groupe très à la mode mais américain cette fois, l'intéressait : The Smashing Pumpkins, qui était aussi rentré dans un logiciel gothique. Et ce, surtout à partir de Adore (1998), puisqu'il reprendra la robe de prêtre...

Billy Corgan pour Adore, 1998

Nicolas Sirchis pour Nuits Intimes, 2000

Et l’esthétique de la rose, dont il fit même un titre : "Rose Song".

The Smashing Pumpkins, Adore, 1998

"Rose Song" live en 2002

Motivé, il est aussi retourné voir The Cure en 2000 pour les deux dates parisiennes du Dream Tour, et la rose rouge présente sur le programme et de nombreux objets au merchandising a dû fortement l'inspirer pour la suite. C'était alors pour The Cure la tournée révérée pour Bloodflowers, et qui devait constituer leurs adieux.

The Cure, visuel du Dream Tour, 2000

Nous voyons nettement ici les prémices de la croix de Paradize, et à partir de 2000 Nicolas mettra effectivement des roses partout. Un signifiant romantique ?
"Je les ai vus 2 fois au Zénith, j'aime énormément Maybe Sunday (sic), mais j'avoue avoir du mal à rentrer dedans, par contre les concerts étaient magnifiques !!!"
Nicolas à propos de Bloodflowers sur le chat d'indo.fr en août 2000

On parle évidemment du premier single, "Maybe Someday". Tristement, Nicolas ne semble pas avoir retiré autre chose du très mature et raffiné Bloodflowers.

Voir : The Cure


En 2000, Indochine sortait Nuits Intimes, pensé comme un anti-best of. Indochine Mk1 tirait sa révérence de la plus belle des manières, avec des morceaux sublimés par un collectif en état de grâce où chacun est au top, y compris Nicolas ! Jean-Pierre Pilot y est virtuose, d'une grande implication mêlée d'un respect infini pour les compositions de Dominique Nicolas, et s'y montre même plus expérimental que jamais avec "Punishment Park".



Au moment de passer au XXI siècle, Nicolas s'était intégré à la fois dans un logiciel indé et gothique. L'un n'amenant pas forcément à l'autre, mais étant tous deux permis par une certaine attitude d'artiste en décalage avec le dit grand public, ce sont des univers dans lesquels il était finalement assez logique - et amusant - de voir évoluer le chanteur d'Indochine.

De la même manière que l'étrange Wax, la combinaison proposée sur Dancetaria ne ressemblait pas à grand chose d'autre, et n'aurait pas dû être vendue avec un discours marketing centré sur l'affiliation à telle ou telle figure plus crédible. Nicolas avait un album très cohérent sous la main, et n'avait pas besoin de chercher à être un Molko ou un Anderson local, ni à calquer des esthétiques piochées ici et là, organisées en patchwork. Comme nous l'avons dit par ailleurs, Indochine reste un groupe extrêmement français, et la qualité et la pertinence ne se transmettent pas par rayonnement, ou captation de codes visuels.

Voir : The Cure


Quant à Stéphane Sirchis, il semble qu'il ne fut jamais si important pour Indochine qu'en 1999.

Le jeune groupe Indochine Mk2 a pourtant su se montrer captivant, à l'image de la vidéo ci-dessous. Malheureusement, cela ne dura pas bien longtemps. Malgré le savoir-faire bien réel d'Olivier Gérard, il semble que le départ de Jean-Pierre Pilot n'ait jamais vraiment été comblé.



Que Dancetaria soit considéré comme le meilleur album d'Indochine ne nous semble pas aberrant. Il est même probable que sa qualité d'album-charnière entre les deux projets, et que l'on puisse considérer comme faisant partie de l'un ou de l'autre, lui donne encore plus de crédit.

Il fut en tout cas à sa sortie l'album le plus imprévisiblement impressionnant, et reste à ce jour un des disques d'Indochine les plus déroutants. S'y rencontrent le savoir-faire de Jean-Pierre Pilot, le talent de Stéphane Sirchis, l'enthousiasme d'Olivier Gérard et un Nicolas Sirchis au meilleur niveau musical possible... Des aptitudes durement gagnées qui n'allaient pas mettre longtemps à disparaître.


Voir aussi :

"Tribus Gothiques" d'Olivier Delacroix, Planète + No Limit, 2009

"Idéologiquement goth" sur Dark Matter Lab


Annexes :
Décembre 1998



Studio Davout, 2000





Jean-Pierre Pilot et Edith Fambuena accompagnent Zazie pour l'album Aile-P, ici @C à Vous en décembre 2022.

2002 - Paradize

"Trois jours après les concerts de la Cigale (janvier 2001, ndlr), les guitares électriques vont revenir et j'espère avec l'envie de claquer. Moi, je dis que ça va être l'album punk d'Indochine ; c'est un peu une façon de parler mais il va y avoir de ça..."
Nicolas Sirchis, Rocksound, février 2001
Indochine Mk2, 2002

Même si l'hagiographie officielle ne le mentionne pas, la conception de Paradize fut surtout marquée par le départ de l'indispensable Jean-Pierre Pilot, grâce à qui Indochine avait pu survivre après le départ de Dominique Nicolas, et qui fut pourtant très vite rayé des mentions officielles et remplacé au pied levé par Olivier Gérard.
 

Après un
Dancetaria réalisé par Pilot et aujourd'hui extrêmement apprécié des fans, pour lequel de nombreux épithètes ont été utilisés : pop-glam-goth, hypnotique, féérique, le Black Celebration d'Indochine... indo.fr fit remarquer qu'Indochine avait vingt ans. Pour fêter cet heureux événement, un live de "Des Fleurs pour Salinger" en mp3 fut offert aux fans sur le site. Ce fut le début d'une maigre page dédiée à quelques inédits, dont deux extraits du bootleg très connu du Rose Bonbon, et deux maquettes de 3.

Olivier Gérard, déjà connu des fans les plus impliqués notamment via l'émergent Indoforum, apparut aux côtés de Nicolas lors de la confection de l'album, partagée sur le site officiel via de nombreuses photos. Sa culture musicale était déjà mise en avant depuis Dancetaria : son goût souligné pour Marilyn Manson enthousiasmait beaucoup Nicolas, et nous entendions souvent chez Olivier le fameux "moi c'est Nine Inch Nails des trucs comme ça". Déjà il fallait entendre dans la communication de l'époque une nette empreinte machines-disto-métal-soirée gothique : Indochine allait dorénavant sortir les crocs.
"Nicolas voulait qu'il y ait une trilogie par rapport aux précédents albums, sur Wax, Dancetaria et celui-là. Et lui voulait un son plus radical, beaucoup plus rock... - Phil Délire : gothique presque... - Ouais, gothic rock ouais... Qui suit l'évolution de Dancetaria avec dix étages au dessus. Donc on est parti dans ce trip-là quoi. Avec moi mes références, qui sont plutôt Nine Inch Nails tout ça, donc on a fait un mix des références de Nicolas des miennes, donc ce qui donne ouais, quelque chose de radical. Et voilà c'est ce qu'on voulait quoi, qu'il y ait vraiment une progression entre ces trois albums-là." 
Olivier Gérard, reportage sur la conception de Paradize, 2001

Début 2002, Nicolas écrivait sur le site officiel les mots suivants :


L'album à venir était donc, avant sa sortie, déjà présenté comme salvateur, réponse à une certaine médiocrité qui serait devenue la norme dans l'audiovisuel français. 2001 est en effet l'année où émergèrent les émissions Popstars, Loft Story et Star Academy. C'est également une période de démocratisation du web 2.0 qui marqua la rupture avec les habitudes culturelles des années 90, surtout pour les adolescents.
"Mais en tout cas ça va être un pavé dans la mare. Je pense. Ça va faire du bruit. Mais en tout cas je suis content que, effectivement ce soient les fans d'Indochine qui le reçoivent, parce qu'ils le méritent, et nous aussi.
Nicolas Sirchis, reportage sur la conception de Paradize, 2001

"Pour Paradize, on avait vraiment envie de faire un album rock, il n'y en avait plus en radio, il n'y avait que du rap et du r&b. Le rock était totalement oublié.
Oli de Sat in Indochine, le livre, Jean-Eric Perrin, 2011

Il est possible de s'être senti agacé par la grosse pop US, les singles de R&B français et le succès du rap français. Pourtant le rock, et ce dans différentes formes, faisait entièrement partie de ce patchwork de modes qui définissait déjà ce qu'allaient être les années 2000 : une décennie sans réelle tendance significative. 

