Dominique et Stéphane interviewés par Charlie Levasson, avant leur concert au Palais des Sports de Dijon en février 1988.
Zéro bullshit sur douze minutes d'entretien. Nous ne devrions pas avoir besoin de préciser à quel point cela détonne avec les interviews d'aujourd'hui.
J-P Pilot, G. Jones, N. Sirchis, P. Délire en 1999
Dancetaria jouit d'une réputation inégalée au sein de la discographie d'Indochine. De nombreux adjectifs très valorisants ont été employés à son sujet, par Nicolas, ses musiciens, fans et même non-fans. "Ultra-classe", "féérique", "le Black Celebration d'Indochine", "le meilleur album"... Tous semblent s'accorder pour couronner l'album de 1999 au plus haut de l'histoire du groupe.
À cette époque, le discours indochinois commençait à se situer sur une attitude "indé"... La confidence dans laquelle était restée Wax, bien qu'ayant profondément exaspéré Nicolas, se transforma en un argument pour soutenir une attitude d'outsider - malgré la publicité pour le live de 1997 permise par un partenariat avec TF1. L'apparent désamour du public français et d'une grande partie des médias était devenu depuis Wax un moyen pour se présenter comme une sorte de vilain petit canard, dont l'existence emmerderait certains garde-chiourmes.
Dancetaria est également cité et considéré comme l'album noir du groupe... Comme chacun sait, il est marqué par la disparition de Stéphane Sirchis à 39 ans. Arrivée durant une période de vaches maigres, cette tragédie participa à faire percevoir l'album sur la durée comme une œuvre magistrale et lumineuse sortie de tréfonds psychologiques.
Nicolas devait sûrement souhaiter que son état d'endeuillé soit perçu publiquement. Débuta subitement une posture de renfrogné, de mauvais client qui ne parle ni ne sourit beaucoup, et qui durera plusieurs années. Cela est très comparable au personnage timide et dépressif de Mylène Farmer créé de toutes pièces par Laurent Boutonnat. C'est d'ailleurs à partir de cette époque et jusqu'à Alice et June que nous pûmes observer l'hybridation la plus marquée entre l'auditorat d'Indochine et celui de la chanteuse rousse. Tous semblèrent se retrouver autour de figures romantiques, torturées, post-ado, lunaires, un peu bizarres... et cætera.
De la même manière que les apparitions de Farmer pré-Boutonnat, les nombreuses émissions des années 80 et surtout celles des années 2010 montrent la réalité de l'être humain : Nicolas est d'un naturel souriant et ricaneur, il parle beaucoup et fort, et aime être au centre de l'attention.
Pourtant, cette posture de fait-la-gueule a très bien fonctionné. Aujourd'hui encore, malgré l'extrême transparence du personnage, il arrive encore à passer pour quelqu'un de discret, introspectif et mélancolique. Il est pourtant éloquent de se replonger dans les interviews de l'époque de Dancetaria et Paradize pour constater le calcul évident autour de ces bouderies et apparents mutismes, tant le comportement d'aujourd'hui est plus naturel et forcément différent.
"C'est sûr que la mort de Stéphane faut pas se leurrer, a suscité une sorte de capital sympathie, maintenant c'est le plus beau cadeau qu'il ait fait."
"C'était pas facile. Heureusement qu'on avait chacun deux univers différents, qu'on était pas inséparables, ou qu'on était pas... Parce que ça ça aurait été difficile, mais c'est vrai que... C'est pas facile. [...]"
Nicolas
est d'une froideur étonnante sur la mort de son frère, et comme à son
habitude il se pose en chroniqueur de sa propre histoire. Malgré cette maladresse grossière, il est dans le vrai en soulignant que la mort peut déclencher de
nouvelles lectures et apporter un aspect quasi-sacré à la musique. Les
exemples sont nombreux avec le fameux Club des 27 ou encore les Nick Drake, Joy
Division et Jeff Buckley. À la lumière de cette sortie, est difficile de ne pas penser que Nicolas a capitalisé
sur ce drame et l'aura qu'il allait apporter à Indochine.
Mais dans un monde normal, ce type de mutation
s'opère au sein du public, ainsi que des médias et critiques et l'artiste en est exclu. Il le subit très souvent de façon indécente, alors qu'il est encore en période de deuil. L'exemple d'un chanteur infiltrant lui-même les
mécanismes de perception de son propre groupe, pour tenter d'en orienter le récit et la direction, nous semble ici absolument inédit.
De nombreux commentateurs s'accordent également à dire que la disparition de Stéphane fut bénéfique pour Nicolas, et lui permit d'amener enfin le groupe vers les sommets.
"Oui, pour Nicolas la perte de ce frère jumeau est évidemment une souffrance, mais c'est aussi une résurrection. Nicolas a soutenu ce frère malade pendant des années. Maintenant que Stéphane n'est plus de ce monde, Nicolas est seul, oui et c'est bien triste. Mais Nicolas est libre ! Libre d'écrire la légende d'Indochine comme il l'entend."
"Le départ de Stéphane, évidemment est très douloureux et caetera, mais... ça libère Nicolas du passé. Tout d'un coup il est le seul qui reste, de ce qu'était Indochine, et donc il est le détenteur de ce groupe, de cette marque, et de sa survie."
Les faits ont été documentés et analysés par Christophe Sirchis, et nous vous suggérons une lecture de Starmustang pour mieux comprendre cette époque. Quant à cette façon d'estimer la mort de Stéphane comme bienfaitrice, permettant l'élévation de Nicolas en PDG légitime sachant mieux que quiconque ce qu'il fallait faire, elle nous semble franchement déplacée et choquante. Devons-nous vraiment considérer Paradize comme le résultat de cette liberté retrouvée, ce retour à l'excellence permise par la mort d'un homme ?
Stéphane et Nicolas, décembre 1998
Il est difficile de s'aventurer davantage sur ce contexte forcément bouleversant pour Nicolas, et de commenter a posteriori ses pérégrinations psychologiques à la seule lumière de ses interviews.
