2005 - Alice et June

Alice & June aura quinze ans à la fin de l'année 2020, soit l'âge de sa cible.
 

Rétrospectivement, il est intéressant de voir que le groupe de cette époque est assez différent de celui d'aujourd'hui, et ce par plusieurs aspects. La mode est au rock sombre, aux vêtements noir foncé, et surtout les musiciens du projet sont trentenaires et quadragénaires.

Le collectif de 2005 est pourtant - à la différence de François Matuszenski qui remplace Frédéric Helbert aux claviers, et François Soulier arrivé au cours de la tournée pour remplacer Matthieu Rabatté aux fûts - constitué des mêmes personnes qui avaient permis le Paradize Tour. Cet Indochine-là tient en 2005 à faire table rase de cette période spectaculaire aux retombées colossales, et n'entend pas occulter sa qualité de tout jeune groupe à l'enthousiasme inchangé. 

Voir : 2002 - Paradize


Si nous pouvons argumenter qu'Indochine Mk2 a depuis poursuivi naturellement son évolution, nous constatons surtout que l'époque et les tendances ont changé. En 2005, les fameuses influences d'Oli de Sat, mises en avant pour valoriser un nouvel Indochine en phase avec son époque, sont toujours perceptibles et s'entendent dans la musique.

Nous discutons ici d'un album qui aujourd'hui encore tient une place toute particulière dans le cœur d'une importante génération de fans, encore trop jeunes pour être considérés comme des vétérans, mais déjà trop vieux pour rester dans la cible de Nicolas Sirchis. Ceux-là peuvent commencer à dire "Indochine, j'aimais avant."

Mk2 en conférence de presse à la Tour Eiffel, 2005

Si Paradize (2002) pouvait constituer la fin d'une époque, il en marque le début d'une autre, que nous discutons sur ce blog depuis maintenant près de deux ans. Comme nous l'avons déjà dit, il est l'indéniable premier album - avec son côté do it yourself - d'un nouveau groupe qui reprenait les choses à zéro.

Après le succès dithyrambique de Paradize et sa tournée triomphale, c'est un Nicolas plein de confiance en lui qui aborde l'exercice difficile du deuxième album. Il y a une forte attente du public et des médias, mais visiblement peu de doute du côté de la scène. Tel le tout jeune groupe qu'est Indochine Mk2, c'est tout guilleret, avec de gros moyens et une équipe de techniciens dévoués qu'il rentre en studio pour enregistrer un successeur à Paradize, dont le Z perd tout son sens.

En 2005, lors de la sortie d'Alice & June, la mode est toujours au noir. Comme pour compenser un rock de plus en plus épuisé, il semble que la recherche de crédibilité aille de pair avec le choix d'aller toujours plus loin dans la noirceur et la dureté du son. À cette époque, Indochine Mk2 se définissait sur Myspace comme Pop/Rock/Glam, rappelant quelque peu le pop/glam/goth de Dancetaria.


Il fallait entretenir la street cred rock entamée avec Paradize, c'est pourquoi l'influence de Marilyn Manson, qui avait sorti The Golden Age Of Grotesque deux ans auparavant, est toujours présente. On se met à retrouver dans Indochine Mk2 un côté cabaret, théâtral et un peu absurde qui n'existait pas du temps de l'album précédent, plus axé sur une mode alternative rock et indus.

Marilyn Manson, 2003

Nicolas Sirchis, 2005

Si Nicolas est le Révérend, Olivier Gérard est alors le spooky kid en chef, le John 5 de service.

Olivier Gérard en 2005, que personne n'a jamais appelé comme ci-dessus.

Le groupe est alors encastré au maillet dans cette époque dite du retour du rock, représentée par les florissants Rockmag et consorts, enthousiasmés à l'extrême par ce qu'était devenu Indochine.

Compilation Les tueries Rockmag #1 avec "Vibrator" en plage 1, 2005

C'est pourtant à cette époque qu'Indochine Mk2 laisse de côté l'aspect underground de Paradize, et préfère s'afficher dans des lieux huppés, comme pour marquer leur élégance et leur maturité. C'est alors un groupe embourgeoisé qui propose un patchwork mêlant baroque, XIXᵉ, belle-époque, gothique puis emo, qui dans la bouche de Nicolas puis des fans, sera résumé par le mot fourre-tout romantique. Nicolas souhaite toujours donner l'image d'un groupe cultivé et littéraire, un peu dandy, mâtinée de références picturales. 

Le temps d'une pose à la Molko, indispensable du fait d'un duo sur l'album, brossant le cuir de ceux qui voyaient dans Indochine une sorte de Placebo français, malgré l'absence criante de points communs musicaux.

Placebo en 2003

Mk2 en 2005

Voir : Placebo


Aqme semble également avoir eu son importance :

AqMe en 2003 pour l'album Polaroïds & Pornographie

Nicolas, catapulté au septième ciel par Paradize, souhaite en 2005 réaliser une œuvre, au sens noble. Il s'agit ici de produire une musique analogue mais de soigner encore plus l'emballage : l'idée d'un concept-album naît alors dans l'esprit du chanteur. Pendant l'année précédant la sortie du disque, il annonça un album en préparation qualifié de "joyeusement romantique, violemment pornographique".

La porte est ouverte, autant y entrer avec de gros sabots.


Quand l'album sortit enfin, Nicolas montrait déjà au cours de très vagues explications qu'il n'y avait pas vraiment de concept, mais juste un mélange de plusieurs influences.
"En fait tous les mercredis matins, je lisais Alice au pays des merveilles à ma fille et je me suis aperçu, vraiment, en relisant ce livre, que c'est un peu Alice au pays des cauchemars... Donc c'est un peu devenu le concept de l'album entre guillemets. Pour résumer, aujourd'hui le monde c'est un peu Disneyland avec la peine de mort quelque part. En fait tout l'histoire est un petit peu un compte autour de deux jeunes filles qui s'appellent Alice et June, des filles qui se racontent leurs histoires. Cette année, il y a eu une chose qui m'a assez... Il y a deux filles qui se sont jetées d'une falaise dans le nord de la France, elles tenaient un blog et aimaient plusieurs choses, dont le groupe. Donc c'est un petit peu toute cette histoire, où aujourd'hui on est dans un monde à la Disneyland, avec des paillettes, et où il faut toujours essayer de rigoler et de faire bonne figure. Et d'un autre côté la peine de mort est partout... Pas la peine de mort au sens judiciaire du terme, mais au sens de la fin de la vie, au sens attentats, au sens répression, au sens guerre, etc. Il n'y a pas d'illusion, quoi !

Et donc tous les textes sont autour de ce thème ?
En gros oui, ce n'est pas un album concept non plus, mais c'est un peu les contes de deux jeunes filles dans un monde comme ça, quoi."

Nicolas Sirchis, Rockmag, août 2005

"Le 'je' que j'emploie dans les textes est féminin. On pourrait parler d'un album conceptuel autour de deux jeunes filles, Alice et June, au pays des cauchemars."

Nicolas Sirchis, Le Parisien, septembre 2005


"Pour l’album il y a 3 sources d’inspiration qui me sont arrivées. Quand je suis parti à Tokyo, j’ai rencontré des filles qui font partie d’un collectif manga, qui sont regroupés autour de Tokyo Bravo et Girl’s Don’t Cry. C’est des livres qu’on ne peut trouver qu’à Tokyo. J’en ai rencontré 2 ou 3, et elles font des histoires vraiment trash, mais absolument pas vulgaires… Ça m’a assez influencé, elles parlent de leur anorexie, elles parlent de leurs problèmes sexuels, elles parlent de pas mal de choses… Après, il y a eu le suicide de ces deux jeunes filles qui ont sauté d’une falaise au mois de janvier l’année dernière, et il y a Alice au pays des Merveilles que j’avais acheté pour le raconter à ma fille et, en le redécouvrant, j’ai trouvé que c’était assez déglingué quand même. C’est presque un trip ! Ça a un peu mûri dans ma tête, et à partir de là, j’ai essayé de bâtir une histoire autour de deux jeunes filles sans âge qui se racontent des choses. Là c’est June qui parle à Alice [le titre éponyme, ndlr], et plus tard on retrouve June parlant de ses problèmes à elle."