Un état du rock à la radio française en 2001 :

Olivier, que les modes ennuient par principe, sauf si c'est Marilyn Manson ou Placebo, ajoute : "Nicola a toujours été champion pour ne pas suivre les modes, s'inspirer de l'air du temps, et faire un truc personnel, de façon subtile, pas putassière."


L'attitude rock est calibrée, toujours très inspirée par Brett Anderson de Suede (heureusement pour Nicolas, très confidentiels de ce côté de la Manche ; voir : 1999 - Dancetaria), cette fois la France allait voir ce qu'elle allait voir.

Brett Anderson, 1995
Nicolas Sirchis, 2002

Un album censé clôturer une trilogie donc, entamée, selon les dires de Nicolas, avec Wax. Quels sont les thèmes de cette trilogie ?
"Wax on pourrait dire que c'est un album très influencé par la britpop au niveau du concept avec cette pochette où t'avais ces deux adolescents qui s'épilaient mutuellement les jambes, un petit peu sur la... la découverte de la sexualité, la découverte de l’ambiguïté, de toute ce... de tout ce genre de chose, ces différents thèmes-là... Dancetaria était plus, avec les événements qui ont engendré l'album, donc la mort de Stéphane et tout ça, ça a été un album plus sur la révélation de la souffrance que peut générer une histoire d'amour, quelque chose comme ça, mais aussi euh, l'intérêt sexuel... pur, et donc, la suite logique de ces deux albums, c'est ce... c'est ce nouvel album où là, avec les découvertes plus ou moins... générales des gens de nos âges, ou de nos générations, ou de générations plus jeunes, la découverte de l'amour, du sexe etc., là on passe plus sur la conception à la... la nativité... et aussi bah y'a la vie, y'a la mort, la religion, l'arnaque de la religion mondiale en général, et puis le côté affirmé des croyances, de la philosophie et du sexe."

Nicolas Sirchis, reportage sur la conception de Paradize, 2001
Versions alternatives :
"Musicalement, "Wax" venait de la brit pop que j'écoutais avec mon frère. On y parle de la découverte du corps et de la sexualité. "Dancetaria" est plus gothique, sans doute le plus sombre de nos albums. On y découvre qu'au-delà de la sexualité, l'amour peut faire mal comme apporter du bien. Ici (Paradize, ndlr), au travers d'une nativité, on en arrive à trouver son paradis personnel."

Nicolas Sirchis, Télémoustique, mars 2002

"La trilogie existe aussi dans les textes des chansons des trois albums?
Et dans les pochettes ! Wax, c'est la découverte de la sexualité, le teenage sex à 12-15 ans, la déstructuration de la cellule familiale, Dancetaria, c'est quand on découvre l'autre vers 15-18 ans, qu'on est aveuglé par l'amour, qu'on n'a pas peur de se suicider... En plus, c'est la pochette la plus sexuelle qu'on ait faite, avec cette fille qui boit au robinet, c'est l'image la plus charnelle, la plus forte. On arrive à Paradize et c'est l'enfantement, la nativité d'une façon "anti-morale"... Pourquoi toutes les religions provoquent-elles tous les malheurs du monde ? Pourquoi ont-elles toujours été contre le désir sexuel ?
"

Nicolas Sirchis, "Indochine, la pleine lune", Platine, juin 2002
 
"Wax représente la découverte de la sexualité, deux adolescents qui s'épilent les jambes mutuellement. Dancetaria est plus axé sur l'amour, le fait que l'on puisse perdre sa vie, son âme, en faisant l'amour, le dépassement de soi, de ses propres limites. L'image presque sexuelle de cette fille qui boit sur la pochette témoigne, je pense, de cet univers. Quant à Paradize, il marque un peu plus la maturité, peut-être une sorte d'espoir... Mais c'est également un achèvement, effectivement. Il représente l'atteinte d'un paradis, peut-être pas le paradis au sens idéaliste du terme, mais un paradis qu'on se fabrique et grâce auquel on prend conscience des choses importantes, comme le fait de donner la vie et d'en avoir la responsabilité. Sur la pochette on voit une jeune fille androgyne enceinte, très jeune, mais à laquelle il est difficile d'attribuer un âge."

Nicolas Sirchis in Indochine de A à Z, Sébastien Bataille, Les guides MusicBook, 2003

Voir : 1996 - Wax


Comme nous l'avons plusieurs fois fait remarquer, Nicolas semble être constamment en improvisation lorsqu'une explication lui est demandée, et ce en utilisant des termes flous et très généraux, permettant à l'auditeur une identification facile et individualisée. Nous remarquons également, une fois de plus, l'importance capitale des pochettes, tant en ce qui concerne ses propres productions que ses goûts musicaux.

Wax, 1996

À la lumière de la déclaration d'Olivier Gérard citée plus haut, nous comprenons que c'est au moment de Paradize que Nicolas a voulu que ces trois disques constituent une trilogie, c'était donc une réalisation assez tardive de ce qu'il avait voulu faire à partir de 1996, voire une simple relecture. Était-ce une façon de trouver une cohérence dans le chaos que constituèrent les albums sortis après Dominique, cristallisé e dans un album conclusif et définitif sur le nouvel Indochine ?

Au vu de la redondance musicale et l'interchangeabilité des textes de Nicolas, constituer une trilogie a posteriori semble être possible avec n'importe quel triade choisie au hasard. La confusion des thématiques, parce qu'improvisées, semble suffire à Nicolas pour construire un discours.

Le plus futé Sébastien Bataille avait remarqué la supercherie :
"Nicola Sirkis, en présentant aujourd'hui Wax comme la première pièce d'une trilogie, essaie légitimement de redonner du crédit à l'objet, même si l'auditeur a du mal à voir un lien évident, qu'il soit conceptuel ou artistique, entre cet enregistrement et les deux suivants."

Sébastien Bataille, Indochine de A à Z, Les guide MusicBook, 2003 

S'étant plusieurs fois affirmé comme un fan de Bowie, Nicolas devait sans aucun doute se rêver responsable d'une trilogie dans la lignée de la fameuse trilogie berlinoise du chanteur britannique, ou encore de la dite trilogie glacée chère au cœur des curistes. Une trilogie, au même titre qu'un morceau en plusieurs parties ou encore un concept-album, est un marqueur old wave important, et d'un certain art-rock, source intarissable de musique dite à albums qui s'écouterait cérémonieusement.

Dans cette même logique, de nombreux éléments de Paradize furent ainsi présentés en analogie avec des entrées de la Discothèque rock idéale. Comme "Comateen" I & II, simplement deux versions d'un même morceau dont une seule fut conservée au montage, présentées dans le livre officiel de 2011 : "(...) comme dans l'album Berlin de Lou Reed, avec 'Carolyn says I' et 'Carolyn says II'".

Et en effet, dans la lignée des albums précédents et selon une mentalité plus axée sur l'indie rock, il fut plus que jamais question sur Paradize d'intégrer des références identifiables. La musique d'Indochine devait impérativement correspondre aux goûts d'un public plus jeune, évoluant dans cette époque dite du retour du rock dans son versant adolescent.

 
Cependant, dans cette époque early-2000's de revival new wave/post-punk, Nicolas préféra imiter les jeunes groupes plutôt que revitaliser sa propre jeunesse. Bien que revivaliste d'une certaine manière, ce come-back d'Indochine n'était pas rétrogressif, ce qui est un point très positif - il semble de toute façon que l'incompréhension et le rejet de Nicolas quant à Mk1 ne lui aurait pas permis de faire cela, même s'il l'avait voulu.

Voir : Révisionnisme et malentendus


Paradize et toute sa communication correspond sans aucun doute à la refonte d'image la plus radicale. Tous les livres et les articles de l'époque s'accordent à placer Indochine au centre d'un patchwork de références orthodoxes, destinées à un certain public qui se voit alternatif et underground. L'arrivée du jeune Olivier Gérard au sein du collectif pendant l'enregistrement de Dancetaria était censée cristalliser cette mutation. Nous lisions à cette époque-là tant de fois les mots "Depeche Mode", "Gareth Jones", "New Order", "Placebo", "Cure", "Smashing Pumpkins", "Neubauten", "Nine Inch Nails", "Trent Reznor", "Marilyn Manson" et autres qu'il serait trop long et vain de tout citer. Notons que c'est surtout l'hagiographique Insolence Rock (2004), livre officiel et curieusement publié chez la maison d'édition Camion Blanc, spécialisée dans les récits de fans, qui donne le plus dans le name dropping et ce dans des proportions ridicules.

