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La menace du rock alternatif

Nous nous concentrons ici sur le phénomène français, et non sur l'acceptation plus large et internationale du terme "alternatif" englobant le grunge, l'indie, etc.

Sur le Birthday Tour, 1992

À la fin des années 80, considérées par une grande partie du public et de la critique comme artificielles et synthétiques, Indochine n'avait pas encore tout à fait terminé de régler son problème d'affiliation à une certaine variété, alors qu'ils avaient toujours été artistiquement autonomes.

Si - comme nous en avons longuement parlé - il cultive depuis longtemps cet amour pour l'affiliation à des groupes anglo-saxons, Nicolas s'est toujours parallèlement attaché à souligner la singularité d'Indochine par rapport à ses contemporains français, même lorsque lui-même n'avait quasiment que des références françaises.
"On sortait de tous ces groupes comme Téléphone ou Trust, qui faisaient du social, qui parlaient du métro, qui parlaient des salaires... Et nous on voulait tout, on voulait faire tout sauf ça quoi. On voulait parler de choses ridicules, d'une fille qui a un traîneau en Laponie, d'une petite chinoise qui lave des draps, enfin c'était ça qui m'intéressait à l'époque."

Nicolas Sirchis, Un flirt sans fin, 2006

Une petite pique sur Téléphone, et un positionnement non seulement original mais cohérent avec la réalité de la proposition de l'époque. Le Péril Jaune pourtant tant décrié, réussit superbement cette synthèse entre rock banlieusard et sonorités asiatiques. Une sorte de photographie du 13e arrondissement et du sud de la banlieue rouge, dans une bonne odeur de nems chauds.

Le Péril Jaune, 1983

Un exemple souvent utilisé pour dire un peu tout et son contraire, fut "Dizzidence Politik" :
"Pourquoi les paroles ne sont-elles pas facilement abordables, de prime abord ?
- Nicolas : C'est la griffe Indochine. Quand nous avons débuté, il y avait Trust et Téléphone qui délivraient un message social très clair. Nous avons toujours voulu faire plus politique et plus symbolique. "Dizzidence Politik" était très politique mais ce qui nous branchait surtout, c'était de faire danser les gens sur un texte d'ambiguïté, à la fois drôle et fort, plutôt que sur des revendications sociales militantistes."

Nicolas Sirchis, Rock Style, février 1994
Et puis :
"Pour moi, c'était une sorte de morceau à la Clash, un truc un peu revendicatif à la London Calling." 
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011

Voir : 1981 - Dizzidence Politik


Comme souvent évoqué, le rock en France ne put qu'assez rarement se prévaloir d'une lecture littéraire, dans un pays de livres et de films, et l'insouciance du début des années 80 fut rapidement balayée par une sorte de retour aux sources punks incarnée par le rock dit alternatif. Le milieu de la décennie vit apparaître parallèlement plusieurs phénomènes qui allaient bientôt être réunis sous cette bannière : entendre par là, une alternative au Top 50, aux majors, à une certaine variété à guitare et même au dit grand public... Un rock plutôt arty et velvetien avec Noir Désir et Kat Onoma, et un versant keupon issu des squats franciliens, et représenté par les intransigeants Bérurier Noir, Garçons Bouchers, ou encore la Mano Negra dans un esprit plus métissé.
"Nous ce qui nous intéresse c'est le rock alternatif, c'est le rock qui vient de la rue, c'est le rock qui vient des squats, c'est le rock qui bouge quoi. [...] J'ai jamais vu les gens de CBS ou de Virgin dans les squats, et puis le rock qui vient de cette mouvance là, il nous semble sincère, et puis il a la pêche quoi, et c'est ce qu'on défend nous. - On veut absolument pas être un produit, ça c'est hyper important."

Bérurier Noir, Ciel mon mardi, septembre 1989

Des groupes dont l'émergence fut surtout permise par un contexte économique et culturel, plutôt que par de simples préférences musicales. La mode étant toujours faite de vagues, la fin des années 80 - décennie du fric et de l'apparence - fut celle d'un inévitable retour à une certaine pureté dans le rock.
"Au tournant des 90's, vous retrouvez une situation bouleversée par la montée de nouveaux groupes à succès. Est-ce motivant pour vous ?
Nicolas : C'est très motivant. Lorsque nous avons reçu ce télex de l'AFP en 86 qui annonçait que Best avait sacré Indochine n°1, on a commencé à avoir un sacré lézard car ça ne nous intéressait pas du tout d'être les premiers. Puis il y a eu toute cette période où l'on nous a fait comprendre qu'avec les Mitsouko, Daho ou Niagara nous étions d'affreux commerciaux corrompus par le showbiz. Il n'y avait que les purs, les durs, les indépendants qui restaient clean. Résultat des courses, je crois que nous n'avons aucune leçon à recevoir de personne."

Nicolas Sirchis, 1990

"Comment vous, vous vous classez dans, par exemple dans la scène alternative, qu'est-ce que vous en pensez de tout ce qui se passe aujourd'hui ?
- Bah écoute, nous on s'est arrêté en 88, pour justement plus entendre parler de ce genre de problème parce que... Nous on avait vraiment l'impression de... On avait quitté tous l'école pour échapper à tout ce genre de classement, de critique, de 'peut mieux faire' etc... Et en fait on se retrouvait avec ce même genre de problème. C'est à dire, être catapulté groupe numéro 1, comme si t'étais premier de ta classe, et puis après y'en a d'autres qui arrivent qui te dépassent et tout, nous ça nous a toujours gonflé ça. Donc euh, par rapport à ça. Après le mouvement alternatif je trouve que c'est une des meilleures choses qui a pu se passer en France, sauf que à mon avis ils se sont pas mal trompés d'adversaire puisque... Bon déjà ils ont tous signé chez des majors, et en fait soit tu recrées un système dans un système, ce qu'ils ont fait, soit tu te sers du système en l'améliorant et en essayant de... D'être libre. Et nous c'est ce qu'on a toujours fait depuis le début, c'est à dire que dans notre maison de disques on a fait de A jusqu'à Z de la musique et tout ça. Donc on se sentait pas trop de ce côté là. Ceci dit c'est vrai que ça a permis de donner la parole à des groupes, dont les maisons de disques ne voulaient pas. Alors que nous on a eu la chance par rapport à eux, de faire un premier concert et que des maisons de disques étaient intéressées tout de suite. Donc de toute façon c'est une alternative intéressante."

Nicolas Sirchis, Blah blah, 1990

"Pendant ce temps-là, on assistait à la montée des alternatifs, Noir Désir, La Mano... Les places devenaient chères."

Nicolas Sirchis à propos de la fin des années 80 in Kissing my songs,
Agnès Michaux, Flammarion, 2011

Noir Désir - en première partie d'Indochine en 1988 - fut notamment superbement accueilli par le public, et Bertrand Cantat vite érigé en auteur rock, dans la lignée des Jacques Higelin et autres Hubert-Félix Thiéfaine. Ce contexte participa largement à réaffûter les contours du rock français, et les aussi populaires qu'audacieux Indochine durent immanquablement se placer sur cet échiquier rétréci et piégeux.



En 1988, Rock & Folk crut bon de chercher à régler la question "Indochine, sont-ils rock ?" en testant la "culture rock" des quatre garçons. Que ce soit l'occasion de le répéter : qu'un groupe ou artiste soit rock ou non n'a jamais été un gage de qualité, et n'a jamais induit une sincérité supérieure aux autres tendances musicales quelles qu'elles soient.
 
Il fut notamment demandé à Nicolas de donner son point de vue sur la chanson française :
"De pire en pire dans les charts, de mieux en mieux à côté. Tout le mouvement alternatif est intéressant, et Elli Medeiros, Pijon, les Ablettes, les Innocents, Noir Désir... Plus variété, mettons Souchon, Jonasz et Bécaud, toujours."
 
Nicolas Sirchis, Rock & Folk, mars 1988
 
Les musiciens du groupe ne semblaient faire qu'assez peu de cas des débats à propos du rock, qui occupaient plutôt le public et les médias, mais quelque chose coinçait.
"Le concept de rock français sonne faux, il est beaucoup plus important de parler de rock en France. On se fout pas mal de savoir si nous sommes rock ou pas. [...] Le rock est une appellation rythmique. Nous n'aimons pas les étiquettes."

Indochine in Le Septennat, Marc Thirion, Carrère/Kian, 1988

Il est possible que l'arrivée du rock alternatif et la consécration d'un "vrai" rock français avec Noir Désir ait affaibli cette posture poptimiste qui correspondait bien à Indochine : le groupe constituait une synthèse pop très maligne de très nombreuses influences allant de la chanson française traditionnelle au punk le plus tranchant. Stéphane et Dominique étaient notamment de grands auditeurs des Clash et des Sex Pistols, mais la largeur de leurs influences et l'absence de complexe lié à la France empêcha heureusement Indochine Mk1 de ne proposer qu'un simple décalque britannique en VF.

Les Tzars, "une chanson sur l'abus de pouvoir, avec un titre comme un slogan" (Kissing my songs) :
"Je voulais remettre au goût du jour les symboles de mes quinze ans. Avec, en tête, le désir qu'Indochine soit le précurseur d'une sorte de revival gauchiste. Ce n'était pas une mauvaise idée. En tout cas, j'avais eu l’intuition que c'était le moment. D'ailleurs, ce qui s'est passé dans la musique m'a donné raison : les alternatifs sont rentrés dans la brèche..."

Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011
 

Certes. "Les Tzars" est pour nous un morceau renversant avec un texte très habile. Nicolas ne s'est jamais caché de préférer les slogans, visuels et la sonorité des mots au contenu politique réel ou l'agit prop des musiciens alternatifs ici évoqués. Il ne semble pas pour autant pertinent de considérer l'Indochine d'alors comme un précurseur de cette vague alternos qui allait mener à un autre sketch des Inconnus : Negra Bouch' Beat. Les groupes visés par cette autre fulgurance du trio humoriste étaient perçus médiatiquement à l'époque comme issus d'une toute autre lignée.


Malgré tout, le temps passant et la mode évoluant, il semble que le tir ait dû être quelque peu rectifié. Nicolas citait le mouvement alternatif et quelques contemporains d'Indochine dont Noir Désir, mais il est surtout intéressant de constater que ses références très franco-françaises étaient toujours importantes pour lui en 1988. Là où les Cantat et Burger confiaient une américanophilie certaine, qui s'entendait dans leur musique.