Nicolas Sirchis, Rockmag, décembre 2005

 

"Il y a aussi un fait divers qui m’a marqué, ce sont ces deux filles du Nord qui avaient fait un pacte pour se suicider. On commençait à beaucoup évoquer ces choses dans les médias, et comme on arrivait dans une sphère un peu gothique, c’était plausible qu’on s’inspire de ça. D’autant plus que la rumeur racontait qu’une des filles était fan d’Indochine. L’idée était d’écrire une sorte de conte, sur ces deux personnes, mélangé avec Alice au pays des merveilles.

Nicolas Sirchis in Indochine, le livre, Jean-Eric Perrin, 2011


Le fait divers évoqué est le suicide commun de Clémence, 14 ans, et Noémie, 15 ans, en 2005 au Cap Blanc-Nez. Nous ne savons pas de quelle rumeur parle ici Nicolas ; qu'une des deux filles ait aimé Indochine n'est pas documenté et reste invérifiable. Rappelons que, depuis son invention d'un Gérard Manset écrivant "Entrez dans le rêve" en pensant au groupe, et d'un Brian Molko "jeune fan d'Indochine", Nicolas est capable de s'inventer des fans.

Voir : Placebo


De plus, nous trouvons profondément déplacé de trouver plausible de s'inspirer d'une telle tragédie, se sachant dans un logiciel marketing ciblé sur le mal-être et un certain look goth.

Les paroles conventionnelles reprennent les éternels thèmes nicoliens : mal-être adolescent, découverte de la sexualité, grandes personnes qui ne comprennent pas, persécution. Il avoua même être allé fouiner sur des skyblogs pour trouver de l'inspiration et produire une histoire.

Pouvez-vous nous en résumer les grandes lignes ?
"La frontière ténue entre promesse et pacte est-elle la différence entre Alice et June ?
Non, je ne fais pas de différence entre mes personnages. Deux fillettes se promettent un amour qui ira jusqu'au bout. Jusqu'à la mort. Jusqu'à une autre vie. Ou plus loin. N'importe qui rêverait de vivre une histoire aussi forte... Dans ce couple, il y a forcément une faible et une forte mais j'ai évité la question. Le premier disque est à Alice, le second à June, mais chaque chanson existe indépendamment de leur histoire. 'Morphine' et son piano à la Melody Nelson n'a par exemple pas besoin de cadre et le disque est plus une année et demi de travail d'Indochine que le concept-album que la critique y voit."

Nicolas Sirchis, Instant Mag2 spécial Indochine, 2006

Le concept ne serait alors qu'une invention de la critique ? Et c'est aux autres que Nicolas reproche d'être à côté de la plaque ? 


Plus plausiblement, il semble qu'il y ait eu une envie bien réelle de produire un album concept, mais que cela lui ait échappé des mains. Pour preuve, il ne savait pas (ou plus) au moment de la sortie du disque s'il fallait le vendre comme tel ou non.

Il y avait sans aucun doute une idée de départ, une envie de produire un gros morceau avec une tracklist chronologique, mais tout mène à penser qu'au fil de l'écriture du disque, vus la dispersion des thèmes et le manque de matière, le projet a été dilué en cours de route. Sauf les mots "concept" et "histoire", conservés ici et là pour le discours promotionnel comme des sceaux arty. Il en allait de même pour le
 choix d'un double-album, vendu avec un discours évoquant des classiques du rock old wave.
"On a tous envie de continuer Indochine sur scène, envie de faire notre Exile on Main Street, sans être présomptueux."

Nicolas Sirchis, Rolling Stone, mai 2003 

 

"La plupart entrait dans un studio pour la première fois, et ils ont vite compris leur rôle de sales gosses à la Pink Floyd de The Wall."

Nicolas Sirchis à propos des Normandy Kids, Instant Mag2 spécial Indochine, 2006

De rock, il en est effectivement question. Sans surprise, le disque fait la part belle à de lourdes guitares afin de nous en mettre plein les oreilles. Si plusieurs morceaux pouvaient satisfaire les amateurs de guitares modernes et très saturées (Rammstein, Manson...), les indophiles plus délicats qui avaient poussé jusqu'à Dancetaria se virent ici définitivement exclus.
"C'est pas un album pop, quoi !"

Nicolas Sirchis, Rockmag, décembre 2005

AqME, alors très populaire auprès des jeunes lecteurs de Rockmag & co, constitue sans aucun doute une des influences les plus identifiables d'Alice et June, et apparaît même sur un titre de l'album. Comme pour confirmer la place d'Indochine dans le petit monde du gros rock, il fallait qu'un adolescent métalleux, un peu romantique et habillé en noir puisse trouver l'album à son goût.
"Nous avions composé un titre dans un esprit pop que nous n'avions pas terminé au moment de l'enregistrement de notre deuxième album Polaroïds & Pornographie. [...] Notre manager nous a demandé si ça nous branchait d'écrire pour Indochine. Écrire sur commande n'est pas notre truc, mais on s'est rappelé de ce morceau qui, retravaillé, pourrait faire un bon titre AqME/Indo. On l'a maquetté dans la foulée, puis envoyé au groupe."

Interview d'AqME, Instant Mag 2 spécial Indochine, 2006

Voilà comment un morceau d'AqME devint un morceau d'Indochine. Le résultat de cette collaboration, l'orageux "Aujourd'hui je pleure", peut pourtant être entendu comme une illustration particulièrement éloquente de ce que Nicolas souhaitait faire dans ces années skyblogs. L'influence du groupe néo-métal parisien s'entend aussi notablement sur les guitares les plus dénudées et les basses les plus vrombissantes de l'album ("June"). Nicolas avait même mis un autocollant "AqME" sur sa guitare, retiré depuis.

Mk2 avec AqME, 2005

Son coup de cœur datait de deux ans auparavant : 

"Ça part comme une pure mélodie. Je ne connais pas. Aqme ? La mélodie est vachement forte. J'aime mieux ça que Pleymo, que je trouve un peu trop bruyants. Mais là, Aqme, c'est chez qui ? Sur un label indépendant? Je vais l'acheter. J'aime beaucoup leur pochette en tout cas."

Nicolas en blind test à propos de "Si n'existe pas", Rocksound, avril 2003
Ouais voilà, la pochette.


Alice & June est un album dont les défauts envahissants occultent les quelques qualités, qui en deviennent bien difficiles à défendre
. Ce double-album n'a aucune raison de l'être, beaucoup trop long pour un disque si bruyant. Malgré quelques réussites, une bonne moitié des titres reste à jeter à la poubelle ou au moins remiser en face B. Nicolas confiait une certaine désinvolture, et trahissait un excès de confiance :
"Un titre qui a été écrit à Paris en une journée. [...] Moi, pour le refrain, je voulais ce truc avec des lalala, donc on a tourné un petit peu, 5-10 minutes autour de ces accords, et puis c'est venu très, très vite."

Nicolas à propos de "Black Page", Rockmag, décembre 2005

"Ça c'est un titre qu'on a composé comme ça en une journée."

Nicolas à propos de "Vibrator", Rockmag, décembre 2005

"Adora, en fait, le gimmick vient de moi. J'ai trouvé ce truc, un jour, je l'ai présenté à Olivier, et en deux jours c'est devenu ce morceau."

Nicolas à propos de "Adora", Rockmag, décembre 2005

Des déclarations inattendues pour un groupe qui se prétendait plus exigeant et réfléchi que les soit-disant spontanés et inconscients Indochine Mk1.

Voir : Révisionnisme et malentendus


Une version simple de l'album sortit quelque temps après, corroborant l'idée que le double n'était pas justifié. Connaissez-vous un autre concept album existant en version réduite de moitié ?

"C'est rassurant qu'on y lise cette cohérence car il y a eu, pour des raisons purement commerciales, une version simple qui réunit des chansons des deux disques. La fabrication a été lancée une fois les 200 000 premiers disques vendus. On ne peut malheureusement pas contrôler le prix d'un double album très longtemps. J'avais envie que ce disque ne soit pas cher, il a donc été disponible à moins de 20 euros pendant les trois premiers mois. Ensuite, une version condensée est sortie avec quelques titres en moins et on n'a gardé que ceux concernés directement par l'histoire."