'Vous auriez pu avoir envie de passer à autre chose... J'ai eu envie, et il y a encore des moments où j'ai envie de passer à autre chose, mais il y a aussi des jours où j'ai une force en moi qui a envie de continuer et à être fier de présenter ces morceaux sur scène. Ce n'est pas la pression du show-business qui me pousse. Mais il ne faut pas se leurrer, quand c'est arrivé on était en plein enregistrement, je n'avais pas du tout envie de continuer. Mais quand j'ai réécouté ces morceaux, je me suis dit : ce sont les plus beaux que Stéphane a jamais écrits, il faut qu'ils existent, ne serait-ce que pour la mémoire et pour sa fille. Il faut comprendre aussi que la mort fait partie de la vie.
C'est Stéphane qui est mort, il faut passer au-delà, cela aurait été plus dur encore de tout arrêter. Pour le moment, l'objectif est de défendre l'album pendant cette tournée qui se terminera à la fin de l'année 2000. Après, on verra. En principe, j'ai re-signé pour trois albums sous le nom d'Indochine."
Nous ne remettons aucunement en question la décision de Nicolas de continuer la musique, que nous estimons parfaitement audible et tout à son honneur. Soulignons simplement que cette disparition constitua le début de la communication autour de l'âme du groupe... qui était alors devenu bien autre chose, voire le contraire de ce qu'il avait été.
"Le gardien de l'âme du groupe" semble pourtant être une invention journalistique, à laquelle Nicolas commença d'abord par répondre négativement, avant d'y prendre goût :
En tant que dernier membre du groupe, tu te sens l'âme d'un gardien? Non, pas vraiment, car au fil du temps Indo a toujours évolué avec des nouveaux membres. Pour moi, Dancetaria marque surtout ma dernière collaboration avec mon frère et c'est pour cette raison que je tiens autant à cet album.
"A chaque fois que le groupe monte sur scène, même si il n'y a plus les mêmes membres, il se passe quelque chose de magique. [...] Personne n'est irremplaçable mais chez nous, l'âme est restée."
Au regard de ces citations et de nos souvenirs de l'époque, il semble que nous étions déjà informés sur comment apprécier le disque avant même de l'avoir entendu. Retour donc à l'album, sorti le 24 août 1999, sur lequel nous entendons les dernières guitares de Stéphane, chose qui sera beaucoup utilisée comme un argument de vente. C'est très ironique, sachant que la dite guitare était systématiquement shuntée lors des concerts et émissions TV.
Les fans se sont-ils demandés quelles étaient ces guitares ? Indochine Records ne précise même pas quels sont les titres en question. On reconnaît bien la Mustang sur "Stef 2", l'acoustique qui frise sur "She Night", la petite guitare mélodieuse sur "Le Message". Il semble en revanche ne pas rester grand chose de lui sur "Manifesto" ni "Atomic Sky".
"On privilégiait les mélodies imparables et puis il fallait les habiller. Il y a donc eu des professionnels comme Phil Délire ou Gareth Jones, puis des amateurs comme Stéphane et moi. On a considéré cet album comme le deuxième d'Indochine. Wax était vraiment le premier de Stéphane et de moi."
C'est un point très positif de garder un lien fort avec le présent, et penser un nouvel album avec la détermination d'un premier essai. À condition que cette attitude soit celle d'un artiste sachant faire table rase, et non d'un communicant réécrivant son histoire au gré de ses besoins.
Comme dit auparavant, Nicolas ne semblait toujours pas apprécier le savoir-faire de son frère à sa juste valeur, et était toujours bloqué dans une binarité amateur/professionnel.
Wax était déjà tiraillé entre des directions différentes et potentiellement contradictoires. Comme son prédécesseur, Dancetaria cherche une synthèse entre des goûts affirmés et les tendances de l'époque, comprises ou non. Vous attendez tous le même mot : gothique.
"Sur certains titres, on a parfois presque l'impression d'écouter de l'indus...
N.S. : quand on est rentré Stéphane et moi en composition avec Jean-Pierre Pilot, ça a vraiment été un travail de groupe comme ça. L'idée au départ était de privilégier les mélodies. On voulait des mélodies hypnotiques, sombres ou non. Le but était d'obtenir des mélodies qui restent gravées dans les esprits.
Après, les références proches du gothique sont venues très tôt. Mais ce que je souhaitais, c'est obtenir un mélange pop, glam et gothique. La pop pour le côté mélodique, le glam pour le côté sensuel, sexuel et le gothique pour le côté sombre, hypnotique. Pour moi, la pop, c'est quelque chose qui fait danser les gens, il faut qu'il y ait de l'énergie, du sexe.
Noir Désir c'est tout sauf ça, car Noir Désir, c'est très sérieux. Bertrand Cantat ne se maquille pas. Et c'est vrai qu'on nous a représenté comme ça. Sur scène, maintenant, j'apparais en robe noire et ça produit un effet très fort sur les gens. Moi, j'aime ce côté pervers, ambigu que l'on peut, par exemple, retrouver chez Placebo."
Nicolas Sirchis interviewé par Yves Bongarçon, Rocksound, 2000
"Dancetaria est un mot féerique. C'est de la pop qui fait danser les gens, un rock assez sensuel, pervers aussi bien dans les guitares que dans les textes. Et gothique à cause de son aspect hypnotique qui ouvre sur une richesse harmonique."
"Votre dernier
album "Dancetaria", sorti mercredi dernier, marque-t-il
un tournant pour Indochine? - Ce dernier album est une
renaissance artistique et émotionnelle. Les textes de "Dancetaria"
sont plus féériques et plus bouleversants que nos précédentes
chansons. Nous avons voulu allier la pop, notre base, la
sensualité du glam et le côté hypnotique du gothique."
"Nous croisons le rock, musique à danser, l'inspiration gothique du
XIXe siècle et le glam pour les textes provocants. Indochine, c'est de
l'agit-prop mêlée au complexe de Peter Pan', analyse Nicola Sirkis, 40
ans. Il se définit en 'ado éternel, ou attardé, c'est comme vous voulez".
Gilles Médioni, Ancien de l'Indo, L'Express, décembre 1999
"Dancetaria est un album dont Nicola Sirkis dit qu'il est "celui qu'il aime le plus et qu'il déteste le plus". Dans des sonorités à la fois très actuelles (des parfums trip hop, de l'électronique moderne) et très fidèles (le synthétique sautillant), Indochine pratique une sorte de noirceur joyeuse, de morbidité heureuse.