Cela peut étonner les fans d'Indochine Mk2, mais 7000 Danses, en son temps, fut perçu comme un album "beaucoup plus rock" que les précédents. Le Septennat montre que, malgré quelques postures désinvoltes sur la question, la question du "qui est rock et qui ne l'est pas" collait aux basques du groupe, au point que Marc Thirion consacra un chapitre entier ("Indorock") dans ce deuxième livre officiel.
"Nous avons un côté agressif mais le rock n'est pas que cela, il est plus élaboré, le but étant, de toute façon, sans doute le même : distraire. Le rock pour lycéens laisse place au teenage-rock ; évolution des mentalités, la révolte est bien plus subtile ! Les messages sont moins bruts, moins crus. [...] Être rock c'est avant tout ne pas faire de concessions. Il ne suffit pas pour cela d'avoir un perfecto et une seringue. C'est croire en ton groupe et en fait un combat perpétuel, être en état d'alerte permanent, ne jamais se dire que c'est arrivé et ne pas se reposer sur ses lauriers."

Le Septennat

Soit. Mais il était plus simple encore de ne pas chercher à se justifier - ce que n'a toujours pas compris le chanteur d'Indochine. Il nous semble en revanche assez pertinent de mettre en parallèle l'arrêt des références "variété" et "chanson française" chez Nicolas avec la montée de ce mouvement alternatif et d'un nouveau rock français, qui allait coïncider avec la parodie "Isabelle a les yeux bleus". Cela semble avoir provoqué une grosse remise en question voire un gigantesque complexe chez Nicolas, qui allait dès lors préférer des références uniquement anglo-saxonnes, forgeant petit à petit la posture "anglophile" que nous lui connaissons aujourd'hui.


Les premières velléités littéraires s'étaient manifestées chez Nicolas avec "Trois Nuits par Semaine" et l'album 7000 Danses, mais c'est surtout au moment du Baiser que ces influences transparaissent le plus dans son écriture. Il confiait à l'époque s'être enfermé avec une trentaine de bouquins, après une rupture. Mais malgré la grande exigence que Nicolas montra avec lui-même, l'album de 1990 ne sembla pas tout à fait coller aux exigences d'un dit rock littéraire. Le chanteur d'Indochine se montra extrêmement contrarié par Les Inconnus, lui qui avait trimé pour être au niveau.
"Moi, à un moment, j'ai vraiment eu très très peur, parce que je me suis dit 'putain, moi je me fais chier pour vraiment écrire des textes, à chaque album, et ça je ne sais pas si un jour on va vraiment s'en rendre compte.' J'emploie jamais le même mot, le même vocabulaire, d'un album à l'autre. Tu écris dix chansons pour un disque ? Je faisais hyper attention, ça me prenait la tête, de ne pas employer le même thème, choisir le même mot. Chaque chanson, c'est carrément un film, comme si je faisais dix scénarios. Et les mecs, pour une partie de la France, Indochine c'était 'Isabelle a les yeux bleus'..."

Nicolas Sirchis, Rock & Folk, décembre 1991

Indochine, 1990
Voir : 1990 - Isabelle a les yeux bleus, 1990 - Le Baiser


L'arrivée du rock alternatif, et l'apparente admiration de Nicolas pour Rodolphe Burger, réactiva aussi la question éludée par "Les Tzars" : fallait-il parler frontalement de politique ou simplement y faire allusion de loin ? Cela recoupe cette question récurrente dans la littérature et sa transposition dans le rock : les textes doivent-ils avoir un sens concret, ou se montrer plus symboliques avec les sonorités et couleurs, provoquant chez l'auditeur des émotions indicibles plutôt qu'une simple adhésion à un énoncé ?
"Y'avait cette musique que [Stéphane] avait faite et qu'après j'ai écrite, qui s'appelait 'Managua'... Sur le Nicaragua. Et puis lui après il analyse, 'ouais c'est bien, c'est par rapport à la révolution nicaraguayenne', pff... Moi je m'en fous un peu, mais dans l'inconscient, peut-être que ça lui fait plaisir."

Nicolas Sirchis à propos de "Alertez Managua", Comme deux frères, 1996
 
Cela rejoint la problématique de "Dizzidence Politik" auparavant évoquée : Nicolas a très souvent confondu le fait d'aborder un sujet, et celui d'en utiliser le seul champ lexical. Mais employer des mots d'un certain champ lexical ne signifie pas que l'on écrit sur le sujet en question ! Quoi qu'il en soit, Indochine est connu pour l'aspect percutant de ses textes et son goût pour une certaine imagerie propagandiste, que l'on retrouvera jusque dans le clip de "Nos Célébrations" en 2020. 
 
Même "Troisième Sexe", aujourd'hui considéré comme un titre engagé et précurseur, perd toute fonction idéologique lorsque l'on réécoute le Nicolas de l'époque, centré sur les vêtements, les cheveux, et rejetant en bloc toute lecture politique et même sexuelle : Indochine, c'est la jeunesse, l'esprit d'aventure et rien d'autre, soyons nous-même et foutons-nous du reste...! Mais passé 7000 danses, la crédibilité rock sembla de nouveau aller de pair avec un certain background et la pertinence d'un propos. Une difficulté majeure pour notre héros...
 


Au tout début des années 90, cette nouvelle tendance fut source d'emprunts ! L'apparition du très récurrent "Sayyy !" sembla suivre de très près l'apparition de cet interjection dans "Mala Vida" de la Mano Negra - reconnue d'ailleurs par Nicolas dans un blind test chez Ardisson.


Nicolas semblait essayer de réduire le fossé entre les alternatifs et lui...
"Quand j'ai entendu le premier LP des Bérus, je me suis dit 'on n'a plus rien à dire'. Quand tu lis 'Hors-la-loi' et 'L'Empereur Tomato Ketchup', on retrouve les mêmes références, même si c'était de manière plus imagée chez nous."

Nicolas Sirchis, 1990

Quelles mêmes références ? Le fait que ce soit un film japonais ? En tout cas, "L'Empereur Tomato Ketchup" est sur le troisième album de Bérurier Noir, Abracadaboum, et non le premier.


C'est aussi à cette époque qu'apparut ce qui allait être considéré comme une sorte de logo tacite du groupe : l'étoile rouge, un fort signifiant gauchiste.

Le Birthday Album, 1991
Il est aussi possible de lire la volonté de Nicolas d'être guitariste et chanteur après avoir vu Noir Désir et Kat Onoma, les deux têtes d'affiche du "rock littéraire". Esthétiquement, sa guitare était la même que celles que Burger et Cantat arboraient, d'un certain esthétisme blues-rock, orienté vers cette légitimité historique, artistique et même genrée qui faisait partie du rockisme. Celui-là même contre lequel se positionnait Stéphane.


Nous l'avons dit dans l'article dédié à ce sujet : il est regrettable que Nicolas ait renié la bande dessinée au profit d'une posture de lettré, puisqu'il jeta avec l'eau du bain son lien le plus fort avec une culture alternative, celle-là même qu'il allait revendiquer de nouveau à partir de Dancetaria (et qui allait sévèrement lui manquer). Il choisit plutôt de capitaliser sur une image d'esthète à l'anglaise, à l'instar d'un David Bowie ou d'un Robert Smith. Et la bande dessinée serait exclue de ce champ culturel perçu comme plus légitime, fait d'auteurs rock et d'art total. En d'autres termes, exclure la contre-culture pour embrasser un mode de vie petit bourgeois et institutionnel. Et aujourd'hui, cette activité n'étant absolument pas naturelle chez lui, il est toujours aux fraises lorsqu'on lui demande de parler de ses lectures.

"Punishment Park, aux grands espaces mélancoliques venteux et à la nostalgie consumée. L'apport de l'harmonica a sans doute été inspiré par l'utilisation de cet instrument au sein de Noir Désir, dont la chanson 'Aux sombres héros de l’amer' a cartonné un an plus tôt."

Sébastien Bataille, Indochine de A à Z, 2003

Sébastien Bataille rapproche ici les deux chansons et leurs clips, et nous aurions bien du mal à le contredire. Il est même possible, de notre propre lecture, que Nicolas ait tablé sur une certaine ressemblance avec Bertrand Cantat, ainsi que la présence d'un harmonica à ses lèvres sur la pochette bucolique du single "Punishment Park" pour créer une parenté voire confusion : la chanson de marins avec l'harmonica...

Punishment Park, 1990
"La musique tient le coup, même si le mouvement alternatif s'est planté. J'aime bien Noir Désir, Kat Onoma, Louise Féron. Moi, dès qu'un mec est triste, genre il fait beau allons au cimetière, j'adore, c'est ma tasse de thé à moi. Le mec de Noir Désir, c'est comme ça, il parle d'une rivière, et dans la rivière il y a toujours du sang qui coule. Maintenant il ne faut pas non plus se prendre pour Rimbaud, on fait du rock, tout ça reste très scolaire, qu'ils lisent Mallarmé et ils comprendront."

Nicolas Sirchis, Rock & Folk, décembre 1991

Nicolas évoque ici "Charlie", qui ne parle pas d'une "rivière" à proprement parler :
Allez Charlie
Tiens-toi droit
C'que c'est beau
Quand elle coule
La rivière de sang chaud
 

Noir Désir, "Charlie", Du Ciment sous les Plaines, 1991

Comme souvent avec Nicolas, un texte mal compris et un blocage sur un mot isolé. 

D'ailleurs, avait-il compris Mallarmé...? Une discussion qu'il aurait sûrement pu avoir avec Bertrand Cantat, grand lecteur du poète français. Quoi qu'il en soit, cette poussée d'exigence envers les chanteurs paroliers posait problème à Nicolas, plutôt partisan d'une écriture simple et directe : apparemment le rock devrait être ça.
 
À cette époque, il montrait toutefois des oreilles plus éveillées qu'aujourd'hui, et semblait intéressé par les qualités de Rodolphe Burger :
"Bah eux ils ont des références aussi très intéressantes, parce que c'est à la fois des références, entre guillemets du Velvet et caetera (ndr : ?), musicalement c'est quelque chose de costaud...  Et puis euh... Et je trouve que dans les textes effectivement, j'avais lu une interview de ce chanteur, qui était prof de philo je crois ? Qui disait que le problème du rock français, ces dernières années et c'est vrai, c'était un peu l'infantilisme, c'est à dire le nez euh... le nez de clown et caetera, et toute la dérision, tandis que là, bon, y'a une poésie qui se dégage, un peu symboliste, que j'aime bien."