Encore aujourd'hui, ce livre fait partie des quatre mentionnés sur Indo.fr, avec l'officiel de 2011 et deux songbooks. Le livre de 1986 par J-E Perrin était pourtant disponible à l'achat sur le site jusqu'en 2001... jusqu'à ce que la nécessité d'un nouveau discours se fasse trop urgente, et voici le résultat :

Insolence Rock, Sébastien Michaud, Camion Blanc, 2004

Nicolas préfère les récits de fans aux critiques, et semble s'attacher davantage à la constitution de son public, qu'à la pertinence artistique, l'intellectualisation des choses et les réflexions qui en découlent. Il avait d'ailleurs déjà signifié en 2001 au magazine gothique Elegy comme un argument que :
"On a vu les fans de Marilyn Manson sur la tournée."

L'interview de Sébastien Michaud dans Instant Mag2 spécial Indochine nous apprend que Nicolas avait "aimé le côté subjectif et impliqué de la bio de Depeche Mode" (Éthique synthétique du même auteur, Camion Blanc, 2002, ndlr), dont il serait un grand fan, et n'avait envie de ne parler que de musique. Et donc, peut-on savoir de quoi il n'avait pas envie de parler ?
"Il savait que je faisais partie d'une maison d'édition indépendante qui ne fonctionnait qu'à la passion. Il n'a pas oublié d'où le groupe revient. Je représentais un milieu underground et je lui proposais un projet sur lequel il ne toucherait pas un centime. Cette honnêteté lui a sans doute plu."

"J'aurais pu contacter d'autres personnes, mais Nicolas m'avait beaucoup parlé."

Sébastien Michaud, Instant Mag2 spécial Indochine, 2006

Ouais, la flemme.


Pas un centime, mais une communication efficace et une intronisation d'Indochine auprès de figures dites rock, metal et underground représentées en France par Camion Blanc. L'auteur révèle ici avoir estimé dispensable le témoignage d'autres personnes, et celui de Nicolas suffisant (comme le fera dix-huit ans plus tard Rafaëlle Hirsch-Doran), ce qui en dit long sur le niveau d'exigence requis pour publier au sein de la maison d'édition lorraine... La passion est-elle un argument d'autorité suffisant ? C'est en tout cas avec cette même flamme du fan que Sébastien Michaud écrivit par la suite sur Nine Inch Nails, Placebo, New Order et même Rozz Williams.


Nicolas dépensait alors une énergie infatigable à faire associer la marque Indochine à telle ou telle institution pour en capter le rayonnement.

Voir : 1996 - Wax, 1999 - Dancetaria


Nous constations toujours cette obsession, pour Nicolas et ses communicants, pour les groupes à la mode dont les publics pourraient infiltrer celui d'Indochine et en changer l'image. La pirouette est présente dans quasiment toutes les interviews de cette époque, et le calcul était incroyablement clair.
 
Florilège non-exhaustif :
"Notre public est celui de Placebo et Radiohead !
Nicolas Sirchis, Tribu Move, janvier 2001 

 

"Depuis dix ans, nous ne sommes plus programmés en radio, les médias nous considérant peut-être comme finis. Mais notre public peut aimer autant Placebo qu'Indochine."

Nicolas Sirchis, France Soir, janvier 2001


"Or nous on s'était aperçu au contraire il y a déjà quatre ou cinq ans qu'il y avait un tout nouveau public, pour Indo, qui n'était pas là par nostalgie mais parce qu'il associe le groupe à Placebo ou aux Smashing Pumpkins.
Nicolas Sirchis, Rocksound, février 2001 

 

"Mais il y a également des influences et des hommages à Cure, Depeche Mode, Smashing Pumpkins, ou même Ride ou Nine Inch Nails. Et ceux qui viennent nous voir aiment généralement ces groupes , donc c'est parfait.
Nicolas Sirchis, La Libre, mars 2002

 

"Nicola aurait pu craindre d'effrayer le public des débuts, ses fans 'hardcore' comme il les appelle, mais le succès de la tournée tend à prouver qu'ils l'ont suivi. Et Nicola de remarquer, amusé et ravi, que parmi la nouvelle génération de fans, on trouve des adolescents en t-shirt Marilyn Manson ou Placebo."

Pascaline Potdevin, Rolling Stone, janvier 2003


"Melissa. Le dernier missile de Nicola Sirkis porte un nom. Ou, plus exactement, un prénom. Un prénom de fille, il va de soi, on est chez Indochine. En ce printemps 2002, Sirkis jubile et il a raison. Il a réussi son coup. Inviter sur son nouvel album une musicienne de l'acabit de Melissa auf der Maur, aux états de services dans le rock américain (Hole + The Smashing Pumpkins) on ne peut plus brillants, est superbement intelligent. Qui en effet aujourd'hui aura l'outrecuidance d'affirmer en pinaillant et sans se ridiculiser que Indo n'est pas rock ?
Yves Bongarçon, Rocksound, avril 2002
Yves Bongarçon, Melissa auf der Maur et Nicolas Sirchis dans Rocksound, avril 2002

(Petit aparté : nous nous moquons éperdument de qui serait "rock" ou non. Cela n'a jamais été un gage de qualité. Nous employons bien sûr les dénominations liées aux tendances culturelles et orientations musicales : pop, rock, musiques électroniques, etc. Mais la plupart du temps, nous utilisons le nom du groupe en question pour définir sa musique, plutôt que nous perdre dans des collections de sous-genres ou étiquettes, dans lesquelles beaucoup d'auteurs aiment injecter une logique hiérarchique de chapelles.)


Comme dit auparavant, Nicolas confond ses propres spéculations avec la réalité de son public, mais surtout se cache derrière l'auditorat de ses rêves pour dissimuler sa recherche de gloire par procuration. Il avait déjà exploité en 2000 un concert commun avec Placebo, et surtout une interview en compagnie du très respecté Brian Molko, pour se faire passer pour une sorte d'équivalent français du groupe londonien.

Voir : Placebo

Ce rapprochement fut exploité sans relâche par Nicolas, qui continua à mettre l'accent sur des vêtements noirs satinés et un maquillage affirmé. De plus, il s'afficha dès le début du Paradize Tour avec une nouvelle Fender Jaguar rutilante (un puissant signifiant indie), et plus tard une Gibson SG - les deux guitares fétiches du chanteur anglo-américain, dans les mêmes couleurs.

"Electrastar", Mayenne, mars 2002

Ces choix avait bien sûr pour but de faire naître une parenté visuelle entre les deux groupes : mais Brian Molko sortait un jeu de guitare tout à fait singulier et personnel, alors que Nicolas était toujours débutant. 
On pouvait même voir de jolis autocollants sur sa Jaguar : New Order, Gorillaz, Chemical Brothers.

"Bonsoir à tous, nous sommes Indochine, on vous présente notre nouvel album.
Nicolas Sirchis sur la scène de l'Elysée Montmartre, 2002

"Il semble qu'on ait vu les choses en grand pour ce retour avec les collaborations sur l'album de Gérard Manset, Ann Scott, Michael Furn de Mickey 3D, Jérôme Soligny, et Melissa Auf der Maur (ex-bassiste des Pumpkins et Hole) qui laissera d'ailleurs un bien meilleur souvenir que le pauvre Brian Molko : trois titres pour Melissa tandis que le boss de Placebo, parachuté (mauvais) DJ de service a un peu cafouillé : pas mal de fans d'Indochine s'étant éclipsés au départ de leur idole et Brian eut toutes les peines du monde à conserver les derniers (qui attendaient simplement que Nicola sorte des loges)."

Yazid Manou, Chronique du concert de l'Elysée-Montmartre pour Rock&Folk, 2002

Il fallut en effet un peu de temps pour intégrer Brian Molko au calcul marketing d'alors. Déjà pas bien pleine, la salle s'était effectivement vidée aux trois quarts au moment où le chanteur de Placebo apparut sur scène, et les gens étaient surtout déçus après avoir découvert que Jean-Pierre Pilot n'était plus là.