Nicolas Sirchis, Instant Mag2 spécial Indochine, 2006

Qu'en penses les fans : "Ceremonia", "Crash Me", "Starlight" n'étaient-ils pas des titres concernés par l'histoire ? De plus, quel étrange concept album propose des titres en plus de sa supposée histoire ? À part pour révéler accidentellement une volonté de remplissage ?

Pour étayer encore cette idée, l'album suivant La République des Météors fut décrit par Nicolas comme devenu, par accident, l'album le plus conceptuel du groupe. Ce en quoi il n'avait pas fondamentalement tort, même si nous nous amusons du fait qu'il ait reproduit la même erreur de communication sur ledit album (et même le suivant en 2013), et trahi une nouvelle fois sa confusion quant à ses propres textes.


À cette occasion, Nicolas réaffirma Alice et June comme tel :
"Est-ce qu'il y a une thématique, un concept, comme il y avait sur le précédent ?
Aucune. (rires) Y'a aucune thématique, ni un concept, c'est vrai qu'Alice & June est un album conceptuel, y'a une série de morceaux mais ce qui en ressort un petit peu c'est le côté euh... Enfin je sais pas, il faut peut-être se poser la question..."  
Nicolas Sirchis à propos de La République des Météors, conférence de presse, 2009 

Jamais le double-album ne fut interprété dans l'ordre et dans son entièreté.
"Ces concerts secrets (trois dates en décembre 2005, ndlr) ont été la seule occasion pour nous de jouer la quasi-intégralité d'Alice et June, ce qui n'est évidemment pas possible en tournée. Les concerts d'Indochine ont toujours fait au moins deux heures."

Nicolas Sirchis, Instant Mag2 spécial Indochine, 2006

Pour quelle raison ne serait-ce "évidemment" pas possible en tournée, étant donné qu'Alice et June dure un peu plus d'une heure et demie ? Les concerts secrets proposèrent douze titres parmi les vingt-deux plages que comptent le double album, et sans tenir compte d'aucune chronologie. La même sélection de titres fut proposée sur la version simple, et cela ne peut pas être une coïncidence.

Les setlists de la tournée qui suivit, mélangeant allègrement les titres, confirmèrent elles aussi qu'il n'y avait pas de chronologie dans Alice et June. Finalement, ce concept était simplement celui d'un décorum et d'une certaine ambiance.


Le livret montre le groupe photographié au Hasselblad par Peggy M, selon une relecture du Déjeuner sur l'herbe d'Edouard Manet (1863). Nicolas évoquait dans Kissing my Songs la pochette  de See jungle ! de Bow Wow Wow (l'inspiration principale pour "Okinawa"), qui proposait déjà en 1981 une référence au célèbre tableau.
 
 
See jungle !, Bow Wow Wow, 1981

Si Nicolas était un adepte de Tim Burton depuis longtemps, la mode très présente au milieu des années 2000 a certainement ravivé quelque chose. Si sa mention était complètement absente du temps de Dancetaria et Paradize, l'univers clownesque du réalisateur est de nouveau présent dans l'esprit de Nicolas, et Charlie et la chocolaterie (2005) lui donna une idée.


La scène de l'Alice & June Tour représentait une réalisation originale et impressionnante. Nous pouvons parler ici d'une inspiration relativement digérée, même s'il est amusant de constater qu'ici encore, la source se trouve très aisément dans les deux années précédentes. Esthétiquement, ces concerts étaient réussis, et le DVD de 2007 le prouve. Sonorement et musicalement un peu moins : les morceaux très distordus d'Alice et June étaient interprétés avec un son à la limite du supportable.


Du rock gothique, et par extension, du glam rock, il restait cela : une scène pensée comme un espace magique et quasi religieux, avec des représentations cérémonielles. Au centre, une star charismatique exerçant, à base d'un discours fondé sur le ressenti et l'irrationnel, une fascination démesurée sur un public de visages blancs & vêtements noirs souvent esthétiques et sexualisants pour de très jeunes femmes.
 
Si le glam de Dancetaria avait été expliqué à l'époque par un goût pour la sensualité et la provocation (en pleine vague Placebo), fallait-il comprendre le glam d'Alice et June comme la révélation d'un Nicolas se sachant adoré par de jeunes femmes, et promis à de grandes choses ?

Swan dans Phantom of the paradise (Brian de Palma, 1974)


 
La pochette d'Alice et June est très réussie - si on ferme les yeux sur les éternelles petites filles. C'est une artiste américaine, Ana Bagayan, qui formule une proposition au groupe, et Nicolas évoquait aussi un goût pour le peintre Mark Ryden, dont il n'a plus jamais parlé depuis.

Ana Bagayan

Mark Ryden

Pochette d'Alice et June par Ana Bagayan

Nicolas enfonçait alors tous les clous possibles pour valider sa posture d'esthète rock, au moyen d'un name dropping de musiciens.
"C’est tout à fait mon univers : des images enfantines, dans un monde déglingué d’adultes. Beaucoup de gens du rock aiment ça : Beck, Björk… Le plus gros acheteur de Ryden, c’est Johnny Depp."

Nicolas Sirchis interviewé par Jean-Eric Perrin, RFI Musique

Indochine Mk2 revendiquait aussi à l'époque une proximité (qu'ils n'avaient pas) avec les très hype The Dresden Dolls. Nous y constations la logique habituelle de rapprochement avec une hype par parenté visuelle. Cet air du temps "rock", "décalé", "habillé en noir" avec les cheveux dans la gueule, fut très à la mode chez beaucoup de groupes internationaux de cette décennie, de la pop à la dark wave en passant par le métal et même la variété française.

Trent Reznor pour "With Teeth", Scarlet Page, 2005


The Dresden Dolls, 2002


Bien qu'une très grande partie des fans de cette époque aient repris ces looks emo ou gothique, pensant correspondre au cliché romantique et au cirque esthétique et vestimentaire de cette période, la fin du pénible Alice & June Tour en sonna le glas. L'image des Dresden Dolls disparut, les fans ne s'habillèrent plus dans les boutiques emo, et on ne retrouva plus jamais mention de Marilyn Manson, de Tim Burton, d'Ana Bagayan et Mark Ryden. Plus surprenant, Placebo disparut également : "Pink Water" sortit en single dans une version chantée par Nicolas uniquement, et le sujet ne fut quasiment plus jamais abordé.


À la différence des plus dispersés adolescents de 2020, 2005 présentait des cibles un peu plus claires et une mode plus identifiable, notamment à travers les skyblogs et Myspace. Ce statut culte d'Alice et June, bien que pas franchement différent des autres albums d'Mk2, peut en partie s'expliquer par une communication redoutablement séduisante, qui toucha une cible candide et vulnérable en plein dans le mille. La vacuité et le flou des paroles, et l'absence de propos vraiment clair permirent une identification facile : les auditeurs et auditrices purent combler les immenses espaces vides d'Alice et June avec leur propre ego.

L'inconséquence de Nicolas se multiplia avec la superficialité du fan hardcore, qui allait alors rencontrer un miroir flatteur de lui-même. C'est ce que prédisait très justement Jean-Claude Perrier, quelques mois avant la sortie du disque :
"Ça va plaire furieusement. Et même faire un malheur auprès d'ados en mal de repères, tout prêts à aduler une star qui réussit le tour de force de leur parler de leurs problèmes, et de leur renvoyer une image embellie d'eux-mêmes par la magie du spectacle." 

Jean-Claude Perrier, Le Roman-vrai d'Indochine, Bartillat, 2005

A l'instar de l'art contemporain, il revient au public d'imaginer un sens personnalisé à la proposition. Ce qui expliquerait en partie le succès d'Indochine Mk2, et surtout l'aspect sectaire de l'Indo Army : "Si tu n'aimes pas Indochine, c'est moi que tu n'aimes pas / tu ne peux pas être une bonne personne"Dès lors, toute critique ou analyse des paroles deviendrait caduque et hors sujet : il n'y aurait que ceux qui comprennent ou savent apprécier et ceux qui ne comprennent pas, ennemis ultimes de l'indosphère.