Nicolas Sirchis à propos de Kat Onoma, Pour un clip avec toi, 1990

Il parle ici bien des Bérus, avec le nez de clown. Plusieurs voix s'étaient soulevées contre cette proposition pensée par ses protagonistes comme un retour à l'authenticité et la sincérité, et privilégié un côté satirique et boulevardier qui ne convenait pas à toutes les mentalités.
"Vous voyez vous n'y connaissez rien en musique, vous êtes d'une nullité incroyable, et vous croyez qu'avec votre mouvement subversif rock vous allez... [...] Je ne pense pas qu'avec leur révolution rock ils donneront à manger aux Polonais ou donneront la liberté aux étudiants chinois..."

Gérard Zwang, Ciel mon mardi, 1990

"Je sais pas si j'ai entendu les Musclés, la Bande à Basile ou Soldat Louis, excusez-moi..."

Gérard Louvin, Ciel mon mardi, 1990

Le génial et très autodidacte François Hadji Lazaro doit avoir apprécié. Quant aux musiciens très avancés de Noir Désir, ils se situaient sur la crête, entre le versant arty et le versant contestataire du rock alternatif - et cela peut participer à expliquer leur succès, bien supérieur aux autres groupes de cette tendance. Mais après avoir d'abord apprécié le groupe bordelais - en première partie d'Indochine sur le Tour 88, Nicolas s'en éloigna jusqu'à les rejeter.


En 1993, un an après "Tostaky (le continent)",  nous eûmes droit avec "Bienvenue chez les nus" à un décalque un peu grossier de ce que Nicolas avait observé chez les alternos : un refrain en espagnol. Censé être un hommage au Pérou, cinq ans après le Coliseo Amauta de Lima, souvenir intensément pénible pour lui.


Chose bien connue, Stéphane Sirchis, que ce soient ses choix vestimentaires ou ses activités politiques en dehors d'Indochine, servit à Nicolas de caution rock voire destroy, trash ou autres mots exotiques qu'il affectionne.
"Y'a eu des slogans très euh... très gauchistes, et peut-être que Nicolas s'en est inspiré un petit peu quoi, il m'a suivi, mais c'est... C'était plus des clins d’œil qu'autre chose quoi, on s'est jamais servi d'Indochine pour se donner un côté militant, le côté militant on l'a vécu... Enfin moi je l'ai vécu, en dehors d'Indochine."

Stéphane Sirchis, Comme deux frères, 1996

Stéphane Sirchis, 1994

Comme dit par ailleurs, Nicolas s'était noyé dans cette époque trop complexe. Ses ennemis passèrent de la variété française au rock français, en passant par les boys band et même le rap. Mais ses concurrents directs semblèrent rester en premier lieu les bordelais de Noir Désir.
"On s'est dit qu'on allait demander l'asile politique en Belgique parce que la France, c'était pourri, noyée sous le rap. Les groupes de rock étaient balayés. C'était Noir Désir et personne d'autre."

Nicolas Sirchis à propos de Wax in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011

Voir : 1996 - Wax

Hors-Série Rocksound n°9, juillet 1999 (avec Manu Chao en couverture)

Nous ne pouvons pas ne pas parler de l'interview croisée entre François Guillemot (alias Fanfan) de Bérurier Noir et Nicolas Sirchis en 1999 dans Rocksound, dans laquelle Nicolas essaye encore de réduire l'écart, notamment en passant par son analyse toute personnelle du public. Comme il le faisait alors avec Placebo :
"N : Je sais qu'il y a beaucoup de fans d'Indo qui étaient allés voir les Bérus..."

Et en tablant sur des origines banlieusardes et le militantisme de Stéphane.
"N : Mon frère était à la Ligue Communiste...
F : Ben nous au contraire on était contre toute forme d'embrigadement.
"

Raté.

Nicolas et Stéphane, 1997
"Le groupe qui a un peu synthétisé les deux courants que vous représentez, c'est Noir Désir, non ?
N : Moi, je ne suis pas d'accord.
- F : Moi, je trouve ça assez pertinent.
- N : Pour moi, Noir Désir c'est tout sauf sexuel ! À part la gueule du chanteur, enfin je veux dire, il est mignon.
"

Donc, le rock alternatif n'était pas assez sexuel. Dont acte.

Voir : Placebo

 Détail amusant, Fanfan est aujourd'hui ingénieur de recherche au CNRS, et spécialiste de l'histoire de la péninsule indochinoise.


À la fin de ces pénibles années 90, Nicolas lut dans l'arrivée de Placebo le retour d'un certain rock sexuel et pervers, qui lui avait manqué pendant quasiment toute la décennie, et duquel Indochine serait le seul représentant dans la francophonie. C'est vrai, Nicolas se maquille... Une certaine manière de se réintégrer dans la mode, et rejeter plus ouvertement ces groupes alternatifs trop balourds à son goût. Ci-dessous, c'est bien contre cette tendance qu'il se dresse, sans éviter quelques contradictions :
"Pour moi, la pop, c'est quelque chose qui fait danser les gens, il faut qu'il y ait de l'énergie, du sexe. Noir Désir c'est tout sauf ça, car Noir Désir, c'est très sérieux. Bertrand Cantat ne se maquille pas. Et c'est vrai qu'on nous a représenté comme ça. Sur scène, maintenant, j'apparais en robe noire et ça produit un effet très fort sur les gens. Moi, j'aime ce côté pervers, ambigu que l'on peut, par exemple, retrouver chez Placebo."

Nicolas Sirchis interviewé par Yves Bongarçon, Rocksound, 2000

 

"Il y en a deux dont je vais m'occuper, ce sont Daisybox et Madinkà qui sonnent très pop orientée wave-gothique (sic). Ils font partie de cette relève qui a assimilé sans complexe les années 80-90. Ils aiment aussi bien A-ha que Joy Division et font du rock moderne comme Placebo. Mais surtout, qu'on arrête de matraquer Noir Désir !"

Nicolas Sirchis à propos de ses premières parties, Tribu Move, avril 2000

"Le nouveau label d'indo s'appelle Double T. Indochine rejoint tous les groupes qui ont décidé de travailler avec des indés comme suede, cure, oasis, blur, placebo etc."

Nicolas Sirchis, imaginet.fr/indochine (ancien site officiel), 1999

Cette posture indé à l'anglaise (bien qu'il ne cite ici que des groupes distribués par des majors) lui correspondit largement mieux que le discours des rockophiles parisiens. Cela lui permit de transformer la relative discrétion médiatique de Wax en une attitude d'indépendance, celle d'un agitateur dont la présence emmerderait une certaine intelligentsia comme les Inrocks. Toutefois, une posture alternative semble avoir mille manières de se traduire chez le caméléon Nicolas Sirchis. Entre l'alternos du Birthday Tour, le rocker en pantalon de cuir d'Un jour dans notre vie, le vilain petit canard anglophile de Wax, le moribond de Dancetaria, le gothique de Paradize ou encore le dandy d'Alice et June...
"Je suis du genre à passer mes vacances à Saint-Tropez, là je reviens de Belle-Ile, avant j'étais au Brésil, mais je ne fais pas comme Manu Chao qui claironne partout qu'il visite les favelas."

Nicolas Sirchis, 20 ans, septembre 1999

Dancetaria et surtout Paradize constituent sans aucun doute la revanche de Nicolas sur les Tostaky (1992) et surtout 666.667 Club (1996), qui auraient participé à éclipser "Indo" mais surtout à consacrer "Noir Dez" comme plus grand groupe français d'alors. Wax se montra malheureusement accidentellement révélateur de l'égarement complet du chanteur dans les différentes tendances des chaotiques années 90. Là où la bande à Cantat creusait aisément son sillon dans un monde post-grunge grâce à de solides influences transatlantiques (l'électricité du Gun Club et de Fugazi, la chanson de Brel et Ferré).


En été 2001, les deux gros tubes français orientés guitare furent "Le vent nous portera" de Noir Désir et "Me gustas tu" de Manu Chao, ancien chanteur de la Mano qui joue aussi sur le single des bordelais.


Et en 2002, comme chacun sait, ce fut l'été de la lune.

Nous avons écrit dans l'article sur ce sujet, que Paradize constituait l'album grunge dont Nicolas rêvait déjà à l'époque d'Un jour dans notre vie. Chose amusante et assez logique, l'époque de Paradize peut pourtant être résumée avec les mots de ce rock alternatif qui avait tant posé problème à Nicolas, et qu'il employa sans retenue : rock et sincérité. Il propose ainsi sur l'album de 2002, avec l'aide d'Olivier Gérard (et ses goûts tant racontés) son alternatif à lui. Pour lui, celui des 80's et 90's n'aurait été qu'une vaste fumisterie, fait de comportements opportunistes et calculés :
"Indochine s'est toujours tenu à l'écart des discours plus politisés, plus revendicatifs...
Oui, dès le départ. On sortait du punk, de trucs engagés comme Trust ou Téléphone. On a voulu parler d'autres choses : de la sexualité, de la religion,... Puis je n'arriverais pas à dormir tranquillement en sachant que je gagne de l'argent en dénonçant un système auquel je participe.

À cet égard, tu es très dur avec un groupe comme Noir Désir.
Je ne mets pas en doute leur sincérité, ni leur talent. Mais je trouve le discours maladroit, ou démagogique. Cracher sur Messier (Ndlr: patron de Vivendi-Universal qui distribue Noir Désir), c'est facile, comme être pote de Bové c'est génial. S'ils se sentent mal chez Universal, qu'ils s'en aillent. Ils en ont les moyens. Je suis aussi dans ce système, mais je l'assume. Même si cette industrie devient de plus en plus dure.

On a l'impression que, même après autant de temps et de succès, tu es toujours en guerre.
Non pas en guerre, parce que ce n'est toujours que de la musique. Mais parfois j'ai un peu la haine. Quand tu vois des mecs comme l'ancien batteur de la Mano Negra fabriquer des trucs comme `Popstars´... Ce type-là il y a quelques années nous disait qu'Indochine était de la merde et que c'était un groupe commercial. On a aucune leçon à recevoir. Ni à donner."

Nicolas Sirchis, lalibre.be, mars 2002

Cette réplique d'un certain rock britannique, ambigu, androgyne et visuellement puissant, s'opposait donc frontalement à ces alternos hexagonaux auxquels Nicolas ne voulait en aucun cas être affilié. Paradize peut s'entendre non seulement comme une revanche sur tous ces buveurs de bière qui n'avaient même pas l'élégance de se pomponner avant de monter sur scène, mais aussi contre ceux qui n'avaient pas su se montrer cohérents avec les idées qu'ils prétendaient défendre.