Pourtant à force de le matraquer, cela finit par fonctionner auprès d'une grande partie du nouveau public pas encore vingtenaire. Ce dernier obtint même satisfaction avec le duo "Pink Water", gravé en 2005 sur Alice & June, témoignage d'une  mode indie rock aujourd'hui révolue.

Voir : 2005 - Alice et June


Nicolas alternait aussi au cours de la tournée, comme Molko, les tenues noires et blanches, allant même jusqu'à tenter la robe courte.

Nicolas Sirchis sur le Paradize Tour (date inconnue), 2002

La comparaison reste pourtant parfaitement incongrue vu le fossé immense entre les deux groupes. Entendez-vous vraiment une parenté musicale ? Thématique ? Était-il vraiment pertinent de mettre en parallèle deux formations si différentes pour des questions de succès ou d'exposition médiatique ? Faut-il considérer le maquillage comme un certificat de gémellité ? 

"Placebo c'étaient les mêmes recettes que David Bowie au tout début, et puis après Marilyn Manson, et puis là Yungblud c'est les mêmes recettes. Maquillage, outrance, machin..." 
Nicolas Sirchis, Konbini, décembre 2020

Apparemment, oui.

Voir : Placebo


L'occasion d'envoyer une nouvelle pique à Jean-Pierre Pilot, soit-disant trop variété, alors que Nicolas serait rock, lui, puisqu'il aurait des amis rock et non-français.
"Mes restos du coeur à moi, c'était le 21 février dernier sur la scène de l'Elysée-Montmartre avec Melissa auf der Maur et Brian Molko. C'est ça mes couleurs ! Et pas d'aller faire le zouave et d'être pote avec Zazie ou d'autres !"

Nicolas Sirchis, Rocksound, mai 2002

Lorsque l'album sortit en mars 2002, nous pûmes découvrir un logo qui allait nous suivre pendant un sacré bout de temps : 
 

Le choix d'un logo minimal et aisément reproductible révéla la transformation d'Indochine en marque.

La plupart des groupes et artistes deviennent des marques déposées à partir d'un certain niveau de popularité requérant cette protection. Certains peuvent devenir des entreprises à part entière, parfois plus importantes que les maisons de disques elles-mêmes. Il semble malheureusement qu'une simple propriété intellectuelle sur le nom "Indochine" ait dérivé vers quelque chose de plus comparable au swoosh de Nike. 

Comme pour confirmer ce dernier point avec une limpidité presque drôle, la croix de Paradize ne fut pas reproduite que sur scène, les affiches, les tickets de concerts et les t-shirts. Elle le fut également, a posteriori, sur des pulls, des sacs, des drapeaux et même des chaussettes.
"Avec cette manie de la marque apparut une nouvelle race de gens d'affaires, lesquels vous informaient avec fierté que la marque X n'était pas un produit mais un style de vie, une attitude, un ensemble de valeurs, un look, une idée."

Naomi Klein, No Logo, Actes Sud, 2001

La croix apparaît même dans le menu des rééditions DVD du Wax Tour et du Dancetaria Tour en 2002 ! Comme une confirmation à l'hypothèse présentée plus haut : Paradize permit bien de créer rétroactivement une pseudo-cohérence thématique avec les deux albums précédents, dorénavant regroupés sous une même bannière - celle, séduisante, de la renaissance du phénix sur fond de croisade contre l'injustice de la critique et des vieux cons. Cela fait-il partie des idées et valeurs suggérées par le nouveau logo de la marque Indochine, au point de finir si souvent en tatouage ou en bijou ? Ces valeurs peuvent-elle participer à expliquer l'aspect pugnace et lobbyiste de nombreux indofans ?

"Regarde des groupes comme Cure ou Depeche Mode. Ils ne ressemblent plus à ce qu'ils étaient mais leurs noms restent un étendard, un état d'esprit à perpétuer."

Nicolas Sirchis, 1996

Un nom, une marque comme un étendard, un état d'esprit, c'est bien de cela dont il s'agit.

Cette croix est encore présente de nos jours :  elle fut le point de départ des nouveaux logos du 13 Tour puis des 40 ans, tandis qu'une version encore plus épurée avait illustré la création du label Indochine Records en 2015, dont Nicolas est président. À ce jour, tous les albums depuis 1982 sont tailladés avec cette croix, comme pour persister dans la réécriture et l'incorporation d'une discographie, forcément incohérente, sous le même blason.
 

Quoi qu'il en soit, Indochine était montré en 2002, par Nicolas comme par de nombreux journalistes, comme un groupe enfin mûr, débarrassé définitivement de la prétendue superficialité de la pop marquée "eighties".

"Quand on écoute Daft Punk qui dit avoir rendu 'un hommage aux années 80' en prenant le pire de cette période, je suis plutôt fier d’avoir fait cet album-là. Pour moi, le meilleur de ces vingt dernières années, ça passe par Cure, New Order, Depeche Mode et Marilyn Manson."

Nicolas Sirchis, RFI Musique, avril 2004


On peut ne pas aimer l'époustouflant Discovery (2001), encore faut-il le comprendre :

"On their two most influential albums, 1997’s 'Homework' and 2001’s 'Discovery', Daft Punk proved themselves sampling virtuosos. They had a knack for locating the killer riffs secreted within otherwise deservedly obscure songs from the past and, through deft recontextualization and processing, unleashing their incandescent potential. Now with 'Random Access Memories', the goal is to make music that others might one day sample."

Simon Reynolds, Daft Punk interview, New York Times, mai 2013

Voir : Révisionnisme et malentendus 


Paradize
 constitue une suite surprenante, mais logique, au plus délicat Dancetaria (1999). 

Si Dancetaria montrait quelques envies de reproduire le son crade du début des années 90, Paradize continue de verser dans cet alternative rock qui semblait remiser la décennie précédente au placard. Olivier Gérard, directeur artistique sur Paradize, avait d'ailleurs réalisé deux remix de "Stef II" (Ghost Mix & Power Mix), et surtout le prémonitoire Z Mix de "Justine", qui en novembre 2000 annonçaient déjà tous les choix du futur album. Nous pouvions y entendre, bien tardivement, de nombreux éléments piochés dans ce rock alternatif singulier - voire une simple démonstration d'un genre déjà bien installé et codifié.


C'est la rencontre miraculeuse, tant de fois évoquée, du nouveau duo dirigeant, base du nouveau groupe dont nous discutons sur ce blog. Pourtant, Paradize constitue davantage une réinitialisation que l'arrivée à maturité d'un groupe ancien : si le Z évoque la fin d'une époque, il en marque le début d'une autre, celle d'un projet solo qui allait absorber le nom et la notoriété d'un groupe vieux de vingt ans et qui avait tant prouvé.

Voir : Pourquoi Indochine Mk2 ?

Nicolas avait évoqué Wax comme "premier album d'un nouveau groupe", ce qui est historiquement juste, mais il nous semble plus approprié de considérer la réinitialisation de Paradize avec Nicolas comme seul membre originel, comme le premier album du groupe que nous connaissons aujourd'hui.

"Ce qui est drôle sur Paradize, c'est que c'est vraiment un album de 'bricolage', capturé dans le sous-sol de chez Nico, avec un pauvre PC et très peu de matériel. On a composé très rapidement parce qu'on a eu une approche très sauvage, pas intellectuelle ; on plaquait des accords, on trouvait des trucs instinctifs. Ça nous plaisait, on enregistrait direct."

Olivier Gérard, Rolling Stone, hors-série spécial Indochine, juin 2010  

 

"Comme deux mecs de douze ans qui prennent une guitare, qui font deux notes et qui sont ravis !

Olivier Gérard, Un flirt sans fin, 2006


Nous avons donc affaire à une contradiction entre cette idée de la spontanéité de la jeunesse retrouvée, et celle d'une maturité enfin exploitable pour un vieux groupe. Cette contradiction se retrouve immanquablement dans la musique proposée.

Paradize montre en effet les qualités d'un premier album : celles d'un groupe tout neuf, motivé, qui se donne à fond et veut montrer de quoi il est capable.

"On n'avait pas d'autre choix que de le faire à deux, avec un PC, une guitare, un clavier et les effets qui sortaient de l'ordinateur. Je ne savais pas ce que c'était qu'être producteur. Je ne me suis pas dit 'quel son je vais donner à Indochine ?' Je n'avais pas cette prétention de m'accaparer un album, ni de le chapeauter. J'ai tout fait instinctivement."