Voir : Ceux qui n'aiment pas Indochine, Indochine par Nicola Sirkis & Rafaëlle Hirsch-Doran


N'est-ce pas une base un peu fragile pour un disque considéré comme si culte, d'autant que le même reproche peut être fait à d'autres albums, 13 en tête ? Le sentiment que les propos d'Indochine Mk2 "touchent juste", ne viendrait-il pas du célèbre effet Barnum ? A l'instar des horoscopes, ils restent suffisamment vagues et génériques pour que chacun s'y reconnaisse selon ses envies et besoins.
"Nous allons souvent remplir les blancs et fournir une image cohérente de ce que nous voyons et entendons, même si un examen précis et rigoureux des éléments de la situation révèle qu’elle est en fait vague, confuse, obscure, incohérente, voire incompréhensible."


"Je raconte pas d'histoires, c'est ça mon problème, en fait je raconte pas d'histoires. Y'a des gens ils ont peut-être envie d'écouter des histoires mais moi ça me fait chier. Je décris plutôt des états d'âme. Positifs ou négatifs. Des envies ou des désirs."

Nicolas Sirchis, Black City Parade, Le Film, 2013

Et Nicolas n'est bien sûr pas le seul artiste, francophone ou anglo-saxon, à écrire de manière sibylline et/ou vague, et à laisser le public injecter du contenu. Comme dit auparavant, il est possible que ce soit-là l'une des influences laissées par David Bowie et l'art contemporain (corrélés ou non), même si cela peut aussi ressembler à une excuse pour justifier l'absence manifeste de thèmes ou propos clairs, et utiliser le champ de l'art, et sa dimension mystique essentialiste. Il est aussi plausible que l'amour porté par de très nombreux fans à Alice et June soit équivalent à l'aptitude de ce dernier à encourager l'effet Barnum.


Finissons en musique, et laissons dériver notre attention sur la seule face B de cette époque, disponible sur le single Adora : "999". Oli de Sat déploie, sur ce titre arriéré, toutes ses compétences de fan français de rock indus, tandis que Nicolas ne s'embarrasse pas de paroles. Ici, il ne fait qu'y brasser du yaourt.
"J'ai été très marqué par cet album d'Aphrodite's Child qui s'appelait 999.
Nicolas Sirchis in L'Aventure Indochine, Christian Eudeline, Prisma, 2018

Raté.


Fait marquant : sur le Meteor Tour (2009-2011), "June 2" constitue ce qui reste le seul exemple - avec "Pink Water" - où Mk2 a réorchestré un de ses propres morceaux. Nous ne sommes pas ici dans le cas d'une reprise modernisée, mais bel et bien dans celui d'un groupe qui joue une vraie nouvelle version d'un morceau à lui, où les musiciens dialoguent entre eux. Cette interprétation semble venir d'une improvisation en studio, une idée lancée à la volée, sur laquelle chacun serait venu se greffer dans l'idée commune d'un "June" lent et ténébreux. En d'autres termes, on dirait un vrai groupe.



En 2020, Indochine Mk2 interprète "Morphine" à Clermont-Ferrand. Une chanson normale d'Mk2 qui n'a effectivement pas besoin de cadre particulier pour fonctionner. Et qui aurait encore mieux fonctionné avec un peu plus d'implication de la part du groupe, vu qu'elle fait partie des titres réussis d'Alice et June. Nicolas s'y montrait déjà inspiré par une pochette de DVD de Chris Marker, où ses deux films les plus connus sont proposés côte à côte.




Un concept, on vous a dit !


Voir aussi sur le blog :

1999 - Dancetaria




 


À lire également :



Annexes :




Strip de Luz, 2006

Black City Parade : Le Film

Si l'on vous parle d'un film sur la conception d'un album, vous vous figurez des musiciens qui jamment ou qui noircissent des partitions. Ou mieux, les coulisses du rock comme chez Spinal Tap. Mais auriez vous imaginé une équipe d'employés résignés autour d'un petit chef ?

 
Un film réalisé par un certain Winslow Paradise, un pseudonyme évident qui cache non pas Nicolas comme nous l'avons longtemps cru, mais un certain Fabien Martineau, administrateur de la société Isuro spécialisée dans la production de films institutionnels et publicitaires. Cette société avait déjà réalisé les visuels du Meteor Tour et des deux concerts pour Paradize+10 en plus du petit DVD qui l'accompagne.

Voir : +10


Alors que quatre ans plus tôt, La République des Météors "part dans tous les sens", ici "y'a plein de choses, dans une parade y'a plein d'éléments, d'émotions et de sensations". Soit.

Petit rappel du concept de l'album selon Nicolas : 
"Alors tu sais qu'au départ le nom de code de l'album c'était Black Pussy (rires)... Et que, euhhh, et que, parce que, tout d'un coup le morceau Black City Parade s'appelait Black Pussy, ça collait bien avec le côté un peu disco night du morceau, [...] et puis le côté euh, et puis arrivent les Pussy Riot, et je me suis dit non merde, pff... Et donc après je me balade, et puis je dis mais oui, les villes, city, voilà... Et puis pussy, city, on était dedans et boum."
Nicolas Sirchis, interviewé par Sébastien Ministru, RTBF, 2013

Ainsi, chaque lieu différent est affublé d'un "City" pour coller à cette idée. Le film montre donc des séquences à Paris City, Bruxelles City ou encore La Trinité City. Les hostilités sont lancées avec une question plus que légitime : "Est-ce qu'on a encore des choses à dire" ? Cela fait écho à ce que disait Nicolas en 2002 dans Rocksound, à propos de Paradize 
"Est-ce que je ne suis pas arrivé au bout de l'aventure ? Est-ce que j'aurai encore quelque chose à dire ? Car par exemple, ces trois albums sont ceux pour lesquels j'ai eu le plus de mal à écrire des textes. [...] Alors que pour les albums précédents avec Dominique, les textes étaient plus ou moins écrits avant, tout était maquetté avant d'entrer en studio, etc. Là, tout se fait dans la douleur..."

Dix ans plus tard, cette même douleur est immortalisée dans Black City Parade, le film. Mais cette interrogation qui paraît naturelle nous dit plus que ça. Elle montre que c'est seulement après un processus créatif qu'il détermine s'il avait encore des choses à dire, et que ce n'est pas l'inspiration ni la volonté de défendre une idée qui le motive avant à faire un nouvel album. Le film montre ce qui se passe entre ce avant et ce après.


Nos duettistes se retrouvent donc en 2011 dans l'appartement parisien de Nicolas (Paris City, donc) pour faire un peu de son.


Nous découvrons ces fameux "projets", comme par exemple la démo de ce qui donnera "Wuppertal", très éloignée du résultat final (sans guitare, dixit Olivier...). Et la déception de Nicolas quand il apprend qu'il n'y a pas de mélodie voix... Eh oui, il va falloir jouer pour que ça sorte ! Mais il ne fait pas secret de préférer arriver dans un environnement confortable avec des travaux déjà bien avancés :
"Le plus important pour moi, d'abord, c'est d'avoir la mélodie musicale et la mélodie voix."

Arrêtons-nous sur le mot "projet", qu'Indochine Mk2 préfère employer au lieu de "démo". S'agit-il, comme nous souffle le Larousse d'une "première ébauche, première rédaction destinée à être étudiée et corrigée", comme un projet de roman ?

Vu le contexte, il semble que ça soit dans le sens managérial : "un ensemble finalisé d’activités et d’actions entreprises par une « équipe projet » sous la responsabilité d'un chef de projet dans le but de répondre à un besoin défini par un contrat dans des délais fixés et dans la limite d'une enveloppe budgétaire allouée" (Wikipédia)

Le "projet" est donc ici une matière première destinée à assembler un produit, soumise à l'évaluation d'un supérieur. Nous verrions un grand intérêt à pouvoir écouter ces documents, comme nous apprécions les "home demos" ou "studio demos", disponibles auprès de groupes plus généreux. Mais chez Indochine Mk2, il semble que cela revienne à demander des échantillons du bois qui aurait servi à fabriquer un meuble.