Les prises de position de Nicolas contre des mercenaires comme Santiago Casariego étaient parfaitement audibles, et participèrent à le faire passer, en comparaison, pour un musicien intègre et distingué. Ce besoin de sincérité chez le public peut aussi participer à expliquer le succès de Paradize, et rejoint certaines analyses faites par Nicolas et plusieurs auteurs et journalistes à la même époque. 

Lui n'a jamais franchement eu à parler de politique, puisque ses postures vaguement sociétales et morales dans les années Mitterrand, et le fait de soutenir Touche pas à mon pote face au FN de Jean-Marie suffirent amplement à donner l'impression qu'il était de gauche. Malheureusement pour lui, le fait de rester éloigné des questions politiques ne protège ni de la contradiction ni des pièges.

Voir : 2002 - Paradize et le reste du blog.

Nicolas Sirchis, 2002

Nous avons beaucoup parlé sur le blog des groupes internationaux auxquels Nicolas essaie infatigablement de se faire affilier pour souligner la singularité de son groupe dans le paysage français.

"Indochine, nous étions sur les rives de la scène de Bercy, avec une scène bien sûr endiablée, enflammée, qui renvoie aussi, en résonance, au cœur des années 80, puisque vous avez incarné l'une des formations les plus emblématiques de cette période, alors justement, le fait que vos noms soient apposés à des groupes de légende tels que Téléphone, on pense bien sûr aux Rita Mitsouko ou encore à Mano Negra... est-ce qu'on pense à la postérité, est-ce qu'on se dit euh...
- On pense à rien de tout ça euh... Tout ce que je sais c'est qu'apparemment le succès d'Indochine aujourd'hui n'a rien à voir avec... la nostalgie des années 80 ou des choses comme ça, je pense que... ce groupe répond à une demande, en tout cas en francophonie euh... qui fait qu'on est un des rares groupes à faire ce genre de musique, c'est à dire, nous on a rien inventé... Moi j'ai habité la Belgique, j'ai adoré tout de suite le rock anglo-saxon et euh... et euh... Et on fait qu'adapter ce genre de chose."

Nicolas Sirchis, TV5, 2003


Que n'avait pas dit Amobé Mévégué ! Nicolas est ici vexé comme un pou d'être ramené à son ancien groupe, et que l'on ose faire le parallèle avec d'autres groupes français dont la Mano. Il est cependant dans le vrai en disant que le succès d'Indochine n'avait que peu à voir avec la nostalgie des années 80, puisque le jeune public rock de l'époque les avait pris pour un nouveau groupe et durent apprendre par la suite que oui, c'était eux qui avaient chanté Bob Morane...

Et oui, nous aussi avons tiqué sur la dernière phrase de Nicolas, d'une honnêteté désarmante.

Voir : Révisionnisme et malentendus

"Noir Désir n'a rien de sexuel. Il se trouve que leur album plaît maintenant au président de l'Assemblée nationale, quoi... (Jean-Louis Debré, ndlr) Attention : je ne remets absolument pas en cause la musique ! Ce que j'ai moins aimé, c'est leur discours aux Victoires de la musique, qui était très consensuel, très politiquement correct : attaquer Jean-Marie Messier, c'est un peu peu facile, et en plus, c'est le directeur de leur boîte, je trouve ça très moyen... Aston Villa, c'était quand-même un peu plus rock'n roll. (...) Plutôt Saez que Noir Désir, et je ne vais pas me faire d'amis."

Nicolas Sirchis in Indochine de A à Z, Sébastien Bataille, Les guides MusicBook, 2003

 

"Je suis gêné que Manu Chao soit le pape de l'antimondialisation aujourd'hui alors qu'il fait 100 millions de francs de chiffre d'affaires."

Nicolas Sirchis in Indochine de A à Z, Sébastien Bataille, Les guides MusicBook, 2003


En juillet 2003, le meurtre de Marie Trintignant par Bertrand Cantat disqualifiait définitivement Noir Désir.

Les années 2000 se dessinèrent donc autour d'un quasi-plébiscite public et une très grande consensualité médiatique pour le pop-rock dépolitisé, esthétique et très séduisant proposé par le nouveau groupe de Nicolas Sirchis, qui portait le même nom que le précédent.


En 2005, Nicolas chanta avec Didier Wampas (notamment connu pour avoir épinglé Manu Chao deux ans plus tôt), et fit les yeux doux à ce milieu alternatif vieillissant. Cet exercice de style sembla amuser tout le monde, et nous nous en réjouissons.

"Avec Indochine et LSD, on est les plus vieux groupes encore en activité, on ne s'est jamais arrêtés. Ce ne sont pas des copains, Indochine, mais on les croise régulièrement. Nicola, c'est quelqu'un de très bizarre, mais il nous a fait jouer une fois au Stade de France en première partie. C'était un grand moment, et je le remercie vraiment pour ça. À la balance, je ne joue jamais avec un micro HF (sans fil, ndlr), sauf que là, à cause de la taille du plateau, je me dis que ce serait peut-être une bonne idée. Mais au bout d'un moment, l'équipe d'Indochine vient me voir en me disant : 'Désolé, Nicola ne veut pas que tu aies un HF.' En gros, il ne voulait pas que j'aille devant, sur la grande avancée du Stade de France. Je vais le voir dans les loges,  et je lui dis : 'Pas sympa, le coup du HF.' Et lui me répond : 'Ah ! Mais non ! C'est parce qu'on est à côté du Bourget, et ton HF fait des interférences avec les avions.' Les mecs, ils ont pas honte, quoi ! Sérieusement, c'est à cause du Bourget ? Alors, pour le faire chier j'ai chanté sur une chaise au milieu du Stade de France 'Partenaire Particulier" en disant que c'était sa chanson préféréée, alors que c'est celle qu'il déteste le plus parce que, selon lui, ça a foutu la new wave française en l'air. 'Pour Nicola, on lui fait sa chanson préférée !' Il ne nous a plus jamais réinvités après, évidemment... Ah si ! J'ai fait un Taratata avec lui aussi, sur 'Harry Poppers'. Au moment des répètes, il y avait une phrase qu'il n'aimait pas, il me dit 'Là tu vois, la phrase, il faut la changer...' Moi j'ai dit 'D'accord, pas de problème' mais au moment de la chanter, j'ai repris exactement ce que j'avais écrit. Et personne n'a rien dit, personne n'a osé me faire de réflexion. Depuis, j'ai un peu coupé les ponts avec lui. Sa carrière, c'est un contre exemple parfait dans l'histoire du rock français, il remplit des salles, même des stades depuis des années. C'est incroyable. Sirkis, c'est un peu tout le contraire de moi, c'est un control freak, il veut plaire, il veut être David Bowie à la place de David Bowie, quoi !

Didier Wampas in Punk Ouvrier, Harper Collins, 2024 

 


Voir : 2005 - Alice & June


En 2017, "Un été français" prétendument sur la montée du Front National. Nous aurions pu être tentés de voir dans cette essai une résurgence du "Porcherie" des Bérus et de son slogan "la jeunesse emmerde le Front National", ou même du "Un Jour en France" de Noir Dez, pour la Génération Z qui n'a pas connu Jean-Marie... Mais dans les faits, il n'est question que d'un vague malaise, porté par un jeu de mots timide, au sein d'un morceau au pouvoir fédérateur très limité. Le signifiant gauchiste du mégaphone est présent dans le clip, même si nous nous questionnons toujours sur ce que revendique concrètement ce morceau, si ce n'est que le FN c'est mal et que l'orgasme c'est bien.

"Un été français", 2017
"Ce qui est intéressant dans le rock, c'est de taper un peu du poing sur la table."

Nicolas Sirchis, France Info, décembre 2017

Nicolas répond ici parfaitement à cette question : "dans l'rock", il faudrait privilégier l'attitude au discours. En d'autres termes, privilégier le mégaphone à ce que l'on crie dedans.

Nous avions pourtant lu Olivier Gérard épingler U2 en 2016 sur Facebook, comme quoi "C'est bon on le sait que Trump il est méchant...", alors que ce dernier n'était pas encore élu et que Bono avertissait le public américain d'une possible issue à cette élection qui allait devenir réalité. D'ailleurs Nicolas ne manqua pas non plus l'occasion, après l'élection, de s'en prendre à ce nouvel ennemi évident et peu clivant en France, avec le consternant "Trump le monde".
 

Nicolas Sirchis a t-il subi à ce point la culture de son pays d'origine, au point de devoir sans cesse souligner sa spécificité ? A t-il souffert de ne pouvoir échapper à la proximité de musiciens issus de ce rock alternatif français qui lui posa tant problème, comme François Matuczenski (ex-Chihuahua) ou François Soulier (ex-Elephant System) ? Reproche t-il au rock français de manquer de sens esthétique, ou d'hygiène ? 

François Matuczenski, Hanoï, juin 2006

Les paroles de Nicolas au naturel ressemblent plutôt à des analyses de droite :
"C'est comme les Français, tu sais, qui veulent toujours que ça change et puis quand ça change ça va pas !"

Nicolas Sirchis, Le Républicain Lorrain, octobre 2013

Parce que la contestation ça le gonfle, Nicolas. Sauf s'il est possible d'en extraire un esthétisme muet, ou être protégé par la distance culturelle et géographique. Comme dans le cas des grèves étudiantes au Québec en 2012 :
"Chris Marker avait écrit un film qui s'appelait Le fond de l'air est rouge, qui était l'histoire de toutes les... de toute la gauche. De tout l'historique révolutionnaire de la gauche depuis la Commune de Paris... Je trouvais que c'était un beau titre. Il est mort l'été dernier, et quand j'ai commencé à écrire cette chanson j'avais vraiment en image les images de... J'avais plein d'amis ici qui m'appelaient en me disant 'Mais tu sais ce qui se passe à Montréal, tu sais ce qui se passe à Québec sur le mouvement étudiant'... Alors j'ai pas voulu rentrer dans le détail pour, ou pas, si, oui la cause était juste, après est-ce qu'elle s'est emportée sur d'autres dossiers, sans doute j'en sais rien. Ce qui est sûr c'est qu'il y avait tout d'un coup une sorte de... de mouvement, qui était proche de ce que nous on pouvait ressentir aussi. Un mouvement euh... assez euh... assez fort. Avec une prise en main, des prises de parole... Alors que généralement en Amérique du Nord, on a plutôt l'impression que les gens vont sur un concert de rock, sur un concert de rythm'n'blues, mangent des Mac Donald's, vont voir le hockey, enfin j'veux dire y'a un peu moins de conscience politique. Y'a des très bons groupes de rock, mais on a l'impression que... à part sur l'écologie ou sur autre chose... Donc tout d'un coup il y a eu une levée de... un mouvement de jeunes qui était assez intéressant pour nous." 
Nicolas Sirchis, interview pour sorstu.ca, 2009

Un Nicolas en roue libre qui ne mesure ni l'extrême vacuité de son intervention, ni les insultes à tout un continent, l'Amérique du Nord, lancées à une journaliste québécoise. Cela n'a jamais été un secret : Nicolas n'est pas à l'aise du tout avec la politique, et à la réflexion ce sont surtout les images d'étudiantes déshabillées qu'il a dû trouver assez fortes.