Olivier Gérard in Indochine, Jean-Eric Perrin, 2011


Cela s'entend à l'écoute, et l'aspect punk de Paradize peut s'entendre dans ce côté do it yourself .

Olivier Gérard en studio, 2001

Malheureusement, Paradize montre aussi les défauts d'un premier album : il est infiniment trop long et dense, et le duo semble avoir totalement négligé l'étape de l'élagage. À la fin, l'album ne va pas franchement dans une direction plutôt qu'une autre. Trop de guitares pour être un album orienté machines, trop de machines et d'informatique pour être un album orienté guitare, trop d'acoustique et de piano pour être un album sans concession, trop d'électrique et de bruitages pour être un album de variété ou de chanson française. 

De la même manière, Paradize témoigne d'une volonté de présenter tout ce que le duo a produit, sans avoir à effectuer un tri. Pourtant, il est commun d'observer qu'un premier album peut souvent être considéré comme le best-of d'une première période. Là où d'autres groupes trient leurs morceaux pour la cohérence de l'album, et relaient ceux non utilisés en face B, Mk2 les utilise tous, quitte à faire des albums trop longs. C'est cette incapacité à trier, qui donne la fausse impression d'une absence de titres inédits ou de vrais bonus de réédition alors que la réalité est plus simple : tout est déjà sur l'album. Ce problème se vérifiera sur toutes les propositions postérieures, et ce jusqu'à aujourd'hui.

Voir : 2005 - Alice & June
 

Une vraie face B cependant : l'instrumental "Glory Hole" (que Rolling Stone orthographia "Gloriole" !), premier morceau publié sous le nom Indochine sans aucun membre originel, puisqu'il s'agit d'une composition d'Olivier Gérard. Quant à lui, "Le doigt sur ton étoile" ne servit qu'à justifier un collector - les 1000 premiers exemplaires de l'album. 

Nous retrouvons sur Paradize des ritournelles familières ornées des plages synthétiques et ambiances darkwave qui donnaient déjà la couleur de Dancetaria. Mais cette fois au travers d'un prisme rock plus marqué, et encore davantage de guitares fortement saturées.

Le premier morceau éponyme en est certainement le plus représentatif : séquence synthétique austère, nappes minimales, et des paroles floues autour de la réincarnation et du paradis qui précèdent de violentes guitares. Le traitement vocal est déconcertant, le chant timide mais en avant. "Paradize" montre déjà cette ligne sonore plus amateur, qui tranche distinctement avec la variété-rock très produite de Dancetaria.

Enregistrement des voix avec Phil Délire, 2001

La distorsion est omniprésente, le son cradingue, les effets nombreux. Il est très difficile de trouver Paradize organique, d'y entendre des guitares naturelles. On y entend plutôt des instruments virtuels, des guitares branchées directement à la carte son, et un Gareth Jones qui semble essayer de sauver au mixage des enregistrements très imparfaits. 

Comme dit par ailleurs et confirmé par Olivier, Paradize sonne comme une démo synthétique avec des sons numériques rudimentaires. Non que cela soit nécessairement un défaut, mais cet aspect artificiel et métallique, que l'on peut rapprocher d'un certain electro-indus, reste un choix étrange pour un album censé remettre les pendules à l'heure avec une crédibilité rock identifiable par un public français

Voir : Révisionnisme et malentendus

Paradize peut pourtant être entendu comme un accomplissement tardif, qui étanche des envies plus anciennes chez Nicolas. En effet, il semble correspondre à ce qu'il voulait pour l'album Un jour dans notre vie (1993) :

La plupart des livres sur le sujet évoque l'envie pour le groupe d'alors - souvent en évoquant l'attrait de Stéphane pour Nirvana - de durcir la musique d'Indochine pour la faire coller à l'époque (Le Roman-Vrai), quitte à perdre un peu de son identité new wave et se voir accuser de rentrer dans le rang (Insolence Rock). 
"Stéphane écoutait Nirvana, il avait aussi envie de faire autre chose, et il avait raison... J'ai trouvé que les maquettes étaient beaucoup plus rock et beaucoup plus dépouillées que ce qu'est devenu l'album. Maintenant, c'est juste mon opinion..."

Nicolas Sirchis, Insolence Rock, Camion Blanc, 2004 

"Savoure le rouge aurait pu être un méga-tube, mais aucune radio ne le passe, l'album est un flop total mais on voit qu'il y a des fans, un public qui commence à me plaire, qui aime Suede, Blur. C'était le début du grunge."

Nicolas Sirchis in Indochine, le livre, Jean-Éric Perrin, 2010


Avant d'aller plus loin : 1993 - "C'était le début du grunge..."


Malgré Wax et Dancetaria qui présentent aussi ce défaut d'aseptisation que regrettait Nicolas en 1993, au point de préférer les maquettes, faut-il comprendre que ce fut pour lui l'enseignement qui le conduit à valider Paradize, resté à 90% à l'état de démo ? Si un seul album d'Indochine peut montrer des guitares affiliables à un certain son grunge, c'est bien Paradize en 2002... Et confirmer de surcroît une impression d'un disque très en retard sur son temps.

La pochette de l'album en question, centrée et frontale, peut d'ailleurs être vue comme une des prémices de ce qui constituera l'esthétique de Paradize - et même des Singles Collections (2020) qui entretiennent la même logique visuelle.

Simon Fowler, séance pour Un jour dans notre vie (1993)

En 2002, c'est de nouveau Peggy M. qui s'y colle. Pour rappel, celle que de nombreux fans ont longtemps considérée comme la garante de l'univers esthétique d'Indochine a été piochée en 1999 auprès des épouvantables Madinkà. La pochette fait donc appel à des envies de romantisme, de sensualité et de provocation. Pour autant le résultat nous apparaît comme scabreux.
"[Nicolas] me transmettait ses souhaits et me donnait des références d'images. Au départ il avait une envie très précise qui a doucement évolué, mais les thèmes, eux, n'ont pas changé."

Peggy M., Rockmag, 2004
Marilyn Manson, Mechanical Animals, 1998

Suede, single Can't get enough, 1999

Baby Chaos, Love yourself abuse, 1997

"Comme un des thèmes principaux de l'album était la naissance, j'ai eu [La naissance de Vénus de Botticelli] en tête. En fait, je trouvais cette peinture très proche de ce que Paradize m'avait inspiré en l'écoutant, et de l'image que j'avais d'Indochine. Par rapport à ce tableau, je trouvais intéressant le fait qu'on ressente beaucoup de pudeur malgré la nudité. Je souhaitais vraiment jouer avec les contradictions, l'ambiguïté, l'adolescence, la maternité. La photo de Paradize est très statique, comme une peinture. Le modèle est figé. Les yeux sont hors champ et l'idée que la jeune femme nous regarde peut être pris comme un affront adolescent."

Peggy M., Rockmag, 2004
Voir plus haut la photo de Simon Fowler pour Un jour dans notre vie.

La naissance de Vénus, Sandro Botticelli, 1485
"On m'a reproché certaines pochettes de disques, comme celle de Paradize, qui mélangeait sexualité, maternité et religion. C'est vrai qu'elle n'était pas 'politiquement correcte', mais quand on pense à ce fameux dessin de Guy Pellaert qui date des 70's et qui représentait les Stones habillés en nazis aux côtés de petites filles, on se dit qu'il serait impossible de refaire ça aujourd'hui..."

Nicolas Sirchis, hors-série Rolling Stone spécial Indochine, juin 2010

Guy Pellaert, illustration pour It's Only Rock'n'roll des Rolling Stones (1974)

La trivialité épineuse de Nicolas tranche clairement ici avec le discours d'une Peggy M. qui apparaît en comparaison élégante et délicate. Nicolas a sans doute raison de penser que cela ne pourrait plus se faire de nos jours, mais est-ce une évolution de la morale, ou la découverte de la futilité ou le ridicule de ce type de provocation ?
"On va voir si notre pochette choque. La croix, une nativité avec une fille qui a la main dans son pantalon... Mélanger sexualité et maternité, c'est possible mais c'est encore tabou. Là, elle semble dire : 'J'emmerde le monde, j'aime ce que je veux.' Je trouve ça fort."