Ainsi apparaissent les tableaux, les graphiques, avec la mélodie A, B, C, D, pour le couplet D, E, F, G... Pour autant, nous ne voyons la plupart du temps qu'Olivier ou Nicolas jouant seul. Le duo ne joue qu'assez peu ensemble, l'un des deux seulement étant musicien. Pour l'autre, son implication ne peut se résumer qu'à donner son avis sur ce qui semble bien, à essayer ou à combiner. C'est ce qui nous est montré.
Olivier Gérard : "C'est Nicolas qui me disait que dans tous les groupes y'a un duo de composition etc. Là où je pense on est complémentaire et où on se rejoint, c'est qu'on a... on a une approche très sauvage de la musique quoi. C'est à dire que... On se met devant un clavier, on essaye, on tâtonne, on se met pas de... de barrières, on essaie de pas trop intellectualiser... intellectualiser la chose. Et quand euh... Quand tout d'un coup t'as une émotion, ou tu penses que ça le fait, bah voilà tu vas pas... Tu vas pas dire 'ah oui, mais, bon...'"

C'est vrai, les exemples de groupes formés autour d'un duo de composition sont nombreux. Mais une nouvelle fois, ce n'est pas parce qu'il est dit que "tous les groupes" feraient cela, qu'il faut en faire une règle à suivre systématiquement. Cependant, ce stade du film montre quelques rares moments, peut-être pas de sauvagerie mais en tout cas d'une spontanéité agréable à l'écran. Nous serons moins dupes sur les plans ouvertement décoratifs, où Nicolas est montré avec des livres d'art ouverts sur les genoux, tel un esthète et un artiste complet. 

Arrive le moment où Nicolas et Olivier "préviennent le groupe" (!) et "ouvrent des sessions pour chacun". Il s'agit alors pour chaque collaborateur d'amener ses propositions et de les soumettre au chef, qui n'en prend que quelques éléments disparates, ici et là. La froideur avec laquelle il procède crève l'écran.
François Soulier : "Des fois y'a un morceau ou deux de retenu... Si c'est bien, hein... Puis Nicolas des fois il a des idées il te prend une intro d'un de tes morceaux, avec un couplet d'un autre morceau, avec trois morceaux il t'en fait un quoi. C'est des idées qui servent à ça."

 
L'amertume de François "Shoes" Soulier quant aux "cosignatures" est très perceptible. Les pincettes prises à propos des méthodes de Nicolas sont énormes, mais le souhait partagé par tous que Nicolas respecte davantage leurs propositions est évident. Nous nous prenons alors à imaginer des clauses contractuelles sur une autorisation de dépiautage des morceaux proposés.
Nicolas : "Le choix se fait... Par légitimité ou par impartialité... Mais par goût surtout. C'est à dire que moi si les notes ne me parlent pas j'y arrive pas."

Si le message que nous sommes censés entendre est celui de l'exigence, la réalité montre plutôt un Nicolas implacable quant à ses préférences personnelles. S'il ne fait pas de doute que le goût ici invoqué est le sien, c'est aussi le cas pour la légitimité. Les mieux documentés feront facilement le lien vers les cosignatures imposées par Nicolas sur les albums Wax (1996) et Dancetaria (1999), sur lesquels il s'arrogeait déjà une légitimité supérieure, du vivant de son jumeau.

Voir : 1996 - Wax, 1999 - Dancetaria


Il est courant et naturel de composer en testant des agencements d'éléments variés proposés par tel ou tel musicien. "J'ai trouvé ce riff, on voit ce que ça donne ?", "Essayons ce refrain !" Ici, loin de contributions organiques où les musiciens jouent ensemble, c'est en fait Nicolas qui détermine qui collabore avec qui, selon les éléments qu'il aura sélectionné et assemblé dans le logiciel. Les musiciens ne servent qu'à interpréter cet assemblage, une fois réunis.

Les premières tambouilles terminées, nos amis se retrouvent dans une des maisons du luxueux domaine de Luc Besson à La Trinité-des-Laitiers (où ils ne sont pas si isolés que le film ne veut le montrer.).


Le refus du morceau "1967" de Boris Jardel pour l'album est pommadé par la présence dans le film d'une longue séance de travail autour du morceau en question. Nous y apprenons d'ailleurs que Boris, qui a tendance à jouer de manière assez syncopée, est invité à jouer droit
Nicolas Sirchis : "C'est bien ça ! Une bonne chanson pop. On pourrait dire la même chose de 'Won't get fooled again' des Who ! Hahaha !"

Oui, mais non. Contrairement aux espérances de Boris, ce ne sera toujours pas pour cette fois que nous pourrons entendre une de ses compositions sur un album d'Indochine. Cette séquence du film semble aussi évacuer "1967", et interdire sa présence dans un futur album. L'interview du guitariste, réalisée après le final cut de l'album, ne dissimule pas un certain abattement : 
Boris Jardel : "C'est bien connu, moi quand je compose c'est toujours pop/rock quoi... Fatalement, quand je me mets à composer de cette façon là, enfin... inconsciemment ou plus ou moins, je sais que c'est toujours fait pour être joué live."

L'emploi du terme "fatalement" n'est pas anodin, et nous imaginons des reproches de longue date sur un style cher à Boris, mais qui ne conviendrait pas à Indochine Mk2. Il est pourtant possible pour un groupe de musique d'avoir des morceaux qui n'existent que sur scène, mais à l'échelle de Nicolas on serait déjà dans le jazz...


Les musiciens s'ennuient. Gros silences, regards perplexes, attitudes résignées. Les idées de Nicolas ne plaisent pas, et ça se voit à dix kilomètres. 


Sa finesse et sa créativité s'expriment au grand jour :

"Une grosse basse superman à la Gang Bang ! Pouh ! Tch ! Pouh ! Tch !"

"Des p'tites cocottes qui appuient la babasse."

"Donc, alors maintenant, il faut trouver un arrangement... [grand silence dans la pièce] Une grosse babasse avec une grosse séquence basse !"

"C'est un refrain ça ? Eh ben, on a pas mal de ce qu'il faut alors..."


Il y a même une séquence de fou-rire : au moins certains membres du groupe semblent bien s'entendre.
François Soulier : "On joue, on s'amuse, et il y a un moment donné où ça va sortir. On sait pas quand, mais c'est en s'amusant qu'on... C'est en s'amusant et en s'oubliant que c'est là que ça vient, en général."

Comme Shoes, les habitués du travail en groupe savent bien que beaucoup d'idées peuvent sortir de ce genre de moment où la tension retombe. Mais chez Indochine Mk2, il y a des limites à la rigolade :
Olivier Gérard : "Voilà, un petit moment de détente. Après faudrait pas que ce genre de... Faut pas que ce soit trop youplapla, et on bosse pas quoi. C'est pour ça que si un jour on fait une composition avec le groupe, il faut être structuré, ouais."

"Si un jour" ! Oui, nous aurions pu imaginer, par exemple, le cas pour l’événement que devait constituer "Nos Célébrations". Impliquer tout le groupe sur un morceau aurait été une première qui aurait fait sens pour fêter l'anniversaire. Mais n'oublions pas qu'il s'agit ici d'un projet solo dirigé comme une entreprise. Dès lors, si tout est organisé en sessions, en heures de travail et en emplois du temps, l'amusement, voire le plaisir, n'est plus qu'un éparpillement et jamais un espace d'expression.

Le gimmick de piano du très moyen "Le Messie" sort d'un de ces rares moments collectifs. Nous voyons que le très sympathique François Matusczenski apporte une bonne volonté et un savoir-faire salvateurs. Au cours de cette séquence, Indochine Mk2 ressemble à un groupe.
 

Mais alors que les musiciens sont renvoyés à la maison, Nicolas et Olivier décident des morceaux qui vont poursuivre l'aventure, en leur donnant une note de 0 à 3. Les autres sont alors jetés à la poubelle. Un exemple d'échange à propos de "Black City Parade" :
"Olivier : Euh... 2 voire 3.
Nicolas : Alors '2 voire 3' je sais pas comment écrire.
- Héhéhé, bah 2.
- Euh allez 3."
 
À cette occasion, Nicolas tempère sa domination en paroles, mais pas en actes :
Nicolas Sirchis : "Comme je n'ai pas voulu porter l'entière responsabilité encore une fois, de ça, j'ai demandé l'avis d'Oli. Et j'ai vu que c'était assez divergent quand même, sur certains morceaux."
"Encore une fois" ? N'avait-il pas souhaité, sur les albums précédents, avoir l'entière responsabilité du final cut ?
 