'Je ne suis pas un pessimiste foncier, mais ce n'est pas moi non plus qui fais rire à table', dit le chanteur. Quelque chose de léger effleure la mort, la solitude, l'ambiguïté, la gratuité du malheur. Parfois, même, l'atmosphère est incommodante ("Venus"), mais avec une candeur et une santé confondantes.
'Je suis attiré par ce qui est un peu choquant, pervers, par intérêt pour les vies qui ne sont pas normales. Je vis une vie normale pour pouvoir écrire des choses anormales. Si je vivais une vie anormale, je n'écrirais peut-être pas des choses très intéressantes. Je suis plutôt dans une esthétique gothique, noire, face à une société où on aime l'argent, la beauté, les jeunes. C'est l'histoire d'avoir un flirt avec la mort, pour être plus serein le jour où elle vous prend.""
"La noire fraîcheur d'Indochine", Le Figaro, août 1999
À la fin des années 90, le look et les postures sombres et gothiques
étaient revenues à la mode. Dans le cinéma de Matrix à Sleepy Hollow,
mais aussi dans la musique avec l'explosion médiatique du rock
industriel et du black metal. Les plus anciens se souviennent même de ce
Zone Interdite, avec la jeunesse victime du péril sataniste.
Il faut tout de même rappeler ici que le terme "gothique" fut surtout un moyen pour accumuler de nombreux domaines artistiques disparates sous la même bannière goth, au seul motif qu'ils pouvaient être considérés comme sombres. A l'époque, et même dans le discours du mouvement lui-même, il était courant de trouver estampillé "gothique" des œuvres d'époques et contextes différents, violentes, provocantes, décalées, ambiantes, romantiques, déviantes d'une certaine morale voire simplement achromes.
Et ce via des esthétismes, ou des vêtements hors de prix. En d'autres termes, un domaine sous-culturel spectaculaire, avec des signifiants visuels dictant d'abord l'apparence en amont d'un contenu personnel plus flou. Nous avons tous entendu le célèbre "être gothique c'est un état d'esprit", occultant toute explication concrète au profit d'une attitude plus passionnée et mystique.
Nicolas Sirchis, 1999
Parfait pour le Nicolas version moribond, qui se retrouva dans cette mode comme un poisson dans l'eau. Et la promesse d'un public naïf et influençable, quel que soit son âge. Possiblement, ceux-là mêmes qui allaient se mettre à dire plus tard que "Indochine ça ne s'explique pas, ça se vit"...
"À l'époque, on nageait en plein rap, street wear, baggy machin et j'en
passe. Alors les mecs qui avaient le courage de s'habiller en robe noire,
moi, je trouvais ça fort. Ils sortaient du stéréotype en vogue, ils
sortaient du lot. Je reconnaissais dans cette attitude notre propre
volonté de sortir du lot nous aussi, de ne pas faire comme les autres."
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011
En 1998, Nicolas était encore loin de ses robes noires. Mais nous retrouvons ici une possible projection de cet état d'esprit : faire comme ceux qui ne font pas comme les autres, parce que moi non plus je ne suis pas comme les autres. Nous pouvons aussi évoquer l'aversion quasi-généralisée du public goth de l'époque pour le rap, et autres musiques non-blanches.
Mais évidemment, selon Nicolas, Indochine aurait toujours été ça.
"Là, effectivement il y avait une renaissance du gothique. Mais je ne me suis pas senti opportuniste, je n'ai pas cherché à me raccrocher au wagon d'une tendance, c'est plutôt qu'Indochine a toujours été ça."
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011
Voir : Révisionnisme et malentendus, avec le changement de discours selon la situation ou le besoin. Doit-on le préciser, non, Indochine n'a pas toujours été dans cette mouvance gothique, et ce n'est pas un problème. Mais Nicolas avait parfaitement compris le créneau qui s'ouvrait devant lui. Comme à son habitude, il faisait mine de n'être qu'un observateur alors qu'il était en plein entrisme :
"On a vu les fans de Marilyn Manson sur la tournée..."
Nicolas Sirchis, Elegy, 2001
Les goths se sont acharnés ces quarante dernières années à faire accepter sombre comme synonyme de qualitatif, et durant toutes les années 2000 il a fallu entendre c'est plus sombre comme c'est mieux. Nous sommes beaucoup à avoir entendu de jeunes visages blancs & vêtements noirs dire qu'ils préféraient Indochine depuis que c'était devenu plus sombre.
Nicolas Sirchis, 2000
Un terreau forcément fertile pour le petit nouveau : Olivier Gérard,
systématiquement présenté à travers ses goûts musicaux comme un
étendard de nouvelles références plus dures et exigeantes. L'occasion de
placer les mots "Nine Inch Nails" dans beaucoup d'interviews de l'époque, et
réajuster l'image du groupe pour la rendre attractive auprès d'une cible
jeune et sensible à cette attitude alors à la mode, énervée et provocatrice.
"Puis,
une fois qu'on a eu retenu une vingtaine de morceaux, on a pris contact
avec un jeune fan qui, depuis longtemps déjà, nous envoyait des remixes
excellents de nos anciens morceaux. Or comme on voulait vraiment
travailler sur les ambiances pour le nouvel album, on lui a envoyé une
cassette de nos démos en lui disant de faire ce qu'il voulait pour
l'embellir.
On a été pleinement satisfaits du résultat. Le
côté indus du disque vient de là, car le jeune homme en question était
aussi un fan de Nine Inch Nails. On n'est pas tombé, pour autant, dans
le piège high tech."
Nicolas Sirchis interviewé par Yves Bongarçon, Rocksound, 2000
Comme à son habitude, Nicolas spéculait sur les affinités musicales de ceux qui aiment Indochine, qu'elles soient réelles ou fantasmées, pour modeler l'image de la marque. Ici, les goûts d'Olivier Gérard, ou plutôt leur représentation selon Nicolas, allaient constituer le cœur de la communication autour de l'obscur et énervé Paradize.
Le titre de votre nouvel album,
"Dancetaria", rappelle le nom d'un label de disques
français... - Oui, c'était un label spécialisé
dans le gothique, qui était l'une de nos références. 'Dancetaria',
c'est aussi à cause du mot dance, souvent très hypnotique, très
atmosphérique. En même temps, c'est du Indochine.
On a toujours fait de la pop, de la new
wave. Au début, on utilisait des boîtes à rythmes, et on était
mal vus. Alors qu'aujourd'hui, la new wave est la principale
source de la techno."