Nicolas Sirchis, Télémoustique, mars 2002

Voir : Le dernier tabou


Nous trouvons ici une cohérence avec notre analyse du nouveau logo d'Indochine et des idées et valeurs qu'il véhiculerait : emmerder le monde.

"Emmerder tout le monde ! Quoiqu’il arrive, on est là ! Et je n’ai pas besoin de serrer la paluche à Pascal Obispo ou autre chose pour être reconnu !"

Nicolas Sirchis, RFI Musique, avril 2002

Suede, single Electricity, 1999

Livret de Paradize

Brett Anderson, 1994

Nicolas dans le livret de Paradize


Marilyn Manson

Single Mao Boy, 2002

Question sex-provoc-soirée gothique, Paradize n'est pas en reste, et c'est justement ce qui distingue Mk2 des groupes comme Placebo ou Suede. Ces derniers ont certes été provocants, mais jamais grossiers. L'obsession de Nicolas pour la sexualité juvénile est assurément malaisante, et les émulations qu'il se permet d'opérer nous apparaissent comme autant d'attentats quand il s'agit de groupes aussi respectables et influents. Même la transgression présente dans l’œuvre de Marilyn Manson était dans le pire des cas simplement drôle. C'est aussi le premier degré absolu de Nicolas qui l'enferme lors de ses tentatives de subversion dans un personnage vicelard à la tête d'un groupe embarrassant.
"The sexuality in the lyrics was a really important thing. I really wanted to talk about sexuality in the same way that Lucian Freud paints the human body, this sort of like stark realism, slightly uncomfortable, that kind of like very very reals of candle colored skin, under a fluorescent light."
Brett Anderson, The Insatiable Ones Documentary, 2018

 

"Je crois que la, la, les, la motivation principale du rock en général c'est la morale, la sexualité, la religion, c'est tout ce que nous on a subi euh, quand on était adolescent euh, une éducation euh, judéo-chrétienne pour la plupart, euh, la découverte de la sexualité, euh, et la morale fais-pas-ci fais-pas-ça donc c'est un peu le thème central du rock en général. N'importe quelle chanson de Cure ou Depeche Mode, ou même de Blur ou de Placebo c'est euh, ce genre d'invectivation (sic) qui nous intéresse."

Nicolas Sirchis, Arte TV, 2003

Soit un fossé abyssal entre un intellectuel et un autre type de personnalité. Un artiste chez qui la culture coule de source, et un communicant qui se demande où se placer sur l'échiquier.
"Que penses tu de la comparaison (qui a été faite par certains fans sur plusieurs forums) du nouvel univers d'Indo (site officiel, DVD des clips...) avec celui de Marilyn Manson ?

Il ne s'agit pas d'un nouvel univers. Celui-ci a toujours été "dark". Quand on voit par exemple le clip de 'Savoure le rouge' qui date de 93, réalisé par Caro, on ne peut pas dire qu'on aie copié Marilyn Manson puisqu'il n'existait pas encore à l'époque. Depuis 25 ans qu'Indochine existe, certains essayent en permanence de comparer nos influences avec le ou les groupes du moment. Depeche Mode un temps, Cure un autre temps, aujourd'hui c'est Marilyn Manson ou Placebo. En France ça se passe comme ça, et c'est dommage. Moi j'adore le travail artistique et graphique de Marilyn Manson, mais je ne pense pas que notre site en soit une copie, ni notre musique d'ailleurs. Ce n'est pas parce que j'aime un artiste qu'il faut sans arrêt dire qu'on le copie. Nous avons notre propre univers, qui est dans l'air du temps, de notre temps."

Le présent article, voire l'ensemble du blog, doit pouvoir répondre adéquatement à cette sortie de Nicolas. Non, Indochine n'a pas toujours été dark. Ce qui n'est pas très grave, il n'y aurait pas dû y avoir cette urgence à créer de toutes pièces une filiation entre Mk1 et Mk2 pour justifier un tournant goth.

Voir : 1999 - Dancetaria


L'esthétique observée dans "Savoure le Rouge" est avant tout celle de Marc Caro : une sorte de burlesque industriel qui tient à la fois de la science-fiction vernienne et de l'art forain. Le clip fut primé au festival de Gérardmer en 1993 et le cabinet de curiosités qu'il présente préfigure en effet certains visuels de la bande à Brian Warner.

Nicolas est culotté de reprendre à son compte la signature esthétique d'un autre artiste : mais il faut comprendre que pour lui, il est naturel et légitime que ses collaborateurs se mettent à son service. En y laissant leur savoir-faire et même leur langage, il est attendu que leur production artistique soit avant tout perçue comme celle d'Indochine. 


Faire preuve de subtilité, de pertinence et de cohérence aurait suffi pour évoluer, malheureusement c'est là que la communication a pêché. Les gros sabots étant visiblement un peu timides, Indochine dut sortir les grosses New Rocks.


La dixième plage de l'album est très évocatrice : "Marilyn". Bien sûr cet hommage, bien qu'assumé, était essentiellement opportuniste et destiné non seulement à durcir efficacement l'image du groupe, mais aussi à coller avec la mode goth/emo de l'époque. Le tournant radical d'Indochine se voyait ainsi perceptible à la télévision, y compris à travers la publicité donc en dehors des chaînes musicales, et auprès d'une audience encore plus large.

Depuis Dancetaria, l'influence - visuelle - des Smashing Pumpkins s'était déjà fait sentir, mais Nicolas récidive, séduit par l'imagerie gothique du clip de "Stand inside your love" (2000). Il s'agit sans aucun doute ici de sa tentative la plus évidente et grossière pour combler ses vieux complexes. 

Ce qui nous pose question, c'est la pertinence de vouloir reproduire l'imagerie de Marilyn Manson pour les Français, dans un pays certes assez conservateur et perméable à la culture américaine, mais qui reste sans commune mesure avec cette dernière. C'est toute la tension et l'absurdité d'une société basée sur la violence, la religion et l'hypercapitalisme que Marilyn Manson s'est attaché à décrire et à retourner contre elle-même pour la critiquer sans concession, et c'est peu dire qu'il a été très attaqué dans son pays, et absurdement accusé d'être à la source de ce qu'il dénonçait.

Mais comme toujours, en France, on n'a su garder de ce propos que le côté provoc', et la saturation des guitares ne semble destinée qu'à choquer les parents.


Quoi qu'il en soit, l'image de Manson est apparue à plusieurs reprises entre 2002 et 2003 : le t-shirt  immanquable d'Olivier Gérard était mis en avant sur les photos de l'enregistrement de Paradize, dans le livret de l'album, lors de la remise d'un NRJ Award en 2003... Le collectif est montré dans les bonus du Paradize Show réuni autour d'un concert de Manson, on y voit également Olivier jouant "Sweet Dreams"... Des fans chalonnaises y sont même montrées brandissant un t-shirt Manson à un concert, et le film de trois heures révèle globalement un intérêt très prononcé pour les fans les plus lookés, notamment les filles.

Le t-shirt d'Olivier pris en photo par Nicolas, mixage de Paradize, 2001

Nicolas souhaitait-il faire de son groupe une sorte d'antenne française de Marilyn Manson ? Certains nouveaux fans, attirés par un côté plus sombre, semblaient à cette époque considérer Indochine ainsi, et dans le meilleur des cas croire qu'une collection de références et une image endurcie pouvait suffire à faire la crédibilité d'un groupe français. C'était le but de Paradize et de l'album qui suivit, et une grande partie de l'auditorat d'alors donna raison à ce recalibrage marketing, encore à ce jour.

Le désespérant "Marilyn" est néanmoins à la source d'un remix un peu plus excitant, à savoir la proposition de Curve. Nous sommes bien sûr à des années-lumière d'un morceau d'Indochine, mais cette collaboration entre Olivier Gérard et un très bon groupe de rock alternatif reste pertinente et bien plus électrisante que le morceau initial.


"Like a monster" était aussi pensé comme un appât pour les fans de Marilyn Manson. En plus de cette pop puissante et mêlée d'électronique, et du texte calqué sur les thèmes mansoniens (prédicateurs, religion, télévision...), les visuels projetés en concert avaient tout pour faire d'Indochine Mk2 une VF du chanteur américain. Et Nicolas était vraiment très fier de son coup : du gros son, des visuels qui pètent, du sexe et de la provocation.