Il est toujours question ici de "Rubens" soit "Le Messie" sur l'album. Nous avions vu plus tôt Olivier faire une pose assez révélatrice en entendant Nicolas estimer qu'il y avait pas mal de ce qu'il faut, mais évidemment qu'il n'y croyait pas. Certes, ça ressemble à un morceau et ça tient à peu près debout, mais "J'entends Mao Boy et Just like heaven !"
 
"Boh, c'est pas si mal !"
Voir : The Cure


Olivier soulève à ce stade un point fondamental, celui des accords magiques qui avaient déjà été, à l'époque, saignés par Indochine Mk2. Pour autant, Nicolas ne le prend pas au sérieux : "Bah ouais mais moi je l'entends pas. Parce que c'est une autre mélodie-voix."

Bah ouais mais quand on est musicien, ça s'entend, peu importe la mélodie voix. Olivier fait partie de ces gens : "C'est des accords qu'on entend, partout, tout le temps..."

Nicolas ne comprend même pas le problème et croit que l'on parle ici d'accords isolés, comme un ré ou un sol : "On peut dire ça de tous les accords..." Alors qu'Olivier parle de progressions d'accords utilisés dans la musique radiophonique jusqu'à l'écoeurement, et qu'il est comme beaucoup fatigué d'entendre.

Face à un tel mur d'incompréhension (et un peu de mauvaise foi), Olivier se voit résigné à utiliser des accords magiques ad vitam æternam, comme si jamais rien d'autre ne pourrait un jour provoquer une émotion chez son patron. "Nos Célébrations" le prouve encore en 2020. Olivier reprend donc ses pincettes, et dit ce qu'il est bien obligé de dire :
Olivier Gérard : "Mais la musique c'est tellement subjectif que euh... Il va avoir une exigence ailleurs et pas là-dessus, et moi je vais avoir une exigence là-dessus et pas... Donc euh, pff... C'est des discussions sans fin, c'est des discussions qui servent à rien."

Bien sûr que les discussions servent à quelque chose, c'est la base ! Surtout en démocratie. Mais ne faut-il pas entendre ici que cela ne sert à rien d'avoir ces discussions avec Nicolas ?


Malgré ce léger conflit, "Le Messie" se retrouve sur l'album et en live, alors qu'Olivier confessait n'avoir aucune émotion sur ce titre... De même pour "Europane" qui finira sur l'album et sera jouée sur scène un soir sur deux. L'influence d'Olivier sur le final cut n'a finalement cours que dans la mesure où il est d'accord avec Nicolas :
Olivier Gérard : "Oui on n'est pas d'accord, sur notamment un ou deux titres de cet album-là. C'est vrai que moi Europane ou [Le Messie], je n'ai pas d'émotions quand j'écoute ces titres-là."

Sur la fin du chapitre normand, Nicolas décolle sur "Traffic Girl" et se montre visionnaire à propos d'un autre morceau :
Nicolas Sirchis : "Et 'Kill Nico' c'est un hymne... C'est un hymne..."

Un hymne à lui-même en cow-boy persécuté, qui eut même l'honneur d'être joué sur scène un an avant la sortie de l'album, au cours du concert jubilé de Paradize.


Il s'agit maintenant de voir si les morceaux fonctionnent à plein volume. Nicolas et Olivier ayant continué d'élaborer des morceaux sans jamais en parler aux autres, ceux-ci les découvrent une fois sur place. Cela signifie en substance qu'à l'ère d'Internet et au sein du même groupe, les autres musiciens ne reçoivent jamais un WeTransfer ou un Drive. À se demander s'ils communiquent, et si Olivier a seulement le droit de leur donner quelques pistes sur les travaux en cours... Shoes semble assez critique sur cette phase de l'élaboration :
François Soulier : "On déchiffre les morceaux, qu'on n'a jamais écoutés... Après, on les joue, on les répète ensemble... Après, on enregistre ensemble... Mais on garde pas !"

À ce stade, le film montre ce qui ressemble de loin à un groupe de rock. Nicolas nous dit une nouvelle fois qu'il procède selon ce qu'il croit en être le bon fonctionnement :
Nicolas Sirchis : "Pour un groupe de rock c'était normal de jouer ces morceaux tous ensemble."

Il explique aussi que c'est en enregistrant au plus vite que naît la spontanéité. Pourquoi pad, mais Nicolas n'a pas compris que ce n'est vrai que si les musiciens sont organiquement à l'origine des compositions. Or ici ce ne sont que des interprètes, forcés de bûcher dans l'urgence en attendant de faire leurs prises.


Toutefois, ce passage du film est assez ravissant pour les zikos, puisque nous y voyons beaucoup de matériel, de guitares et de pédales. Des images quasi-obligatoires pour la communication visuelle d'un "groupe de rock"...

C'est à cette occasion que Matu sort une référence BD !

Les Aventures de Tintin, Coke en Stock, Casterman, 1958

"Nicolas : Et la nana elle a dit l'autre jour 'ma référence sur cet album, New Order, les nouveaux... Indochine du début !'
Rudy Léonet : Du début ?
- Ah du début hein !
- Parce que moi je trouve que c'est plus ce que c'était, Indochine.
- Moi j'suis d'accord. Il faut revenir à l'essentiel. À la new wave. C'est ce que je leur ai dit.
- Mais sans faire années 80.
- Mais sans faire années 80. Bah c'est ce qu'on était en train de faire là. Un mélange de Coldplay et de New Order... tahahaha !"

Il déplaît fortement à Nicolas qu'un groupe - ici Chairlift avec l'album Something - cite l'Indochine de Dominique Nicolas ! Après l'album "de la maturité" où Indochine Mk2 avait fini par trouver sa propre cohérence, il était effectivement temps de remarquer que ce n'était plus Indochine. Nous ne saurons en revanche jamais sur quoi Nicolas était d'accord. Avait-il considéré le plus adulte La République des Météors comme un exercice de style voire une sortie de route ? Serait-ce alors ce qui explique le retour au jeunisme de Black City Parade ? Est-ce ce que Nicolas appelle revenir à la new wave ?

Oui, si nous considérons que la new wave est une étiquette pour :
"Les tubes calibrés FM, la musique de danse qui s'est largement diffusée dans les années 80."
Frédéric Thébault, Génération Extrême, Camion Blanc 🇫🇷, 2005

Mais si nous considérons les groupes new wave comme :
"[Bands who] shared punk's energy but tempered its vitriol with more accessible and novel singwriting sprinkled with liberal doses of humor, irrevence, and irony."

Theo Cateforis, Are We Not New Wave ?: Modern Pop at the Turn of the 1980s, 
University of Michigan Press 🇺🇸, 2011

Alors nous sommes aux antipodes de Nicolas qui n'a rien à dire ni à défendre à part lui-même et une légitimité martelée. Pour un Indochine plus new wave, voir L'Aventurier (1982).



Pendant ce temps, en 2013, nos amis essayent de déterminer si les morceaux passent le cap du live.

Indochine Mk2 fonctionne à l'envers. Les gens qui aiment assister à des concerts savent que les morceaux qui fonctionnent bien en live sont ceux qui ont été conçus en jouant ensemble, et en y prenant plaisir. Ici, il s'agit de faire sonner les bricolages de KMS avec six musiciens à plein volume, et voir si ça ressemble à un concert de rock. Mais alors que n'importe quel fan de musique aurait aimé voir ça à l'écran, les musiciens n'essaient rien ensemble, au mieux ils font tourner les morceaux

L'ambiance est parfois glaciale, avec par exemple un Nicolas imbuvable faisant la leçon à Marc Eliard (de loin le meilleur musicien du collectif), et expliquant qu'il hésite encore sur un tempo entre 114 et 116 pour "Black City Parade". On l'entend aussi lancer odieusement à un Shoes entre deux prises : "J'aurais jamais dû te dire que c'était bien."

Ce dernier explique par ailleurs, la mine basse, qu'il faut avoir le temps pour obtenir la prise magique, et que même pour eux c'est un luxe. Le plaisir semble ici plus absent que jamais, et si les conditions semblent luxueuses comparées au quotidien d'un intermittent moyen, la musique en groupe ne semble pas bénéficier de la priorité. Olivier doit même réveiller Boris alors qu'il était en train de se reposer, pour qu'il aille faire ses prises. Difficile d'obtenir de la motivation de la part du guitariste, qui ne donne pas l'impression d'avoir envie d'être là.