"Le fond de l'air est rouge" donc, titre emprunté au film du même nom, une chanson où il est effectivement question de marches en bande, de drapeaux et de rouge... Et transformée sur scène en un moment fédérateur, tous poing levé contre les méchants. Mais quels méchants exactement ? Qui dans le public indochinois, était capable d'expliquer le déclenchement de ces manifestations au Québec ? De quoi parle ce morceau, et que devions-nous revendiquer ? 


Voir : Carré rouge (Wikipédia)


En 2019, Mathieu Rabaté participait à la tournée de reformation des Négresses Vertes. 

À ce jour, la grande époque de l'alternos n'est racontée dans les versions officielles que via le prisme de la pop anglaise et du rock américain, alors qu'Indochine se situait dans un contexte culturel très franco-français. La revanche prise à l'époque de Paradize ne ciblait d'ailleurs strictement que des Français.

Il est vrai que l'adjectif alternatif ne veut plus dire grand chose. Il n'est plus trop aisé d'identifier à quoi l'alternative rock et l'indie pop, cartonnant mondialement, constituent une alternative ou une indépendance. En ce nouveau millénaire, les étiquettes musicales ne racontent plus une histoire et des contextes. Probablement du fait de la consommation numérique et de la disponibilité de toutes les musiques sur un même plan, mais également de la philosophie relativiste contemporaine qui prétend que tout se vaut et est interchangeable. Pourtant, malgré la négation des concepts permettant de décrire le réel avec ses contradictions et oppositions, ce dernier continue d'exister, et les fractures sociales, politiques et culturelles observées en 1990 n'ont pas disparu.

Pour Nicolas, comme pour une certaine classe sociale aux habitudes culturelles bien identifiables, l'art devrait être dépolitisé pour être vraiment de l'art. Un monde où l'important serait de produire un esthétisme ou simplement des œuvres, même vides. Où l'accomplissement passerait par le ressenti ou l'instinct, plutôt que par la raison ou la réflexion. Et encore moins l'analyse politique. En ce sens, "engagé" est souvent perçu comme un gros mot lorsqu'il apparaît dans le champ artistique et musical.

Cela a toujours fait partie du manifeste indochinois : s'évader du quotidien, rester loin de la politique, privilégier le rêve, l'évasion et le mythe du héros. Nicolas l'a répété : il ne veut "pas faire de social", mais parfois il s'y aventure, et cela devient extrêmement révélateur de son idéologie.

Voir : Art contemporain


Nicolas confirma cette mentalité bourgeoise, en estimant récemment sur Europe 1 à propos de la colère des intermittents du spectacle - un emploi très précaire - sur la gestion du Covid-19, que "taper sur le pouvoir" n'était "pas constructif", et que lui  ne se souciait pas "de son métier" et de son "petit problème personnel". Un discours produit par un homme à l'abri du besoin financier, non concerné par les problématiques de domination et d'asservissement. Curieux, de la part de quelqu'un qui avait évoqué les générations sacrifiées à l'époque des Météors (2009)...

Après avoir donné une appréciation très "foulard rouge" sur le mouvement des Gilets Jaunes, nous serions tout de même tentés de savoir, à l'approche d'un nouvel album, si ce mouvement l'a autant inspiré que les étudiants et surtout étudiantes québécoises au corps peint en rouge.


Récemment, François Bégaudeau évoquait avec ironie ce point de vue dans C à Vous : "Je pense que dans la répulsion que ressent la bourgeoisie actuellement par rapport aux Gilets Jaunes, il y a quand même beaucoup l'idée que : ils sont mauvais goût. C'est vrai qu'ils ont un peu des sales gueules, ils sont pas bien sapés quoi." Et se montre encore plus acerbe dans Histoire de ta bêtise (2019) :
"Tu es un bourgeois. Un bourgeois de gauche si tu y tiens. Sous les espèces de la structure, la nuance est négligeable. Tu peux être conjoncturellement de gauche, tu demeures structurellement bourgeois. Dans bourgeois de gauche, le nom prime sur son complément. Ta sollicitude à l'égard des classes populaires sera toujours seconde par rapport à ce foncier de méfiance. Dans bourgeois de gauche, gauche est une variable d'ajustement, une veste que tu endosses ou retournes selon les nécessités du moment, selon qu'on se trouve en février ou en juin 1848, selon le degré de dangerosité de la foule.
Tu es de gauche si le prolo sait se tenir. Alors tu loues sa faculté d'endurer le sort - sa passivité. Tu appelles dignité sa résignation.
"

François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, p. 35, Pauvert, 2019

Il y est aussi question d'ennemis évidents et peu clivants, à côté desquels il est très facile de se faire passer pour moral et/ou intègre. En d'autres termes, savoir se mettre en colère tout en restant compatible avec une interview chez Salamé ou Delahousse.

"Trump le monde", Paris, novembre 2018

Nous comprenons aisément pourquoi les thèmes de Nicolas sont toujours "un peu ça" ont toujours "un côté", "genre un petit peu et caetera", mais ne sont jamais concrets. Cet homme n'a rien à dire, ni à défendre à part lui-même. Finalement, ce que nous pourrions conclure à propos de cette histoire, c'est que tous n'ont pas les mêmes ennemis ni les mêmes intérêts. Les alternos ont essayé de faire quelque chose à l'époque, avec les outils, la culture et les moyens qui étaient les leurs. Il est tout à fait normal que ce mouvement alternatif n'ait pas trouvé son public au sein de toutes les classes sociales. Mais nous restons d'accord avec Nicolas sur le fond : le bien, c'est quand même mieux que le mal.


Annexes :
Logo de KMS Disques, le label de Nicolas






"Qu'est devenue la 'génération morale' que vous représentiez à l'époque des concerts de SOS racisme ? - Avec Rita Mitsouko, Étienne Daho, Jean-Jacques Goldman et Indochine, ce fut l'arrivée d'une génération qui jouait sans tricher ses chansons et partageait les mêmes préoccupations mondialistes. (? ndlr) Et maintenant ? - Bruel s'en charge bien. Il passe à 7/7, il a de la 'tchatche'. Médiatiquement, il a pris notre place en récoltant le fruit de ce que nous avons laissé."

Nicolas Sirchis, "Indochine l'album de famille", Loïc Sellin, 1994

Marguerite Duras et la bande dessinée

Ce post est chaleureusement conseillé à tous les fans d'Indochine étudiants en lettres.

Bob Morane et Bill Ballantine dessinés par Dino Attanasio

Un des mythes les plus récurrents à ce jour concerne l'origine du nom "Indochine".

Nous avons tous entendu ou lu Nicolas expliquer que le nom de son groupe venait de son amour inconditionnel pour les livres de Marguerite Duras. Mais il suffit de faire une petite rétrospective pour se rendre compte que quelque chose ne va pas.
"NCL : Vous avez commencé sous le nom Indochine, vous aviez des tendances plutôt asiatiques.
- Bah non, Indochine c'est aussi français, j'veux dire, c'est une tendance à l'évasion avant tout. C'est pas une tendance ni provocatrice ni aventureuse, c'est une... qui a tendance à s'évader, à retrouver le rêve de l'exotisme."

Nicolas Sirchis, Antenne 2 Midi, 1984
 
"Et ce nom Indochine ?
Nicolas : Ah beh justement vas-y...
- Expliquez un peu.
Dimitri : Bah... (rires)
Stéphane : Nan c'est parce qu'on aimait bien les sonorités euhhh... orientales et tout ça et puis euh, on explique ça euh... parce que quand y'avait l'Indochine en France y'avait les jeunes qui partaient à la guerre en Indochine... (il repousse le joint) partaient écouter du rock'n'roll aussi donc... c'est pour ça qu'on a appelé ça Indochine. Mais c'est pas politique sinon. Voilà.
Dimitri : No war, war is stupid comme y disait l'autre... La reine d'Angleterre."

Indochine, interview au Club Lord Nelson, Örebro, octobre 1984


"Ils ont hésité longtemps avant d'arrêter leur choix sur le patronyme qui allait leur porter chance. Ils ont pensé à F.T.P., les Résistants, les Épatants... Et puis, toujours en cherchant un nom choc, Nicola a dévié vers l'Extrême-Orient : Saigon... et Indochine."

Doctor Jepman in Indochine, Jean-Eric Perrin, Calmann-Lévy, 1986
(livre officiel)
 
Question d'un téléspectateur : "D'où vient le nom Indochine ? (Brouhaha dans le public)
C'est à dire que... [...] C'est un hasard. Y'a aucune connotaissance chavirée (sic) de... C'est euh... C'étaient les syllabes qui étaient jolies. Y'a aucune connotaissance (sic) politique ou coloniale ou quoi que ce soit. On nous l'a beaucoup demandé, puis voilà quoi. Ce qui est marrant c'est que les mômes, ils connaissent pas ce qui s'était passé avant quoi."

Nicolas Sirchis, Direct+, 1987
 
"Nous, on voulait simplement s'échapper du quotidien et sortir du côté politique du rock en France. Il est vrai que ce nom a une connotation politique guerrière, mais la mise au point s'est faite d'elle-même, en chanson, avec 'L'Opportuniste'. [...] En fait, ce nom d'Indochine était aussi empreint d'une appartenance à un courant international, un peu comme Human League et surtout Culture Club. Pour Boy George, un tel nom de groupe voulait signifier qu'il prenait en compte toutes les cultures du monde et que leur musique en était la résultante."