La méprise (très répandue chez les goths) autour de la new wave, qui serait une musique à synthés précurseuse des autres musiques synthétiques plus tardives, résulte d'un profond décalage avec la culture britannique, et a été réutilisée par Nicolas en 2017 pour promouvoir 13.
Il semble en revanche qu'il y ait eu un malentendu autour de ce qu'était Danceteria Records. Il s'agissait bien d'un label spécialisé dans la distribution sur le territoire français de labels indépendants étrangers, mais ne fut jamais axé sur une quelconque image goth.
Le mot a plu à Nicolas, mais il dut se justifier quant à ce qu'il représentait... un terrain forcément dangereux pour notre héros. Nous pouvons même spéculer que "Dancetaria" vienne d'une faute d'orthographe lorsqu'il a noté le mot dans un de ses carnets.
Vue l'association récurrente entre les deux mots, il semble qu'il faille comprendre sa représentation d'une musique dite gothique comme hypnotique. Par exemple, le versant solennel de The Cure, avec des nappes de synthé orchestrales ? Ou encore leurs basses massives et cycliques ?
"Nicola voulait faire un album hypnotique, à la Cure, moi je rêvais de quelque chose de plus extrême."
Jean-Pierre Pilot in Le roman-vrai d'Indochine, Jean-Claude Perrier, Bartillat, 2005
Possiblement, une manière inconsciente de renouer avec cette attitude de nouveaux-romantiques, celle-là même qui avait provoqué une affiliation subie avec le groupe de Crawley.
Et pourtant en 1999, The Cure était considéré comme "un groupe de vieux qui tourne toujours". À l'époque pourtant, cet Indochine recrédibilisé par le noir arriva à happer quelques curistes auparavant très réticents au groupe français.
Il est aussi possible de lire dans le Xymox ci-dessous un chaînon entre Indo et Cure, et une projection de ce que Nicolas et Pilot souhaitaient faire à la fin du siècle dernier.
Plus sombre donc, plausiblement plus axé vers des émotions brutes, adolescentes voire post-adolescentes et
nostalgiques. Cela peut expliquer l'arrivée
de corbeaux obsédés par le périssable et les mondes perdus, et adultes cafardeux se sentant marginaux à l'approche de l'an 2000, dans cette époque de plus en plus
incompréhensible.
Depuis 2009, il semble toutefois que ces
derniers soient redescendus dans leurs caves. L'étrangement mature La République des Meteors fut pourtant comparé à Dancetaria par le chanteur himself, mais ne présentait pas d'imagerie goth ou emo identifiable, si ce n'était un goût prononcé pour le noir et blanc, souvent utilisé pour rendre une image froide, austère ou historique.
Gothique : romantique, hypnotique, féérique, climatique, orchestral, new wave
"Nous voulions un peu 'boucler la boucle' : nous servir de synthés plutôt vintages, de boîtes à rythmes, et les mélanger avec des guitares. Je le définirais pour rigoler (? ndlr) 'entre pop, glam et gothique' ! C'est un album très "années 80" au niveau de la composition, mais avec l'acquis que l'on a depuis quinze ans et les nouvelles technologies.
Si l'on doit faire des rapprochements, sans être présomptueux, "Dancetaria" est un peu un mélange de Garbage, Radiohead, pour le côté 'pop progressive' de certains morceaux, et Suede.
Avec des guitares glam comme les premiers Bowie : un peu sales, mais dont les notes ont un côté séduisant. Le tout avec une identité propre, car je crois qu'en France on est les seuls à faire ce genre de musique."
Nicolas Sirchis, interview de Gareth Jones & Indochine, PlayRecord, août 1999
Et il a raison, Indochine était seul dans son créneau.
"Juste toi et moi" est aussi un morceau très influencé par Oasis, avec des accords et un solo à la façon de Noel Gallagher. C'est aussi ce que faisait Calogero... L'occasion de revoir Nicolas au Hit Machine en octobre 1999, sans son guitariste, mimant le solo dans un hasard complet. Peut-être vous demandez-vous où était Boris pendant ce temps ?
Les crédits de Dancetaria sont pourtant très étranges : "Réalisé par JP Pilot et Indochine".
Jean-Pierre Pilot formait avec Nicolas le duo créateur d'Indochine, comme Dominique hier ou Olivier aujourd'hui. Il n'était pas qu'un simple claviériste interchangeable, et il est important de souligner ici à quel point les documentaires, livres et discours officiels post-2001 minimisent voire suppriment son rôle. Pilot est pourtant celui grâce à qui Indochine a survécu dans les années 90, en cela c'est grâce à lui qu'Indochine existe toujours en tant que tel et que Nicolas ne chante pas dans Stars 80.
Nicolas Sirchis et Jean-Pierre Pilot, 1999
Le très officiel et très irritant Un flirt sans fin, réalisé par Peggy M., présente pourtant la conception de l'album comme suit :
"Le 27 février 1999, Stéphane Sirchis disparaît brutalement, alors que l'enregistrement de l'album Dancetaria venait à peine de commencer.
Nicolas décide malgré tout de poursuivre l'aventure pour le public et pour son frère. Il termine l'enregistrement de Dancetaria, avec l'aide d'un nouveau venu Oli de Sat, un musicien fan du groupe, qui le bluffa avec ses arrangements."
Un flirt sans fin, 2006
Rectification. Jean-Pierre Pilot a réalisé tout l'album, en a composé et arrangé la majeure partie, apportant même une aide gracieuse aux morceaux de Nicolas sans être crédité ("Venus") comme il le fit sur Wax. Oli de Sat fut contacté au cours de la réalisation suite à un problème sur "Rose Song", et continua à apporter des idées de sons, enregistrant même des guitares et des claviers. Probablement les lourdes guitares d'"Astroboy" et les tentativesalt rock de "Stef 2".
"La composition nous a pris entre six et huit mois, à Stéphane, Jean-Pierre Pilot et moi.
Nous avions mis la barre assez haute : nous enregistrions autant que nous voulions mais il fallait des mélodies imparables qui, même sur deux notes, restent dans la tête dès la première écoute.