Arrive alors un moment incroyable où les musiciens jouent enfin ensemble joyeusement sur Jimmy Jazz des Clash. Ce moment du film, présenté comme un instant spontané capté par la caméra, montre en fait une récréation. Une pause syndicale, où les sourires reviennent sur les visages avant de devoir retourner au charbon. L'occasion de se rappeler Le petit cinéma de Mr Shoes en 2006, sur la conception d'Alice et June, qui montrait un collectif ne cessant pas un instant de déconner ! 

C'est là que Nicolas examine la liste des morceaux : "On peut dire qu'on a un album."

Comme un dossier bouclé.


Malheureusement, le film ne montre pas la genèse de tous ces morceaux. Mais à ce stade, on est en droit de se demander s'ils en font encore spontanément. Quoi qu'il en soit, c'est alors le début de la phase d'écriture pour Nicolas :
"Special thanks  no
viva del sol pueblo américano
Soledad Soledad soleywhy

Kill nico okokok good to live
sur l'intro : notre generation(en rideau et garage ...et ainsi
va et blame la vie
tout doux la lumière a quand bien meme
oui si je serais la tu te souviendras que nous avions vu
l'amour alors tu voudras recommencer
tu t'en souviendras tout les jours tout le temps
oui tu te souviendras
choral du groupe sur le couplet final
bridge c'est comme ça"

Et Nicolas "re-provoque des séances d'écriture" car selon lui "il manque des titres forts"... Et se donne le beau rôle : "Je me rappelle que sur les Météors, j'avais dit 'il manque quelque chose', et on avait composé 'Little Dolls'" et ajoute "Est-ce que j'ai eu raison ou pas, j'en sais rien ! Mais en tout cas pour moi il manquait quelque chose..."
 
"College Boy" est encore à ce jour l'un des morceaux préférés de Nicolas. Nous ne saurons jamais ce que pensent les autres de ces morceaux composés sur le tard, incluant également "Memoria".


À propos de "Anyway" un ancien projet nommé "Jeudi mort" :
"J'ai écrit les paroles en quinze minutes, et maintenant c'est un des morceaux que beaucoup de gens préfèrent dans l'album."

C'est quand-même fou de se vanter d'avoir écrit un texte en quinze minutes. Nous ne saurons pas qui sont ces "beaucoup de gens" qui préfèrent ce morceau, sachant que l'album n'était pas encore sorti au moment des interviews. 

Il ne va pas de même avec tous les textes de l'album. Nicolas se rend malade, et les écrit avec autant de volonté qu'un collégien devant ses devoirs de vacances. Le dictionnaire de rimes semble lui faciliter la tâche, ainsi que sa fameuse malle de livres où piocher des phrases, comme dans le Salomé d'Oscar Wilde où il aura été chercher quelques lignes pour le morceau du même nom.


Nous assistons à un moment où Nicolas, dans une mise en scène "au naturel" très proche d'un confessionnal de télé-réalité, évoque une nouvelle fois la douleur que ce processus implique :
"C'est ridicule hein, mais c'est vrai que c'est de la douleur. De la douleur au sens, pas 'mal' mais euh... C'est un peu de l'autoflagellation je trouve..."

Mais surtout, et cela est beaucoup plus intéressant : il se justifie une nouvelle fois sur ses textes. Son traumatisme scolaire ressort ici plus parlant que jamais. Il explique en partie l'attitude défiante et revancharde qu'il peut observer quant à ses textes sur lesquels, de sa propre confession, il n'accepte aucune critique :
"Ce qui me fait chier c'est que les gens pensent que j'écris n'importe quoi... J'en ai marre. Alors qu'il y a un sens. Mais c'est vrai que c'est un sens un peu alambiqué, un peu ambigu. Puis quand j'étais à l'école c'était pareil. On comprend rien à votre rédaction, on comprend rien... à votre dissertation..."

 

"Un jour, je serai quelqu'un de connu et je reviendrai cracher sur la gueule de tous ces profs !"

Nicolas Sirchis à propos de son adolescence dans Indochine,
Jean-Eric Perrin, Calmann-Lévy, 1986 
 
"Maintenant ce n'est que des chansons... Mais j'ai toujours peur hein, quand j'écris j'ai toujours peur. J'ai peur de, ouais, de la réaction générale... Je raconte pas d'histoires, c'est ça mon problème, en fait je raconte pas d'histoires. Y'a des gens ils ont peut-être envie d'écouter des histoires mais moi ça me fait chier. Je décris plutôt des états d'âme. Positifs ou négatifs. Des envies ou des désirs."
 
Si Nicolas s'était cantonné à ce type d'explication, il n'y aurait eu aucun problème et cela résume justement et sincèrement son écriture, malgré ses nombreux défauts. Seulement, comme nous l'avons déjà montré, son discours change selon la situation, avec une incapacité à se montrer cohérent. Ici, en extérieur et cigarette Vogue à la bouche, Nicolas dicte - dans un cadre officiel - ce qu'il faudrait penser si on le comprenait.

Voir : 2005 - Alice et June, Ceux qui n'aiment pas Indochine


Mais plus que la sensibilité de chacun, c'est son rejet pur et simple de la critique qui est problématique, réduisant ceux qui n'aiment pas Indochine à des gens qui n'auraient pas compris. Par ailleurs, s'il est clair qu'il veuille s'amuser avec la sonorité des mots, comme dans une grande partie de la poésie et de la chanson francophones, il semble assurément mal à l'aise avec la langue :
"Nos maîtres sont morts et nous sommes seuls notre génération n'est plus une génération mais juste celle qui reste... Le rebut et le coupon d'une génération qui promettait hélas plus qu'aucune autre... Voilà pourquoi sans doute tous nos amis sont morts notre seule faute c'est d'y avoir survi. (sic) Poaaaah ! j'adore ! c'est vachement bien !"
 
Un extrait que l'on retrouve lu par Valérie Rouzeau ("cette poétesse d'aujourd'hui là") en introduction de l'album, et qu'il n'a jamais vraiment commenté ou développé. Par quoi Nicolas a t-il été d'abord été captivé, le son ou le sens ?

Il peut pourtant être si enrichissant pour les musiciens de savoir de quoi veut parler leur chanteur, et de faire évoluer les morceaux parallèlement à l'élaboration d'un texte. Mais chez Mk2, les rapports entre musique et texte sont flous, pour ne pas dire inexistants. De son propre aveu, Nicolas ne cherche que ce qui sonne bien, et il est le seul à en décider. Une situation pareille explique l'impression constante de morceaux, de titres et de textes insensés et interchangeables : 
(Chez ICP) "C'est con hein. Parce que si, l'album premier... La République des Météors, si je l'avais appelé Météor tout seul, j'aurai conservé République... Tant pis... Paradize 2... République 2... Y'a le choix hein. En plus... à part Kill Nico, y'en a aucune qui a un titre... le titre définitif pour l'instant. Europane peut-être, je vais garder Europane. Le reste, faut que je trouve des titres pour treize chansons... [grognement]"

Nicolas finit tout de même par être surpris par le résultat de son bricolage : "J'avais encore des idées ! J'avais encore des choses à dire !"

En théorie, cette pratique proche d'un générateur aléatoire de chansons d'Indochine peut, par définition, fournir des résultats à l'infini. De plus, Nicolas ne se rend peut-être pas compte qu'il exclut ainsi toute croyance selon lesquelles ses textes auraient un sens implicite, comme évoqué précédemment. Au contraire, il valide la pensée qu'ils sont sans intérêt et commutables entre eux.


Mais alors, y a t-il quelque chose de fondamental pour un mélomane, qui serait apporté par Nicolas ? Quelques notes aléatoires de guitare et de piano, tout au plus. Il n'y avait pourtant rien de honteux à n'être que chanteur. En revanche, imposer ses titres et ses participations à tel ou tel morceau ne peut qu'être dévastateur venant d'un si mauvais musicien, et a fortiori un si piètre directeur artistique. Nicolas ayant su se montrer un parolier plus que correct à l'époque d'Indochine Mk1, il gagnerait sûrement à se cantonner au micro.