Nicolas Sirchis in Le Septennat, Marc Thirion, Carrère, 1988
(livre officiel)

Roch Voisine : "Indochine ça vient d'où ? Le nom par exemple. Comment vous avez choisi ?
Bah tu sais c'est un hasard total, c'est à dire que quand tu... Quand on a commencé, quand le groupe s'est formé on a cherché des noms, et puis y'a différents noms, c'est comme si tu cherches un nom d'une chanson ou d'un film, tu jettes différents noms, puis y'en a un qui vient et qui fait l'unanimité, et euh, sans aucune recherche ethnique, ethnologique ou j'sais pas quoi... Surtout une recherche phonétique. Donc c'était ça quoi."

Nicolas Sirchis, Saturday, 1989
Indochine en 1982 aux Olympiades (le Chinatown parisien)

Pour Dominique Nicolas, il est question d'un nom rigolo et légèrement provocateur. Aucune trace de Marguerite Duras :
"Deux-trois jours avant le concert on avait choisi le nom avec Nicolas, on avait plein de noms comme ça, et puis après on avait décidé de s'appeler Indochine. [...] Je lui ai dit 'Tu vois avec le nom qu'on a, je pense que ça marchera jamais' parce que déjà, on va dire 'Indochine', les gens ils vont nous prendre pour des fachos. Et Nicola dit 'Ah tu crois, tu crois ?', et la preuve que je me suis trompé."

Dominique Nicolas, Fréquenstar, 1992

Il s'agit ci-dessous de la première mention connue de Marguerite Duras concernant l'origine du nom. Nous sommes en 1999 :
"À l'origine, j'avais choisi ce nom-là parce que je suis un fan de Marguerite Duras, pas pour le fantasme colonial !"

Nicolas Sirchis, Rocksound, juillet 1999

"Salut Nicola !!! Dis pourquoi Indochine comme nom du groupe ? 
Nicola : Pour la 100000e fois, c'est plus un hommage pour Marguerite Duras, avec un soupçon de provocation, je suis un grand fan de cet écrivain dont la période majeure de son œuvre se passe en Indochine !
Nicolas Sirchis, chat Zicline.org, août 2000

"Le nom du groupe vient principalement euh, de mon intérêt euhhh, je suis un grand fan de Marguerite Duras, depuis l'âge de quinze ans, et euh, j'ai lu tous ses livres, et euh, chaque fois que je lisais ses livres, que ce soit L'Amant, Un Barrage Contre Le Pacifique ou autre, les situations se passaient pour elles, y'avait ce mot qui revenait sans arrêt, Indochine. Donc je trouvais la phonétique très intéressante."

Nicolas Sirchis en conférence de presse à Hanoï, Bye Bye Vietnam, juin 2006

"Est-ce que tu as eu la permission de Marguerite Duras elle-même ?
Personne nous a demandé en France, grosso modo pourquoi on avait pris ce nom-là. Elle ne le savait pas à l'époque, qu'on avait pris, parce que, elle est morte en 84, et nous le groupe a vraiment été connu (sic) au début des années 80."

Nicolas Sirchis à la radio vietnamienne, Bye Bye Vietnam, juin 2006

Stop, ça va trop loin.

"Tout le monde nous a demandé pourquoi ce nom. D'abord, c'est parce que ça sonnait bien. Et puis, on cherchait un nom qui évoque l'aventure, l'exotisme, le cinéma, la bande dessinée... On a tout de suite été d'accord sur ce nom, qui est, c'est vrai, quand-même un brin provocateur... mais pas tant que ça."
Dominique Nicolas, hors-série Les Grands du Rock, juin 1986

On respire un grand coup et on recommence.

Prétendre qu'Indochine vient de Marguerite Duras est un mensonge, construit petit à petit dans une période de discrétion médiatique. Mais aller raconter à l'autre bout du monde que personne en France n'a demandé d'explications relève de la tartufferie. De plus, Nicolas, considéré par beaucoup comme un homme de culture qui a "lu tous ses livres", déclare en toute décontraction à la radio vietnamienne que Marguerite Duras est morte en 84, alors qu'elle est morte en 1996. Le tout validé pour le final cut de Bye Bye Vietnam, donc.


Une simple recherche du mot Indochine au sein d'une version numérique d'Un barrage contre le Pacifique nous apprend que le mot n'est cité qu'une seule fois, page 12 :
"Peu après leur mariage, ils firent ensemble leur demande d'admission dans les cadres de l'enseignement colonial et ils furent nommés dans cette grande colonie que l'on appelait alors l'Indochine française."

Marguerite Duras ne cite autrement l'Indochine que de sa propre voix dans Cahiers de la guerre (1943-49, paru en 2006) ou encore dans Les Parleuses (1974). Le mot est en revanche souvent présent au sein des documentaires, reportages et biographies même courtes, ce qui n'a pas dû échapper à notre héros.

Marguerite Duras
"Marthys : Qui a trouvé le nom du groupe ?
Nicola : moi :-) J'avais fait une liste avec plusieurs noms, et étant tombé sur un livre de Marguerite Duras, j'ai pris ce nom-là."
Chat RTL2, 2008

Donc ce coup-ci ce ne serait plus l'univers des livres de Marguerite Duras, Nicolas serait simplement "tombé" sur un de ses livres, il ne précise pas lequel...

Comme montré plus haut, le livre officiel de 1986 écrit par Jean-Eric Perrin ne mentionne pas Marguerite Duras, ni pour le nom ni pour autre chose. Les livres préférés de Nicolas y sont "Parias de Bruckner, Le Mépris de Moravia, et un bouquin de Jack London, le Loup des Mers, un titre comme ça."

Clairement, Nicolas a galéré à citer un troisième livre. Et en bande dessinée, il cite "Les Passagers du Vent de Bourgeon, Buck Danny et Les Mange-Bitume."

François Bourgeon, La fille sous la dunette, Glénat, 1979




Aujourd'hui, nous entendons plutôt ce genre de chose, d'un ridicule absolu au regard de toutes les explications pré-1999 :

"Le titre Indochine, est-ce que ça doit un peu à Marguerite Duras ?
- Ah ouiouioui, que à Marguerite Duras. On nous a dit... En 1981 on avait plein de maisons de disques aux fesses, 'on veut signer avec vous mais faut que vous changiez de nom, ça va pas. Indochine ça fait Algérie Française, c'est une défaite et blablabla et blablabla'. Et on a pris le producteur le plus alcoolique du truc, qui nous a permis de garder notre nom. Et il m'a dit 'pourquoi Indochine', j'ai dit 'Marguerite Duras', 'connais pas'. Bah c'est la musique hein. Et pourtant L'Amant sortait trois ans plus tard."
Nicolas Sirkis interviewé par Olivier Bellamy, Radio Classique, 2013

Affabulation totale dans cette interview où Nicolas explique aussi que Verdi est pop, déclenchant une bienveillante taquinerie de la part d'Olivier Bellamy. Le chanteur se montre ici extrêmement charmeur face à une personne forte de sa culture classique, mais qui ne voit pas qu'il enrobe la réalité d'une grande dose de fiction. Indochine aurait donc été un groupe de littéraires incompris, poursuivis par des producteurs incultes qui leur auraient demandé de changer de nom, pas assez cultivés pour voir la référence à Duras ?


Pourtant, relire ou réentendre les explications des années 80 porte un coup fatal à cette image de groupe de littéraires voulue par Nicolas, par désir de réécriture d'une réalité peu arrangeante pour lui. Nous remarquons également l'éternel logiciel ressassé par le chanteur, selon lequel ce serait par manque de culture que certains balourds ne sauraient pas apprécier Indochine.

Voir : Ceux qui n'aiment pas Indochine

Scan du Septennat, Marc Thirion, Carrère,1988
 
Indochine n'avait aucunement plein de maisons de disques aux fesses, n'a rien pris, et le nom ne semble pas avoir été un frein à ce point-là. C'est uniquement Pathé Marconi, seule autre maison intéressée à ce stade, qui s'est montré réticente avec le nom. Tout naturellement, le groupe s'est tourné vers Didier Guinochet, qui est bien la personne que Nicolas traite d'alcoolique chez Olivier Bellamy.
"On a signé avec [Didier Guinochet] parce que d'abord il nous avait offert à boire, et ensuite c'étaient les seuls qui n'exigeaient pas que l'on change de nom. Pathé Marconi voulaient aussi nous signer, ils avaient déjà Téléphone et Starshooter. Mais ils ne voulaient pas que l'on s'appelle Indochine. [...] J'avais essayé de leur expliquer Duras, mais à l'époque L'Amant n'était pas encore sorti, donc ils ne connaissaient pas Duras."

Nicolas Sirchis, Rolling Stone, hors-série spécial Indochine, juin 2010


"Quand j'ai voulu trouver un nom pour le groupe, je trouvais que c'était bien. Ça a été vachement mal pris à l’époque, personne n'avait fait la liaison avec Marguerite Duras. Maintenant on le dit, on le redit et on le surdit."

Nicolas Sirchis, Europe 1, mai 2021


Disons-le, redisons-le et surdisons-le, en plusieurs langues s'il le faut : Nicolas ne citait jamais Duras à cette époque, il est donc assez déplacé de fanfaronner en estimant le niveau de culture des autres à la baisse. Mais cette manière de matraquer une chimère sur plus de deux décennies nous interroge : Nicolas a t-il conscience d'asséner une contrevérité, ou a t-il vraiment fini par y croire ?

"Pourquoi le groupe s'appelle Indochine ? [...]
- Ça ça aurait pu être une question d'y a dix ans.
- Ouais.
- Eh beeeeeeeeen... C'est que, voilà. Nan, au dép... C'est toujours pareil, tu mets vingt noms de groupes comme ça et tout, y'en a un qui te sort, euh... de tous les autres, et pis euh... Phonétiquement y sonnait bien. Y'avait un petit côté provocateur qui n'était pas négligeable à l'époque...
- Il est vrai.
- Et euh c'est vrai qu'on a fait deux ou trois maisons de disques qui ont un peu flippé en disant 'ohlala Indochine non jamais'...
- On a même voulu vous faire changer de nom je crois pendant un moment au début.
- Ouais ouais, ça c'était une ancienne boîte qui voulait... Qui aimait bien ce qu'on faisait mais euh, Pathé Marconi pour ne pas la nommer mais qui est toujours une bonne boîte de disques, mais ils voulaient pas, ils voulaient qu'on change de nom quoi. Nous on a dit non on change pas de nom. Et pis mais bon et pis mais...
- C'est un petit côté provo quoi.
- Ouais pis après on peut élaborer sur... Extrapoler sur, ouais on aime bien la musique un peu de partout, etc, on mélange tout enfin voilà quoi."