"Like a monster" au Zénith de Paris en 2002

Aujourd'hui, Marilyn Manson est passé de mode, et la mention de son nom a disparu des interviews de Nicolas. De leur côté, les goths ont également disparu des concerts alors qu'ils étaient extrêmement nombreux dans le courant des années 2000. Mais il semble qu'en France, "où le rock se consomme looké" (Simon Reynolds, Rétromania), l'attitude soit infiniment plus importante que la musique.

Voir : 1999 - Dancetaria


Pour preuve, le DVD Paradize Show (3.6.3  en CD) montre au verso un logo "Parental Advisory / Explicit Content". Petite mise au point pour ceux qui l'auraient remarqué (et les autres) : il s'agit à la base d'un sticker imposé par le PRMC, groupe de pression créé aux Etats-Unis en 1985 afin de prévenir les parents d'un contenu sexuel ou violent dans les disques américains, et d'en protéger leurs enfants. La vente des disques apposés du sticker était interdite aux mineurs.

Nous vîmes d'ailleurs au cours du Wax Tour en 1997, Stéphane Sirchis, qui lui écoutait du hip-hop américain comme Run DMC ou Wu-Tang Clan, arborer un t-shirt "Fuck censorship".

Ce sticker, vécu comme une contrainte par les artistes concernés, se transforma vite du point de vue français en un puissant signifiant provoc'. Bien sûr, les disques de Marilyn Manson n'y échappaient jamais. Mais bien que ne concernant pas les artistes français, certains choisirent de l'apposer tout de même tel un certificat street cred, comme Rohff ou Booba, et donc... Indochine ! Le logo est pourtant très légèrement modifié, et imprimé avec le même filtre rouge que le reste des annotations, ridiculisant un peu plus sa présence déjà folklorique. Comme un patch sur un sac à dos Eastpak pour faire rebelle.


"Marilyn", s'il n'est pas singulièrement représentatif de l'hétérogénéité de Paradize, peut toutefois être entendu comme l'archétype de l'échec de sa logique  référentielle : malgré un aspect "tube", il reste inférieur au plus moyen des singles de Manson, parce qu'il privilégie la forme au fond, et le signifiant superficiel à la finalité de son langage.

Si Indochine préfère le gimmick dédicacé au sample révérencieux, aucune référence de Paradize ne constitue un commentaire sur la référence en question, elle se contente d'être simplement là, et semble ne devoir créer que la sympathie de l'auditeur (à l'image du récent t-shirt Friends). Chaque dédicace fait certes le boulot ("ah, ça sonne comme tel !"), mais pas davantage : in fine, pourquoi ne pas écouter directement les artistes référencés, bien plus singuliers ?

Marilyn Manson, Lest We Forget, The Best Of (2004)
 
Pourtant en mai 2003, Rolling Stone, acquis à la cause de Nicolas, enfonçait le clou non sans une certaine véhémence :
"Aujourd'hui, Indochine est bien là et a sa place dans le rock, Paradize nous l'a prouvé. Si quelqu'un a encore des doutes, franchement on n'en a rien à foutre.
Daniel C. Marcoccia, Rolling Stone, mai 2005

 

"Album sympa, amusant et un peu best-of. Sur scène, un vrai batteur, Arnaud Devos, donne la pêche à certains morceaux. On est toutefois encore bien loin du groupe live qu'on connaît aujourd'hui...
Daniel C. Marcoccia à propos de Au Zénith (1986), Rolling Stone, mai 2005


Au Zénith est pour nous un live de référence. Nous avons traité de notre mieux dans Révisionnisme et malentendus ce pénible sujet, qui amène à trop souvent ne considérer l'Indochine de Dominique et Stéphane que comme sympa, naïf, la pêche, les années 80, alors que Dancetaria et Paradize seraient bien plus sérieux.

Les visuels de 3.6.3. (2004) sont assez directement inspirés d'Interpol, qui avait sorti Turn on the bright lights (2002, produit par Gareth Jones qui avait aussi produit Wire, mais cela intéressait moins les deux cerveaux d'Mk2) ainsi qu'une série d'EPs, et dont Nicolas avait entendu parler via la presse rock de l'époque, unanime à juste titre.

"Vous connaissez Interpol ?
- Oui absolument, les nouveaux néo-quatre-vingt.
- Ouais, la new new wave."

Nicolas Sirchis dans En aparté, 2003

"Il y a une sacrée voix. C'est ça, Interpol ? En fait, j'ai complètement boycotté à cause du côté costard-cravate, mais ça sonne super bien. J'ai échappé à ça ! C'est une erreur. J'ai assimilé ça au revival rock'n'roll, mais pas du tout. Ça me fait penser aux Psychedelic Furs. Il faut que j'achète ça. On m'a proposé de le choisir récemment quand je suis passé à l'émission 'En aparté' et finalement j'ai choisi Joy Division. Je ne pouvais pas me priver de passer Joy Division à Canal+."

Nicolas Sirchis en blind test, Rocksound, avril 2003 


Le menu DVD du dit concert - et sa bande son obscure - pouvait aussi faire sourire, après avoir tant fait les yeux doux aux mansoniens.



Scéniquement et dans l'attitude, l'ensemble est pourtant plus influencé par le "One night in Paris" de Depeche Mode que - Dieu merci ! - par un quelconque concert de Marilyn Manson. 


L'enthousiasme d'une partie de la presse rock et d'un grand nombre de fans est tout à fait justifiable à l'écoute de 3.6.3. (2004). Le look jeuniste et provoc' du groupe était consternant, mais nous étions encore en 2003 à une époque où la musique parlait avant toute chose. Et justement, le concert est très réussi.

Le film Paradize Show (2004) montre le collectif à la hauteur de l'image que Nicolas veut donner, et ce dernier a bien des raisons de se montrer reconnaissant envers ses musiciens et compositeurs. Le concert est maîtrisé de bout en bout, les arrangements excitants. Même le chanteur est bon, l'apport déterminant de Jean-Pierre Pilot pour ses capacités musicales est encore très perceptible. La dégringolade viendra après, avec l'excès de confiance provoqué par cette époque royale.

Voir : 2005 - Alice et June

"On va faire des très très vieux morceaux parce que vous savez on est un très très vieux groupe, on a à peu près soixante-cinq ans..."

Nicolas avant "Salômbo" sur la scène de Paris-Bercy, juin 2003

Une blague sur le très vieux groupe souvent utilisée, comme pour marteler l'idée que oui, le nouveau groupe que nous avions en face de nous était en fait VIEUX. Tout ça pour dire plus tard :

"Mais je pense que musicalement le fait que ce soit un jeune groupe encore Indochine, malgré que tout le monde nous bassine sur les trente ans etc, c'est un jeune groupe.

Nicolas Sirchis, Pure, 2011

 

"On est des observateurs et des survivants un petit peu,  donc c'est ça, c'est ce qu'on voulait montrer. Vraiment marquer que ce groupe est un très vieux groupe. À l'aube de la retraite. (rires)
Nicolas Sirchis à propos du clip de "Nos Célébrations" et des 40 ans, RFM, 2020

En fait "Indochine" est jeune ou vieux selon la situation, et il semble obligatoire de devoir vraiment marquer son ancienneté, alors que la jeunesse du projet actuel est naturelle et logique. Il était pourtant très clair que les morceaux qui suivaient ("Salômbo", "La Colline des Roses", "Anne et moi", "Tes Yeux Noirs"...) n'étaient pas autre chose que des reprises, et ce que l'on aime ou pas le résultat.

Voir : Pourquoi Indochine Mk2 ?, Révisionnisme et malentendus, 2020 - "Nos Célébrations" & Singles Collection 2001 - 2021

Mk2 à Bercy, juin 2003

Nous regrettons un son indéfendable, principal problème de cet enregistrement qui aurait pu être un live de référence pour le rock français, s'il avait été plus soigné et ne laissait pas absurdement une telle place à une audience si bruyante.
"J'ai écouté tout d'une traite une fois, attentivement. Je m'attendais à cela dans les qualités comme dans les défauts. Je trouve cet album un peu trop 'live', la voix n'est pas assez devant et on entend trop le brouhaha de la foule. En revanche, Nicolas s'est nettement amélioré. Il connaît maintenant ses qualités, et met moins en avant ses faiblesses."