Puis une deuxième couche a été passée par un jeune fan du groupe, qui a bruité les morceaux, leur a donné des climats, des sons un peu étranges. "
"On a gardé quelques trucs tels quels, mais on a aussi samplé beaucoup de choses que l'on a recalé pour synchroniser ses machines avec les miennes, parce qu'il avait joué tellement spontanément chez lui que ça ne pouvait pas se refaire. L'avantage du laboratoire, c'est que l'on pouvait vraiment passer du temps à chercher dans les samples, et en équipe restreinte. On a pu garder ainsi beaucoup de choses, mêmes des guitares que Stéphane avait faites en répétition qui se retrouvent définitives sur l'album."
Un travail de studio que le duo d'Indochine Mk2 évoque en 2020 chez Bernard Montiel, alors que Nicolas ne se souvient plus très bien quels titres Stéphane a composés. "Manifesto" en fait bien partie, bien qu'il ne semble effectivement pas rester grand chose de la démo originelle.
Il faut vraiment imaginer Pilot découvrant les propositions d'Olivier Gérard sur CD-R, les rééchantillonnant telles quelles (avec les sampleurs de
l'époque, donc avec des disquettes) pour les intégrer aux arrangements,
avec les difficiles problématiques de tempo et de calage que cela
implique. Et un boulot très avancé sur les batteries et boîtes à rythmes par dessus. Un gros
travail de studio, très professionnel, à la différence du plus amateur Paradize.
Dancetaria reste toutefois mystérieux lorsqu'on se demande qui joue quoi, et c'est une sorte de miracle qu'il ait cette cohérence et cette pertinence.
Il semble pourtant que le nom de Jean-Pierre Pilot soit devenu tabou :
"Les maquettes étaient faites, on signe, on rentre en studio et Stéphane meurt. Je me suis retrouvé tout seul avec Oli et deux, trois musiciens..."
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011
"Ensuite le compositeur de l'époque s'en est allé vers d'autres aventures..."
L'apport d'Olivier Gérard est audible et notable, mais il est scandaleux
que Jean-Pierre Pilot soit à ce point occulté de l'histoire, et ce avec un tel mépris et une telle ingratitude.
Et en effet, en 2001 Jean-Pierre Pilot joua sur La Zizanie de Zazie, et retrouva même Matthieu Rabaté sur l'album suivant Rodéo (2004), dont il est compositeur et réalisateur. Les deux musiciens, surtout Pilot, sont superbement mis en valeur sur le film du Rodéo Tour (2005).
"C'est un vrai créateur qui a été bien utile à Nicolas après mon
départ. Il a surtout fait du bon boulot sur Dancetaria, mais comme je ne
connais pas les maquettes de base, je ne peux pas vraiment juger ce
qu'il a apporté. Aujourd'hui, Nicolas en veut à Zazie parce que
Jean-Pierre Pilot ne pouvait plus le supporter et est parti travailler
avec elle. Nicolas préfère dire qu'il l'a viré sous prétexte qu'il fait
de la varièt'."
Dominique Nicolas, Platine, 2004
"Je suis parti de mon plein gré, sans aigreur. Parce que ça faisait huit ans que j'étais avec Indochine, et que j'avais l'impression de tourner en rond. Il y avait aussi les textes des chansons, que je trouvais trop "ado" et qui, après la naissance de ma fille, me gênaient. [...] Mais je savais que le succès allait arriver, que ce groupe était une bombe, et qu'il suffisait d'un single avec un bon texte pour qu'il fasse un carton absolu. C'est arrivé avec l'album Paradize, que je trouve superbe, et je m'en réjouis."
Jean-Pierre Pilot in Le Roman-Vrai d'Indochine, Jean-Claude Perrier, Bartillat, 2005
Pilot se montre ici très diplomate à propos d'une scission plus complexe qu'il n'y paraît, ayant débouché sur un procès et, comme très souvent avec Nicolas, une rupture humaine définitive. Le film "Les Divisions de la Joie" le montre systématiquement comme un demeuré, et l'argument des trop grandes prétentions personnelles fut, comme avec Alexandre Azaria, usité contre lui par Nicolas.
"Moi je lui ai dit, 'on n'est pas là pour faire ta carrière solo, on est là pour Indochine.' [...] Il n'était pas du tout dans notre univers."
Nicolas Sirchis in Le Roman-Vrai d'Indochine, Jean-Claude Perrier, Bartillat, 2005
Quelqu'un a t-il un jour osé retourner l'argument contre lui ? Des paroles scandaleuses vu le travail abattu par Jean-Pierre Pilot depuis Wax jusqu'au superbe Nuits Intimes. Et surtout, de quel univers parle t-on ? Qui y est, qui n'y est pas et pourquoi ? Devenait-il dangereux pour cette image "indé", lui qui apparemment ne "comprenait pas qu'on refuse de faire des télés, qu'on accompagne pas Johnny sur scène" ? Son remplacement au pied levé par le plus facilement identifiable Olivier Gérard comme "alternatif" semble accréditer cette idée.
Jean-Pierre Pilot, 1999
N'est-ce pas positif d'être ambitieux pour son groupe, ou bien faut-il comprendre cela comme une peur chez Nicolas de perdre la mainmise sur Indochine, gagnée avec le départ de Dominique ? Nous serions très intéressés de savoir si Olivier Gérard a déjà expérimenté un recadrage quant à ses ambitions artistiques. Nous ne pouvons croire qu'en son for intérieur il valide tous les morceaux de Black City Parade et 13.
Trop occupé à se présenter comme le gardien de l'âme du groupe, Nicolas ne sembla jamais se rendre compte qu'il était plutôt un cerbère, et que jamais ses goûts personnels ne devraient être contrariés, quitte à tirer la musique d'Indochine vers le bas.
En 1999, grand millésime pour la variété et l'aseptisation musicale, soit Indochine se relançait, soit il fallait rendre les armes. Nicolas était alors plus déterminé que jamais, et usa de sa stratégie la plus affûtée : la référence.
"Le nouveau label d'indo s'appelle Double T. Indochine rejoint tous les
groupes qui ont décidé de travailler avec des indés
comme suede, cure, oasis, blur, placebo etc."
Nicolas Sirchis, imaginet.fr/indochine (ancien site officiel)
Un exemple parmi tant d'autres de name dropping à pas cher, et de tentative de recrédibilisation par procuration. Nicolas, constamment en recherche de légitimité, était alors comme une grande partie des auditeurs de musique de l'époque, empêtré dans un logiciel indépendant/major, une sorte de projection marketing de la guerre underground/mainstream qui faisait encore rage.