Nicolas Sirchis interviewé par Laurent Boyer, Pour un clip avec toi, 1991

 

"J'aimais bien le nom, Indochine, c'était assez original. Et puis j'ai été séduit par ce que j'ai entendu. Et j'ai dit OK on produit."
Gérard Lenorman, L'Aventure Indochine, 2017

Séduit, pas grâce à Nicolas mais à la musique de Dominique. Il ne devrait plus y avoir besoin de le souligner. Aujourd'hui encore, Nicolas est régulièrement cité comme la raison principale de ne pas aimer Indochine.

Voir : Ceux qui n'aiment pas Indochine


Dans Insolence Rock, Nicolas invente la possibilité de relire un livre qui vient juste de sortir. Et d'utiliser systématiquement revoir plutôt que simplement voir. Y a t-il tant de honte à découvrir un livre ou un film, pour la première fois ?
"J'étais à fond dans Duras et j'ai notamment relu L'Amant... J'étais plongé dans les thèmes de l'adolescent rebelle, de sa sexualité. Pour "Hors-la-loi", cette chanson sur des gamins qui se révoltent, j'ai également revu If, le film anglais avec Malcolm McDowell. C'était vraiment la révolution teenage, quoi. (Film sorti en 1969, ndlr)"
Nicolas Sirchis à propos de l'écriture de 3, Insolence Rock, Camion Blanc, 2004

"Mouloud Achour : Grand fan de Duras...
- Ah ouiouioui. Bah ça a été ma... Comment. On va pas dire ma maîtresse mais presque. Maîtresse littéraire. 
- Ça peut se dire avec Duras. Plein de gens ont été l'amant littéraire...  
- Justement, je préfère dire 'ma maîtresse' parce que, elle m'a éduqué. Dans le sens littéraire. 
- C'est drôle parce que y'a plein de gens aujourd'hui qui font leur éducation à travers internet et les sites un peu 'hum hum'... [...]
- Ah ouiouioui, ouioui, ben à l'époque, j'suis vieux moi, y'avait pas ça hein. 
- Et vous aviez dit que vos premiers émois c'était en lisant les mots.
- Oui, euh, ben surtout L'Amant. L'Amant de Duras quand on a quatorze ans ou quinze ans, tout d'un coup c'est, c'est... Y'a beaucoup de préliminaires. C'est ce qui manque aux films."
Nicolas Sirchis, Clique Dimanche, 2018

Rappel historique, et comme Nicolas semble pourtant le savoir au vu de l'extrait chez Bellamy, L'Amant est sorti en 1984. Nicolas avait donc vingt-cinq ans. Ce flagrant délit de mensonge - ou de capacité au voyage dans le temps - ne va pas dans le sens de l'histoire officielle, vous l'aurez compris.

3, 1985

Pour en revenir à "Trois Nuits par Semaine", oui, Nicolas s'est inspiré de L'Amant et l'a toujours dit.
"'Trois Nuits par Semaine', c'est parce que je venais de lire L'Amant de Marguerite Duras, et il y a une phrase qui dit qu'elle retrouvait son amant trois nuits par semaine, j'ai trouvé ça très beau... C'est toujours du hasard inconscient !"

Nicolas Sirchis, Tribu Move, janvier 2001

Au delà d'une inspiration durassienne effectivement perceptible, cette explication reste une distorsion de la réalité. Il n'y a rien dans L'Amant qui ressemble de près ou de loin à une telle phrase. Au mieux, l'extrait le plus proche possible de ce qu'avance Nicolas est le suivant :
"Des fois il disait qu'il voulait me caresser parce qu'il savait que j'en avais une grande envie et qu'il voulait me regarder lorsque la jouissance se produirait. Il le faisait, il me regardait en même temps et il m'appelait comme son enfant. On avait décidé de ne plus se voir mais ce n'était pas possible, ça n'avait pas été possible. Chaque soir je le retrouvais devant le lycée dans son automobile noire, la tête détournée de la honte."

Marguerite Duras, L'Amant, Les Editions de Minuit, 1984
 
De la part de quelqu'un qui éprouve déjà des difficultés à citer ses propres textes, cela n'est pas franchement étonnant. Qu'en pensent les fans qui ont soigneusement rangé L'Amant - ainsi que L'Homme assis dans le couloir et Un barrage contre le Pacifique - sur la même étagère que leurs disques d'Indochine ? Les ont-il lus ?
 
 
"NCL : Ce disque, L'Aventurier, a été fait d'après la bande dessinée Bob Morane, et c'est en grande partie ce qui a fait son succès.
Nicolas : Bah euh oui, c'est à dire qu'il y avait une essence d'aventure...
DB : J'ai l'impression que vous n'êtes pas les seuls à vous inspirer des bandes dessinées, Gotainer par exemple conçoit son spectacle comme autant de séquences de bande dessinée, ça inspire beaucoup les groupes aujourd'hui ?
Nicolas : Bah oui, c'est à dire que maintenant on a plus besoin de s'évader un peu, j'veux dire, nous la lecture de maintenant, j'veux dire, les jeunes d'aujourd'hui lisent de la bande dessinée, pas des bouquins, donc ça se rebet (sic) sur les paroles quoi."
Nicolas Sirchis, Antenne 2 Midi, 1984

En effet, aux débuts du groupe, et comme il le disait très clairement, Nicolas était bien plus marqué par la bande dessinée que par quelconque littérature. En janvier 1982, Indochine est en couverture de Rock BD, "l'actualité de la rock'kulture".


Philippe Delisle explique dans Bande dessinée franco-belge et imaginaire colonial que c'est à la fin des années 70 que la thématique coloniale retrouve sa place au sein de la BD, mais cette fois avec un second degré et un humour qui n'avait plus été possible pendant une vingtaine d'années. Une distanciation permise par la redécouverte de l'humour d'Hergé et de son positionnement contre les clichés occidentaux (Le Lotus Bleu) et son discours anti-esclavagiste (Coke en Stock) certes tardif mais bien réel. Loin de la violence colonialiste de Tintin au Congo, son dessin "ligne claire" et son humour constituèrent au début des années 80 les principales influences du retour à la mode du style atome, né dans les années 50, et qui s'attacha à ridiculiser la mentalité coloniale et les stéréotypes sur les peuples colonisés.

En d'autres termes, sans distanciation permise par la bande dessinée, il n'aurait pas été envisageable de s'appeler "Indochine" en invoquant le rêve, l'évasion et l'aventure.

Freddy Lombard, le Cimetière des Elephants, Yves Chaland, Les Humanoïdes Associés, 1984

En 2018, La Vallée des Immortels, nouvelle aventure de Blake et Mortimer, rend de nouveau hommage à cette tendance de la bande dessinée. Le résumé et les dessins sont tellement Péril Jaune qu'il est presque impossible de ne pas sourire en pensant au jeune Nicolas et à ses paroles.

Voir : La Vallée des Immortels - Menace sur Hong Kong sur Dargaud.com

"l'idée de cet album est de raconter plein de petites histoires. Il s'agit d'un véritable collage de petits films, d'un livre d'images que l'on feuillette. Chaque chanson est une nouvelle page, une nouvelle histoire. L'Aventurier, c'était plus la BD."

Nicolas Sirchis à propos du Péril Jaune, Salut, 1983

En 1983, Nicolas écrivait pourtant toujours selon une logique de séquence d'images fixes, autrement dit de bande dessinée.
Blancs et jaunes réunis
Rites et vapeurs à l'infini
Sur le quai ils s'activent
A décharger la marchandise
Les bandits, caisse par caisse
Vérifient leur commerce
Le grand maître du jeu
L'insoupçonné Docteur Tseu
Dans la nuit, le va-et-vient
Des pousse-pousse est établi
A l'affût, pas très loin
L'imper espionne de son coin 
"Razzia", Le Péril Jaune, 1983

 


"Du côté des BD j'étais servi, car vers 8, 10 ans je vivais à Bruxelles où mon père travaillait pour la CEE. Je lisais Spirou, et je m'embarquais avec Buck Danny et Gil Jourdan dans leurs aventures. J'étais aussi très Pif Gadget."

Nicolas Sirchis, Best, 1986
Scan du hors-série Les Grands du Rock, juin 1986




Scans du chapitre "Rock in B.D.", Le Septennat, Marc Thirion, Carrère, 1988
Boyer : "Après Bob Morane, quel sera le prochain personnage de BD, héros, d'un de vos titres ?
Nicolas : Heuuuuuuu...
Stéphane : Ricky Banlieue, de Frank Margerin !
Nicolas : Hé hé...
Boyer : Margerin que vous aimez bien mais enfin bon pour l'instant c'est pas prévu je présume.
Nicolas : Non effectivement c'est pas prévu.
Stéphane : Nicolas a abandonné la BD pour lire !
Nicolas : Arrête tu rigoles... On m'en a envoyé trente, je fais partie d'un jury, je dois lire trente BD en dix jours... Tous les soirs j'suis là...
Stéphane : Tu peux m'en filer un peu.
Nicolas : Ouais c'est ça je vais t'en filer."

Nicolas & Stéphane Sirchis, Pour un clip avec toi, 1991

"Effectivement, sur nos deux premiers albums, notre langage était simpliste. Très bande dessinée, un peu cinéma même."

Nicolas Sirchis, Le Lundi, 1994

 

"Guy Lemaire : L'Aventurier, c'est Bob Morane !
Nicolas : Ah bah oui, c'est clair, c'est clair ! S'il vous plaît !
Guy Lemaire : Et c'est pas un hasard.
Nicolas : Ah bah non c'est pas un hasard, c'est vrai que, bon c'est pas un mystère, Stéphane et moi on habitait Bruxelles, donc on a été effectivement en Belgique effectivement Bob Morane est plus, comment dire, plus accessible tout de suite par les jeunes générations, et puis on a... Quand on a commencé à écrire cette chanson, j'ai pris un livre dans ma bibliothèque et y'avait ce... Je crois que c'était L'Ombre Jaune effectivement donc euh... J'avais envie d'adapter un petit peu tous ces titres, qui sont un petit peu... 
Henri Vernes : C'est moi qui ai écrit les paroles puisqu'il s'est servi de tous les titres de Bob Morane pour écrire sa chanson, hein ! 
Nicolas : Maintenant on s'quitte plus ! 
Guy Lemaire : En tout cas vous êtes ensemble sur le plateau de Tour de Chance. [...] Le deuxième disque c'était d'ailleurs Le Péril Jaune... 
Nicolas : Ouais, après oui on a, on a, on a fait notre route effectivement, sur...
Guy Lemaire : Y'avait aussi des gentils chez vous, y'a Miss Paramount
Henri Vernes : Y'avait Miss Paramount aussi ! Miss Paramount aussi ! Oui oui ! 
Nicolas : Oui, c'était un dérivé de ce qu'il restait de L'Aventurier..."