Dominique Nicolas à propos de 3.6.3., Platine, 2004

Olivier Gérard s'en explique :
"Apparemment ça ne plaît pas à tout le monde !!! Le public est habitué à entendre du faux live où tout est rejoué avec un son magnifique de studio. Ça n'était pas ma volonté en tant que producteur de sortir ce genre de live douteux. Bercy a donné lieu à un concert étonnant, il fallait un vrai live, avec ses erreurs et son ambiance. Le public est omniprésent, rien n'a été retouché. C'est un live brut. Que ceux que ça dérange ne l'écoutent pas, voilà tout ! Encore une fois, c'est un hommage au public et le DVD aura le même son, non retouché..."

Olivier Gérard in Insolence Rock, Sébastien Michaud, Camion Blanc, 2004

Certes Olivier, mais "non retouché" ne doit pas signifier "enregistré avec le cul". Il existe de nombreux concerts enregistrés, sortis non retouchés et qui sonnent excellemment, parfois même diffusés en direct à la radio ou la télévision. Un bon nombre de bootlegs amateurs sonnent même largement mieux que 3.6.3.

Heureusement le son du DVD Paradize Show est légèrement supérieur à la bouillie du CD, qui en effet donne autant à écouter les 16000 fans de Bercy que les six personnes présentes sur scène. Quant au "faux live" et au "live douteux", nous viendrons bientôt à parler de Radio Indochine, Les Divisions de la Joie et surtout Indo Live... Olivier les avait-il bien entendus, au moment d'écrire ce mail colérique à Sébastien Michaud ? Nous apprécierons le même rejet primaire de la critique que chez son patron. En effet, ces deux-là étaient vraiment faits pour se rencontrer.

Il y avait peut-être de quoi se vanter de sortir un live non retouché, puisque c'était la première fois que ça arrivait chez Indochine.

Voir : 1997 - Indo Live titre par titre


D'une certaine façon, Paradize peut encore être entendu comme un album d'Indochine. Mais ce qui aurait dû être un dernier album - et qui jusqu'ici aurait pu constituer une fin cohérente - s'est malheureusement avéré être le premier album d'autre chose. Un malentendu en toutes apparences voulu par Nicolas, qui en entraînera de nombreux autres, et de nombreuses incompréhensions du public, inévitables lorsqu'on sait la propension du leader au révisionnisme. 

Pour beaucoup de groupes, le premier album est le mètre étalon contre lequel sont mesurées les productions postérieures. Et Paradize n'y échappe logiquement pas. Comme un aveu de la part d'Mk2, c'est aussi le seul album qui aura droit à son concert jubilé en février 2012, comme souvent pour les premiers opus, albums cultes dans toute discographie.

Indochine Mk2, "Dark", Zénith de Paris, février 2012

Alice & June constituait la dernière chance de changer de nom, ce qui n'a pas été fait. Au lieu d'être un dernier album d'Indochine Mk1, fait avec un fan et les musiciens (excepté Jean-Pierre Pilot) de la belle tournée Une Nuit Intime..., Paradize constitue le premier album du projet solo de Nicolas que nous discutons sur ce blog, ce qui vient s'ajouter aux nombreuses confusions qui entourent un album pourtant pas si raté que ça. Une énergie électrique qui nourrit de nos jours la nostalgie de vieux fans, déçus par l'assagissement des propositions actuelles. La nostalgie typique des fans pour les premiers travaux, plus frais, sincères et authentiques.

"Ouais, je préférais le premier album..."


 


À écouter :

Paradize (Déphasé) sur la chaîne du blog, pour les curieux du son.



À voir également :

Paradize+10 au Zénith de Paris (2012), multicam réalisé par des fans.


Paradize Show (2004)

Enfer ou Paradis (Bonus de Paradize Show au nom absurde), communication longue de trois heures pour montrer à quel point le nouvel Indochine est jeune et cool et rock.

Interview de Nicolas Sirchis pour 5 Heures, 2002

Article sur le concert de l'Elysée-Montmartre par Yazid Manou (Rock&Folk, avril 2002)

Autopsie d'un succès, Rock&Folk, 2002

Article sur Paradize Show
(Rfi Musique, 2004)

"Marilyn" sur l'Alice&June Tour, 2006

 
Bonus science-fiction : Paradize Redux

Nous nous accordons à trouver Paradize trop long et dense, avec des titres encastrés au maillet pour remplir toute la durée du CD. La cohérence de la tracklist en pâtit, ainsi que le plaisir ressenti à l'écoute d'un disque au son aussi saturé que rudimentaire.

Au temps du vinyle, il était naturel que chaque face ait ses propres débuts et fins ainsi que son propre rythme, ses temps faibles, temps forts et effets de miroir. Le disque compact chamboula cette conception des choses, et finit par privilégier un maximum de musique (72 minutes max). Les rééditions vinyle des albums postérieurs à Un jour dans notre vie témoignent de tracklists imaginées en dehors de ces clous, et leur redécoupage pour les rééditions vinyle de 2015 apparaît comme parfaitement insensé. 


Imaginons donc un monde parallèle où, après le décès de Stéphane Sirchis, son frère Nicolas et son nouveau collaborateur Olivier Gérard constituent un nouveau groupe sur les cendres d'Indochine.

Nous ne connaissons pas le nom de cette nouvelle formation où les musiciens se présentent dans un esthétisme sobre, dans la lignée du Dancetaria Tour.

En 2002, ils sortent discrètement leur premier album quasi-autoproduit, les médias étant tout de même curieux d'avoir des nouvelles d'un vétéran de la french pop. La pochette est elle aussi, dépouillée et sans chichi :



L'album présente une face A power pop et une face B plus solennelle. Chaque face possède son début et sa fin. Deux singles apparaissent en milieu de face, et se répondent :

Face A
Face B
Paradize
La Nuit des Fées
ElectrastarLe Manoir
Mao Boy! (single) 
Popstitute (single) 
DunkerqueDark
Le Grand Secret
Comateen

Faces B :
"J'ai demandé à la lune"
"Like a Monster"

"Un singe en hiver", dans la version single cristalline que nous connaissons, est une piste cachée.

Certains titres n'existent que sur scène. C'est une manière de donner davantage de crédit aux albums live, et donc alléchant d'un point de vue marketing. "Glory Hole", "Le Doigt sur ton Etoile", la blague "Punker" et le jovial "Marilyn" remplissent ce rôle et plaisent aux fans, tant les nouveaux venus que les nostalgiques d'Indochine, amusés de voir Nicolas dans ce registre. 

"Marilyn" sort en single hors album quelques mois après le succès du Paradize Tour, et constitue une transition très logique vers le futur Alice et June. "Glory Hole" est en face B, et la pochette évoque un geste que Nicolas et Boris avaient l'habitude de faire sur scène durant la tournée.


 
Comme chacun sait, les choses ne se sont pas passées ainsi.

Voir : Paradize (Redux) sur Deezer


Annexes :

Petit mot sur "J'ai demandé à la lune", titre miraculeux sans lequel Paradize serait resté dans l'ombre et aurait même probablement eu moins de visibilité que Dancetaria, Stéphane ne pouvant pas remourir pour attirer médias et sympathie sur Indochine.

L'histoire du morceau est connue :
"Incroyable mélodie signée Mickaël Furnon, 'J'ai demandé à la lune' possède cette immédiate fraîcheur. Une ballade qui évoque 'Le soleil a rendez-vous avec la lune' de Charles Trenet, mais totalement revisitée. Hervé Lauzanne (producteur exécutif de Paradize) raconte : 'Lorsque Nicola m'a dit qu'il était prêt à faire appel à d'autres plumes, j'ai immédiatement pensé à Mickaël Furnon que j'avais découvert avec son premier groupe 3dK. Il m'envoie aussitôt deux chansons, celle-ci et une autre restée inédite 'C'est Mozart qu'on assassine' en hommage à Stéphane que Nicola ne retiendra pas, ne se sentant pas de chanter quelque chose en mémoire à son frère qu'il n'a pas écrit. Mais ça n'était pas gagné parce que les premiers essais de 'J'ai demandé à la lune' sont trop lents. J'ai alors l'idée de demander à un ami producteur, Jean-Christophe Concato, de l'accélérer et de s'inspirer de l'arrangement d'une chanson de Plaid, 'Eyen'. Et là miracle, le résultat sonne comme une évidence. C'est la bonne idée !'"

L'Aventure Indochine, Christian Eudeline, Prisma, 2018