Et d'un coup, nous étions censés assimiler cet Indochine-là comme un groupe indé, une sorte d'équivalence française à tous ceux cités en vrac - pourtant distribués en France par des majors. Même le fait d'écrire le nom des groupes en lettres minuscules était une mode indie arrivée avec la démocratisation du multimédia.
De nouvelles signatures visuelles apparurent également, comme par exemple la typographie de Suede. Celle-ci est disponible sur Dafont, et vous pouvez vous aussi faire votre propre album calibré brit-pop.
Cette
typographie tenait à cœur à Peggy M., graphiste affiliée aux exécrables Madinkà, et qui arriva dans la famille Indochine avec le
rapprochement des deux entités, pour des raisons sentimentales connues
des fans. Ce fut le début d'une collaboration très valorisée par le
public des années 2000 entre Peggy M., Olivier Gérard et Nicolas Sirchis. Selon la lecture de ces fans-là, Dancetaria constitue le moment charnière où Indochine allait enfin devenir autre chose.
La couverture de Dancetaria est directement empruntée à un extrait du film Great Expectations, qu'on voit aussi dans le clip de "Like a friend"
de Pulp (1998), présent sur la bande originale. Nicolas a peut-être vu
le film, mais a surtout plusieurs fois cité Pulp à cette époque, qui
était aussi celle de leur apogée médiatique
Mais c'est la volonté d'association avec Placebo qui fut la plus récurrente, inévitable en interview, et comme à l'habitude de Nicolas : en faisant des auto-analyses sur le public de ses rêves et sur ses propres stratégies de communication.
"Indo garde cette image forte en France de groupe des 80's, mais dans le reste de l'Europe on nous classe dans le même créneau que des groupes comme Placebo."
Nicolas martelait tellement son désir d'affiliation avec Placebo qu'il obtint un concert en commun en août 2000 aux arènes de Nîmes, et même une interview avec Brian Molko ! Le concert n'était pas complet, et les fans d'Indochine minoritaires mais bruyants. Les articles de l'époque mettaient l'accent sur le caractère très incongru de cette association :
"21h30.
Indochine joue et fait chanter les premiers rangs. Bonne surprise, le
public semble également venu pour eux. Nicola Sirkis, en bon caméléon,
est habillé en parfait sosie de Molko."
Basile Farkas, Rock & Folk, juin 2000
Mais à force de le répéter, Nicolas finit par provoquer cette
hybridation tant désirée, entre des publics pourtant très différents et
qui n'avaient qu'assez peu à partager. Les fans d'Indochine, qui
n'avaient pas pu échapper à la mode, virent alors en Placebo des sortes
de cousins, et surtout un soutien crédible de la part d'artistes anglo-saxons et rock ! L'intérêt fut en revanche - très logiquement - moins visible du côté de ceux qui
avaient aimé les premiers albums de Placebo, qui n'ont rien à voir avec
quelconque production indochinoise.
Nicolas persistait pourtant à abattre ses cartes référentielles. Un autre groupe très à la mode mais américain
cette fois, l'intéressait : The Smashing Pumpkins, qui était aussi rentré dans un logiciel gothique. Et ce, surtout à partir de Adore (1998), puisqu'il reprendra la robe de prêtre...
Billy Corgan pour Adore, 1998
Nicolas Sirchis pour Nuits Intimes, 2000
Et l’esthétique de la rose, dont il fit même un titre : "Rose Song".
The Smashing Pumpkins, Adore, 1998
"Rose Song" live en 2002
Motivé, il est aussi retourné voir The Cure en 2000 pour les deux dates parisiennes du Dream
Tour, et la rose rouge présente sur le programme et de nombreux
objets au merchandising a dû fortement l'inspirer pour la suite. C'était
alors pour The Cure la tournée révérée pour Bloodflowers, et qui devait constituer leurs adieux.
The Cure, visuel du Dream Tour, 2000
Nous voyons nettement ici les prémices de la croix de Paradize, et à partir de 2000 Nicolas mettra effectivement des roses partout. Un signifiant romantique ?
"Je les ai vus 2 fois au Zénith, j'aime énormément Maybe Sunday
(sic), mais j'avoue avoir du mal à rentrer dedans, par contre les
concerts étaient magnifiques !!!"
On parle évidemment du premier single, "Maybe Someday". Tristement, Nicolas ne semble pas avoir retiré autre chose du très mature et raffiné Bloodflowers.
En 2000, Indochine sortait Nuits Intimes, pensé comme un anti-best of. Indochine Mk1 tirait sa révérence de la plus belle des manières, avec des morceaux sublimés par un collectif en état de grâce où chacun est au top, y compris Nicolas ! Jean-Pierre Pilot y est virtuose, d'une grande implication mêlée d'un respect infini pour les compositions de Dominique Nicolas, et s'y montre même plus expérimental que jamais avec "Punishment Park".
Au moment de passer au XXIᵉ siècle, Nicolas s'était intégré à la fois dans un logiciel indé et gothique. L'un n'amenant pas forcément à l'autre, mais étant tous deux permis par une certaine attitude d'artiste en décalage avec le dit grand public, ce sont des univers dans lesquels il était finalement assez logique - et amusant - de voir évoluer le chanteur d'Indochine.
De la même manière que l'étrange Wax, la combinaison proposée sur Dancetaria ne ressemblait pas à grand chose d'autre, et n'aurait pas dû être vendue avec un discours marketing centré sur l'affiliation à telle ou telle figure plus crédible. Nicolas avait un album très cohérent sous la main, et n'avait pas besoin de chercher à être un Molko ou un Anderson local, ni à calquer des esthétiques piochées ici et là, organisées en patchwork. Comme nous l'avons dit par ailleurs,
Indochine reste un groupe extrêmement français, et la qualité et la pertinence ne se transmettent
pas par rayonnement, ou captation de codes visuels.
Quant à Stéphane Sirchis, il semble qu'il ne fut jamais si important pour Indochine qu'en 1999.
Le jeune groupe Indochine Mk2 a pourtant su se montrer captivant, à l'image de la vidéo ci-dessous. Malheureusement, cela ne dura pas bien longtemps. Malgré le savoir-faire bien réel d'Olivier Gérard, il semble que le départ de Jean-Pierre Pilot n'ait jamais vraiment été comblé.