C'est pourtant bien ce qu'il est : "Alors vous allez vous reposer un petit peu, je fais une chanson et après on attaquera les chœurs dans l'après-midi !"

Comme pour souligner qu'il n'y a que lui qui travaille.

 
Nicolas aux choristes féminines (des fans qui ont passé les portes des afters, espérons en tout bien tout honneur vu leur âge) : "C'est très new wave. Pim pin pin pi pin pi pi pin pin".

Pour plus d'informations sur la new wave sur laquelle nous n'allons pas revenir, voici quelques sources utiles.


Avant que le groupe ne le retrouve à Berlin, nous découvrons Shane Stoneback dans son studio new-yorkais très enjoué sur "Europane". Nicolas est fier de montrer à l'écran cet ingé-son américain reconnu, aimer un morceau d'Indochine Mk2.

Peu après, arrive un échange assez parlant : Olivier propose une idée sur Traffic Girl, sèchement matée par Nicolas.
"(Oli à Shane) Try to mute the gimmick and let the other guitar, you know, the arpeges...
- Pourquoi tu veux dénaturer... [Musique]
- Quoi ?
- Pourquoi tu veux dénaturer le gimmick après le coda ?
- C'est pas dénaturer, c'est qu'il y a les deux guitares donc euh, c'est ce qu'on a dit hier c'est [?]
- On a un coda, donc une reprise, donc là il faut que le gimmick il explose comme au début de la chanson.
- Ah bah dans ce cas on revient au... [Musique]
- Bah là le gimmick il existe plus ! 
- Oui... Bah parce qu'on l'a beaucoup quoi. Comme y'a qu'un cycle, y'a même pas un cycle...
- Y'a qu'un cycle du gimmick, c'est ça que tu veux dire ?
- Là après oui. Le chant reprend tout de suite.
- Et donc, et donc ? 
- Et donc c'était peut-être mieux d'avoir un passage instru plutôt que...
- Bah non parce que moi justement je pensais que, la voix... (à Shane) We's talking about euh, evolution. La voix arrive trop tôt, moi j'aurais mis deux gimmicks...
- Ah rajouter un gimmick ?
- Ouais j'aurais mis deux gimmicks, et après la voix. La voix elle est moins intéressante là. Ce qui est intéressant dans cette chanson c'est le gimmick hein, c'est pas autre chose. Donc euh..."
 
Donc, il faut faire ce que Nicolas dit.
 
Résultat : le même gimmick tourne quasiment en boucle sur les cinq minutes de "Traffic Girl". Olivier souhaitait pourtant entamer une procédure d'élagage pour faire respirer le morceau. Musicien et arrangeur, lui avait compris que les temps faibles étaient importants pour mettre en valeur les temps forts, mais cela revient à parler à Nicolas une langue étrangère. Nous avons déjà évoqué sur le blog la propension d'Indochine Mk2 à ne fonctionner que par ajouts de matière, sans jamais rien enlever. Ici encore, les limites des opinions d'Olivier au sein du processus sont exposées en plein jour.
 
Un peu plus tard, une caisse claire manque un peu de couilles. Vient le moment amusant de l'enregistrement de la réverbération de la cage d'escalier pour le refrain de "Black City Parade". Au delà de l'image arty, était-ce vraiment utile ? Pour le coup, à la différence d'ICP, ici le temps ne devait pas manquer, l'argent non plus.


Black City Parade : Le Film se voulait un making-of dans la tradition rockumentaire, mais sans le faire exprès, il atterrit en plein dans la télé-réalité. Avec la part de mystification que cela implique, mais aussi de nombreux messages envoyés fortuitement au public. En effet, ce document est irrecevable par quelqu'un qui ne serait pas préalablement fan, et par là-même conditionné à admettre tant de superficialité, de légèreté et d'autocratie sans aucun esprit critique.
 
C'est très ironique puisqu'en 1996 Nicolas critiquait le "travail de longue haleine" supposément demandé par la façon de travailler de Stéphane, qui lui était musicien, avec "des bandes entières de trois riffs par ci, quatre riffs par là", à la différence des confortables travaux clé-en-main de Dominique.

Voir : 1996 - Wax


Nicolas étant lui-même incapable de proposer un morceau sans l'appui d'un musicien, il fut finalement contraint d'embrasser cette manière de travailler en collages et bricolages avec son nouveau groupe. Mais précisément, les bandes entières témoignent du travail de musiciens qui jouent, tout comme l'espace sonore évoqué par Nicolas à propos des premiers travaux d'Olivier Gérard. Ce que ne montre jamais Black City Parade, Le Film qui se concentre sur l'élaboration d'un projet avec des musiciens exécutants, cantonnés à leur fonction, qui n'ont aucun plaisir à venir pointer au bureau. 

À croire que le plaisir doit être réservé aux clients.


Ces derniers récitent souvent "Indochine ça ne s'explique pas, ça se vit". Comme si chercher à en expliquer la magie était hors de propos. Pourtant, nous montrons régulièrement ici qu'expliquer Indochine est possible et même assez simplement. Mais l'idée selon laquelle un guide, un décideur avec une vision est indispensable voire parfaitement normal, est devenue indéboulonnable dans l'esprit des admirateurs de Nicolas Sirchis. Il s'agit d'une conception idéologiquement assez dangereuse, doublée d'une idée fausse sur le bon fonctionnement d'un groupe, mais également sur la largesse des possibles de la pratique musicale comme association de talents.

Reste-il au moins de la magie, lorsque l'illusion est menée de façon si grossière ?

Cela aurait pu être acceptable si Nicolas avait été capable d'assurer la musique, les arrangements et la direction artistique du groupe, et s'il avait globalement montré plus d'intelligence dans ses choix et son discours. La réalisation et la sortie d'un document aussi accidentellement révélateur que Black City Parade : Le Film, trahit une très grande pauvreté d'esprit. Les quelques qualités du disque final ne doivent-elles pas davantage au professionnalisme et à la patience des salariés, plutôt qu'aux extravagances du patron ? 

Et en ce qui concerne François Soulier et François Matusczenski, il était effectivement temps pour eux de quitter Indochine Mk2 et revenir à la musique, surtout qu'ils semblent avoir une sensibilité plutôt marquée à gauche.
"Seuls comptent à mes yeux les gens qui travaillent."
Nicolas Sirchis, Paris Match, 2020

 





A écouter également : Black City Parade, Juste la Musique


Annexes :

Sur les deux séquences où Nicolas s'écharpe au téléphone. Ni la personne, ni la nature du litige ni même le nom de la société de production ne sont données. Nous sommes simplement censés comprendre que Nicolas se bat pour son public face à de méchants et vénaux producteurs.

La personne avec qui Nicolas échange, d'abord de vive voix puis par SMS, est Salomon Hazot, alors président de Nous Productions. Il revient sur le sujet en mai 2023 :
"Quand je suis chez Nous Prod, je dois organiser la tournée d'Indochine. Pour des raisons qui vont faire rire tout le métier, puisque tout le monde y est presque passé, je décide de ne pas organiser la tournée d'Indochine, pour un désaccord avec Nicolas. 
- Juste pour dire aux gens, nous deux on le sait mais... Nicolas Sirchis qui au fait est le vrai boss d'Indochine... a la réputation d'être très compliqué avec les producteurs, n'en faire qu'à sa tête et de changer de producteur à chaque tournée. C'est un peu ça que vous voulez nous dire ?
- Je dirais tout simplement : comment dire poliment que c'est un voyou ? Je ne sais pas.
- Je suis désemparé. (rires)
- Oui, non... Je trouverais volontiers une expression... Mais on va en rester là. Et donc je décide de ne pas faire Indochine, et tous ceux qui ont fait Indochine se reconnaissent bien là, mais une grande partie l'ont fait, et Live Nation fait Indochine. Et ça nous fait tous marrer, parce que Nicolas... Et je dirais qu'il a eu raison ! Il tombe sur quelqu'un qui est totalement abruti et qui jette l'argent par la fenêtre, parce qu'encore une fois ce n'est pas son argent ! Jamais oublier que Live Nation n'est pas producteur de spectacles privé, c'est une multinationale. Ça gagne c'est bien, ça perd c'est bien, c'est pas grave."

Salomon Hazot, Sold Out (16:35), mai 2023