Nicolas "effectivement" Sirchis dans Tour de Chance avec Henri Vernes, 1994

L'émission est amusante. L'époque est différente, Nicolas est mal à l'aise et surtout très très loin de l'intellectuel dont il se donne aujourd'hui l'image. Henri Vernes, pas dupe du tout, avait très bien compris que Nicolas ne piochait que dans les titres et jamais dans le contenu, ce qui se vérifie encore à ce jour. Et en effet, les relations entre le chanteur et l'écrivain ne semblent pas si idylliques : 
"Au départ, L'Aventurier a été un tube alternatif, le succès populaire est venu après. Henri Vernes, l'auteur de Bob Morane est arrivé à ce moment-là. Il voulait absolument qu'on mette un autocollant sur le single : 'la chanson de Bob Morane'. Et puis la presse s'en est mêlé. On voulait nous lier dans les interviews... Mais moi ça m'emmerdait un peu. Je trouvais ça hors-sujet. Je n'avais pas écrit ce texte par admiration pour l'auteur de Bob Morane." 
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011

Nous revîmes une référence BD dans "Astroboy" en 1999, un jeu de mots de plus avec des titres.
"C'est Gwen qui m'a fait découvrir Astro Boy. Ça a donné ma première chanson manga. Après tout, c'est une sorte de Bob Morane des années 90. [...] 'La route orange' est le titre de l'une des aventures d'Astro Boy. [...] J'ai eu beaucoup de plaisir à l'écrire, mais en fait, pour être sincère, je ne lis pas beaucoup de mangas." 
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011

Astro Boy d'Osamu Tezuka a en fait été publié de 1952 à 1968 avec des reprises épisodiques jusqu'au début des années 80. De plus, il n'est nullement question de route orange dans les aventures du petit robot. Kimagure Orange Road est un autre manga, écrit et dessiné par Izumi Matsumoto dans les années 80.

   
"Quel autre personnage de BD vous inspire ?
...Mais moi j'ai jamais été super BD hein ! [...] Bob Morane j'ai dû lire ça pendant... Une dizaine de Bob Morane quand j'étais petit j'arrêtais pas, et puis quand j'ai... on a commencé à écrire L'Aventurier, j'ai été piocher dans ma bibliothèque, et j'ai vu ça, et j'ai vu tous les titres j'ai dit putain ça peut faire une bonne chanson ça..."

Nicolas Sirchis interviewé par Witold Langlois, RTS, 2018

Stratégie ? Mythomanie ? Alzheimer ? Nous voyons parfaitement dans cet extrait tout le crédit que Nicolas porte au neuvième art. Quoi qu'il en soit, une BD sur Indochine était sortie quelques années avant cette divagation de Nicolas, n'ayant malheureusement pas d'autre intérêt que la variété des dessins puisqu'elle reprend la version officielle de l'histoire du groupe.

Indochine : la BD, Gaet's et Sébastien Bataille, Fetjaine, 2012
 
Alors que Nicolas assumait sans peine la bande dessinée au début des années 80, et que les deux premiers albums d'Indochine exposent cette influence au grand jour, l'intellectuel qu'il veut être aujourd'hui ne souhaite plus y être associé, préférant certainement les vrais livres, sans images, que l'on serait censé lire en tant qu'adulte.  
"J'avais la mélodie de la chanson et j'ai eu l'idée de faire un zapping des titres des bouquins, L'Ombre Jaune, La Vallée Infernale, etc. Après, il y a eu des malentendus, on a dit qu'Indochine était un groupe qui s'inspirait de la bande dessinée, alors qu'il s'agissait bien des romans." 
Nicolas Sirchis, hors-série Rolling Stone, juin 2010

Comment ne pas éclater de rire ? Nicolas n'a pris que les titres, mais attention c'étaient de vrais livres ! Ce qui est bien dommage, puisque le descriptif de l'album sur Indochine Records le contredit :


Le rapport qu'entretient Nicolas avec la littérature, plus le fait qu'il se comporte systématiquement en publicitaire de lui-même, est très révélateur de sa propension à réécrire l'histoire. Certainement influencé au départ par une certaine espièglerie et une culture alternative, Nicolas semble avoir été au fil du temps plus attiré par une attitude cultureuse qui correspondait mieux à sa personnalité. Ne se sentant plus d'équerre avec ses thèmes de l'époque, Nicolas a fini par enrober ses anciens textes et thèmes d'un parfum de culture légitime, bien plus en adéquation avec l'image d'intellectuel qu'il souhaite donner, quand il n'invoque pas un second degré dont il est pourtant incapable. Les références BD parsèment pourtant tous les livres officiels et interviews des années 80.

Mais il n'y a aucune honte - bien au contraire ! - à avoir été influencé par l'univers très riche de la bande dessinée, et à avoir voulu jouer avec un univers asiatique en toc que les banlieusards connaissent bien. Stéphane lui, ne cessa jamais d'évoquer des auteurs comme Frank Margerin, Jano ou Philippe Vuillemin. Il est d'ailleurs compositeur en 1996 de la musique du documentaire La bande dessinée a 100 ans de Diane Perelsztejn. 


Pour en revenir au nom, notre théorie bullshit à nous c'est qu'ils auraient vu le mot "Indochine" sur la devanture d'un restaurant de la banlieue parisienne ou du 13e arrondissement.
"On était dans tout ce phénomène de héros ridicules du cinéma hollywoodien, comme Rocky, comme machin... Le seul truc qui avait un peu d'humour, c'était L'Aventurier de l'Arche Perdue (sic). C'était un peu... Moi ce que, c'était ça, c'était la vallée infernale, égaré dans la vallée infernale le héros s'appelle Bob Morane... C'était vraiment quelque chose de totalement second degré."

Nicolas Sirchis, Un flirt sans fin, 2006.

"Oli, il faut faire attention à tout ce que l'on dit avec Nicola ?
- Oui. Il a pas beaucoup de second degré."
Interview sur MFM, 2014

"Les aventuriers de l'arche perdue" de Steven Spielberg (1981)
Oui, je l'ai vu. C'est un peu pour ça que j'ai fait "L'Aventurier"... J'adore Harrison Ford, dans le film il s'en sort toujours de justesse... Il y a une scène que j'aime bien, lorsque un immense Arabe fait virevolter son sabre pour l'impressionner : Indiana Jones prend son flingue et boum ! C'est très drôle."

Nicolas Sirchis, les toiles de Nicola d'Indochine, 1991


Le plus ironique c'est que la négation du rôle de la bande dessinée chez Indochine au nom d'une certaine posture lettrée, est justement la négation de son lien historique le plus solide avec une culture alternative. Sans refaire l'histoire de la contre-culture, il y a toujours eu des échanges entre phylactères, contestations, marges et musiques électriques, depuis les Underground Comix jusqu'à Métal Hurlant en passant par le magazine new-yorkais Punk qui offrit son nom au mouvement.
"Comme la pochette était faite par Marion, dans une option bande dessinée, il y a eu une sorte de malentendu autour d'Indochine. On nous a qualifié de 'groupe de rock BD'. À l'époque il y avait Métal Hurlant qui marchait bien, avec toute une nouvelle scène de dessinateurs effectivement branchés rock, mais on n'avait pas vraiment de lien avec eux. Comme je l'ai souvent expliqué, c'était plutôt du second degré par rapport au mythe du héros invincible." 
Nicolas Sirchis in Indochine, le livre, Jean-Eric Perrin, 2011

Une relecture bien peu audible lorsqu'on connaît la redondance du thème de l'héroïsme chez Nicolas. Rembobinons une dernière fois :
"Les sons exotiques peuvent s'intégrer au rock. À l'Olympia, on accentuera plus sur le côté aventure, nous sommes une réaction contre les groupes politiques, ce qu'on veut c'est privilégier à nouveau le mythe du héros ; la BD, les voyages nous intéressent. Si l'album L'Aventurier était assez BD, le prochain sera plutôt cinéma, ambiance Pépé le Moko, un peu. Il y a des textes sur le désert, des climats différents à chaque chanson."

Nicolas Sirchis, "Fièvre Jaune", Best, 1983

Les cartoons d'Olivier Gérard pour le programme du Dancetaria Tour et du Paradize Tour étaient encore témoins des influences alternatives d'Indochine qui paraissent bien loin aujourd'hui.






 

Stéphane lisant un roman de Bob Morane.

Bonus : la possible véritable histoire du rapport de Nicolas à la littérature a été racontée dans Fréquenstar le 13 juin 1992:
"[...] et puis il y a les inspirations littéraires. On sent que t'as été fouiller, Conrad, Salinger.
Bah j'ai pas été fouiller, en fait, c'est venu comme ça. Mais en fait, je crois qu'on s'est... le problème... 
T'étais littéraire avant ou pas ?
On était toujours en... Je sais pas si on s'est cultivé. Moi j'adorais les bouquins. C'est vrai que euh... à partir de 15 ans, bon, on avait chacun le bouquin de Breton dans sa poche. C'était cette mode là. C'est-à-dire qu'on faisait partie de cette adolescence qui aimait Rimbaud, Breton, Mallarmé, les surréalistes, etc. Donc j'ai commencé à lire ça. Et à partir... à 20 ans j'ai décroché pendant 5 ans quoi. J'étais plus dans la musique, dans la photo, dans les trucs. Mais... et puis c'est revenu après. C'est revenu très vite parce qu'il y a une réflexion de la femme avec qui j'étais pendant 7 ans. Je lui disais "j'arrive pas à lire". Elle me dit "Il n'y a que les fous qui arrivent pas à se concentrer pour lire". Alors ça m'a fait peur et depuis je lis sans arrêt. (rire) Peur d'être fou."


En 2010 pour Dernières Nouvelles d'Alsace :

"Je suis pas un grand... quelqu'un qui lit vachement. J'essaye au moins de... pallier à toutes les années d'absence littéraire. Au moins de lire des pages tous les jours.

[...]

J'ai très peu lu."