Que Dancetaria soit considéré comme le meilleur album d'Indochine ne nous semble pas aberrant. Il est même probable que sa qualité d'album-charnière entre les deux projets, et que l'on puisse considérer comme faisant partie de l'un ou de l'autre, lui donne encore plus de crédit.
Il fut en tout cas à sa sortie l'album le plus imprévisiblement impressionnant, et reste à ce jour un des disques d'Indochine les plus déroutants. S'y rencontrent le savoir-faire de Jean-Pierre Pilot, le talent de Stéphane Sirchis, l'enthousiasme d'Olivier Gérard et un Nicolas Sirchis au meilleur niveau musical possible... Des aptitudes durement gagnées qui n'allaient pas mettre longtemps à disparaître.
Indochine serait un groupe trop subtil pour les gros doigts de la critique et des non-fans.
Très souvent, des démonstrations sont employées, par Nicolas comme par ses défenseurs et communicants, pour forcer le respect de la part d'un certain public qui n'apprécie ou ne saurait pas apprécier Indochine. Comme
s'il fallait contraindre le naturel, canaliser les ressentis,
décrédibiliser un public moins dupe par manque de vrais arguments. Une souffrance de chaque instant
pour les besoins de contrôle de notre héros incompris.
Florilège :
"Car n'en déplaise auxrabat-joie qui en sont restés à l'image d'une
laborieuse parodie des Inconnus, Indochine affiche une belle santé et se
conjugue toujours au présent."
"Je
ne la lis plus depuis très longtemps [la presse rock, ndlr]. Elle n'a
pas changé : elle sert à informer et à faire découvrir. Son problème est
que la plupart des journalistes de cette presse sont des gens qui
auraient voulu un jour être star de rock mais ils n'y sont pas arrivés.
On sent alors chez eux une aigreur et une ingratitude permanente.
Maintenant, il y en a aussi de très bons..."
Nicolas Sirchis, Franco Scoop, "Qu'en pense Nicolas ?", juillet 2000
"Emmerder tout le monde ! Quoiqu’il arrive, on est là ! Et je n’ai
pas besoin de serrer la paluche à Pascal Obispo ou autre chose pour être
reconnu !"
"Les gens qui n'aiment pas Indochine aujourd'hui sont des gens qui sont éloignés de notre sphère et qui sont plus jaloux d'un succès qu'ils ne s'expliquent pas."
Nicolas Sirchis, Rockmag, novembre 2002
"N'en déplaise aux Inrockuptibles
et à ceux qui nous crachent dessus, Paradize plaît aussi à ceux qui
écoutent Placebo, Marilyn Manson, Smashing Pumpkins ou Mylène Farmer. Il
fait exploser les arrière-pensées préfabriquées. Le fait que Gérard Manset et Jean-Louis Murat aient voulu apporter une chanson en est la meilleure preuve."
Nicolas Sirchis in Indochine de A à Z, Sébastien Bataille, 2003
"Non seulement Paradize est l'un des meilleurs disques pop de l'année, tous genres confondus, mais il est aussi l'occasion pour Nicola Sirkis d'affirmer son retour sur le devant de la scène en adressant un message fort à tous les détracteurs de son groupe. Un beau bras d'honneur bien rock'n'roll. Bien joué !"
Yves Bongarçon, Rolling Stone, janvier 2003
"Qui en effet aujourd'hui aura l'outrecuidance d'affirmer en
pinaillant et sans se ridiculiser que Indo n'est pas rock ?"
Yves Bongarçon, Rocksound, avril 2002
Ici, un décalque d'un des arguments de fans les plus courants :
"Indo est la cible éternelle des jaloux et des ignorants : 'Nico chante faux, ses textes sont nuls...' Les gens ne connaissent pas suffisamment Indo et jugent sur quelques chansons."
Christian in Indofans, Jean-Eric Perrin, Pop Culture, 2014
Le chanteur d'Indochine a toujours profondément méprisé la critique, et semble avoir transmis
ce logiciel à son public : il n'y auraient que ceux qui bossent et ceux
qui ne savent que commenter le travail des autres. Certes, l'immense médiocrité
de la critique musicale en France nous mène à comprendre ce sentiment :
Indochine est l'exemple parfait d'une musique souvent rejetée par
principe.
Mais de son côté, Nicolas n'a jamais caché sa volonté d'infiltration dans les mécanismes de perception de son propre groupe, que ce soit pour cadrer l'écoute des albums que pour commenter les critiques. Il agit autant comme le chef d'un fan-club que le leader du groupe révéré : en ce sens, il s'est très souvent distingué par son emploi d'un vocabulaire et d'une rhétorique de fan plutôt que de musicien, notamment en rejetant l'analyse et en usant plus que de raison des thèmes de la persécution et l'incompréhension des autres.
Et ce, quitte à transformer les inévitables dissonances et malaises, en postures de vilain petit canard qui dérangerait un certain ordre établi. Un peu à la manière d'une Ségolène Royal qui pense déranger ou d'un Nicolas Dupont-Aignan qui croit gêner.
Ce mépris de la critique semble venir d'une blessure plus ancrée. Sans entrer dans la psychologie de comptoir, Nicolas est un fils préféré qui a reçu dans sa jeunesse, de son propre aveu, les foudres des professeurs à propos de son maniement de la langue française.
Nous n'épiloguerons pas sur les défauts du système éducatif et l'intransigeance de certains enseignants face aux élèves ayant des difficultés avec ce conformisme social. Lorsqu'après cet échec scolaire, il forma un groupe montrant qu'il était capable de réaliser quelque chose, Nicolas a continué à subir des parti-pris qui n'allaient pas dans son sens. Et l'histoire lui a donné raison, car il a indéniablement réussi à construire une œuvre. Mais que ce fut difficile d'obtenir une certaine légitimité ou reconnaissance, et encore à ce jour !
Inévitablement, il est plus à l'aise face à des journalistes acquis - et/ou des amis - que face à des gens plus éclairés qui pourraient le mettre en
difficulté. Vu son excès de confiance, toute critique négative ne
pourrait qu'être exagérément ressentie et remuer le couteau dans la
plaie. Son rejet de la critique atteint même les indophiles plus éclairés, ceux-là même qui parfois essaient d'en apporter sur les forums.
"Personnellement moi je m'occupe de mon, de mon Twitter, Instagram,
c'est ça... Sur les forums euhhh... J'y vais un peu de moins en moins,
parce que y'a beaucoup trop de critiques. Ça me saoule. Ouais, ça me...
ça me saoule, héhé, donc... Mais nan mais c'est parce que c'est des, ils
sont assez euh... - Exigeants ? - Non, jamais contents.
Tséhahahaha ! Oui nan mais après les modérations... Nan mais après tout
le monde peut dire ce qu'il veut. Mais bon euh... Par contre, sur mon
Twitter tout le monde me félicite et tout, c'est cool."
De la même manière, comme dans les sectes, les fans - ou les croyants - sont mieux entre eux à l'abri des emmerdeurs, toujours trop cons pour comprendre ce qu'il faut comprendre.
Nous l'avons beaucoup développé : Nicolas est le principal conteur de sa propre histoire. C'est la raison pour laquelle il semble vouloir ridiculiser les gens qui ne l'aiment pas, en les réduisant à des sortes d'ignares, manquant de culture pour apprécier Indochine, tout en canalisant sa communauté de fans autour d'un anti-intellectualisme béat. Celui-là même qui fonde le catéchisme indochinois à travers le fameux adage "ça ne s'explique pas, ça se vit", et permet l'adhésion totale à une doxa sans autre forme de discussion perçue comme hors-sujet.
Chez Indochine Mk2, rien ne semble subsister au delà d'une certaine idée lointaine de la musique et de la culture, ici largement satisfaisante pour des gens qui se voient suffisamment instruits, puisqu'ils ont su apprécier Indochine, eux !
Le drame, c'est que ce refus de la réflexion semble indispensable pour accrocher pleinement à Indochine Mk2, sans entraver la magie... De plus, cette mentalité ne fait que creuser le fossé existant entre ceux qui n'aiment pas Indochine et les fans : une grande partie de ces derniers forment une sorte d'armée de défense très active sur Internet, à la limite du lobby, se retrouvant autour de l'intime conviction qu'Indochine est le groupe ultime, et qu'il ne peut en être autrement. Et Nicolas le dit !
"Les fans du groupe font un lobbying très puissant, ils font écouter
nos chansons à d’autres qui leur répondent : ah, on ne savait pas que
c’était comme ça !"
"Il y a toujours des gens qui ont la haine. Moins qu'avant, mais quand même. Maintenant, les plus intelligents de nos détracteurs avouent au moins un respect pour ce groupe. Mais il y a une haine, une telle haine, que je n'arrive pas à élucider. Des crachats, des commentaires qui disent juste 'c'est de la merde'. Étienne Daho est un peu passé par là, par le côté 'non chanteur', mais ça n'a pas duré longtemps pour lui. Il y a une haine pour les gens qui ont du succès en France. On ne pardonne pas l'insuccès, mais encore moins le succès."
Nicolas Sirchis in Indochine, le livre, Jean-Eric Perrin, 2011
Donc, Nicolas en est carrément à juger l'intelligence des gens qui commentent ses activités. Doit-on avoir la férocité de lui rappeler qu'il n'est pas exactement le couteau le plus affûté du tiroir, lui non plus ?
Définitivement selon lui, c'est bien par manque d'intelligence ou de culture que certains n'aimeraient pas, ou ne sauraient pas reconnaître une bonne fois pour toutes qu'Indochine, c'est bien. Mais peut-être comprendra t-il un jour que le problème constant des groupes ayant porté le nom Indochine, c'est lui. Il est la raison principale de ce rejet récurrent de la part de ceux qui n'aiment pas Indochine, et que si peu de fans arrivent à concevoir.
S'il existe pléthore de mauvais professeurs, de chroniqueurs
consternants et de détracteurs primitifs, la critique musicale n'est pas
une activité de frustrés ou d'artistes ratés.
C'est une activité intellectuelle qui n'a rien d'aisé et qui est
surtout nécessaire, tout comme le travail d'historien ou encore de journaliste d'investigation : déboulonner les mythes, pour se concentrer sur
les faits. Un travail à faire impérativement face à Nicolas.
Nous avons plusieurs fois avancé que Nicolas ne parlait de rien en particulier dans ses chansons - au delà de l'exercice d'un certain effet Barnum - mais ce n'est pas tout à fait vrai. Non seulement il fabule lorsqu'il prétend ne jamais parler de lui, mais nous pouvons surtout aisément dégager des thèmes très redondants parmi lesquels l'héroïsme, l'incompréhension des autres, la persécution, la hardiesse, l'impertinence et la mobilisation de jeunes gens en bande. Ce qui est très parlant sur sa personnalité et l'état d'esprit transmis aux fans.
Les méchants du monde indochinois ne seraient-ils pas les vilains des blockbusters que Nicolas se raconte dans sa tête ?
Il semble également que le rapprochement voulu par le chanteur d'Indochine avec d'autres domaines musicaux pour changer son image, aient provoqué des interactions entre des publics qui n'avaient qu'assez peu à partager. Au vu des dissonances provoquées par ces hybridations incongrues, en plus d'un comportement systématique d'aboyeur opprimé, Nicolas et ses fans ne pouvaient in fine que passer pour des moutons noirs.
Mais vue la foi des fans actuels en Nicolas, toute critique sur le groupe, argumentée ou non, ne peut que passer pour hérétique. Comme dans les pratiques religieuses les plus extrêmes, ceux qui n'aiment pas Indochine doivent être vues comme de mauvaises personnes et leur mentalité au minimum douteuse. S'ils écoutaient, ils comprendraient...! Mais vous savez, on peut ne pas aimer Nicolas Sirchis et être quand-même quelqu'un de bien.
"Le
rock, pour moi, doit être avant tout sexuel. Prince, Bowie, Patti
Smith, ça transpire le sexe. Le rock, c'est la morale, le sexe et le
social. Alors oui, je fais ça, mais sans tomber dans l'obsession non
plus. C'est vrai que ça passe inaperçu, mais je ne peux pas écouter les
albums à la place des critiques..."
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011
Ce rejet d'un revers de la main systématique reste à l'image de cette citationaberrante, aussi consternant qu'insuffisant. Mais alors, s'il n'y a que ceux qui ont compris d'un côté, et de l'autre les ignorants, les jaloux et les rabat-joies, vous nous mettriez dans lesquels ?