Le namedropping de musiciens et de groupes est passé, au milieu des années 90, de la liste d'influences au catalogue de références. C'est un moment de l'histoire que nous avions déjà traité, en soulignant les méthodes de communication visuelle que Nicolas commençait à mettre en place, alors que Dominique était encore là !
Petite mise au point sémantique via le Larousse:
Influence = Action, généralement continue, qu'exerce quelque chose sur quelque chose ou sur quelqu'un
Ainsi dans le cadre d'une production artistique (ici la musique et la chanson), il s'agit des éléments ascendants agissant sur la forme de l’œuvre, par exemple le bon vieux "ça sonne comme untel".
Pour les curieux, voici une petite playlist concoctée par nos soins qui regroupe les influences revendiquées, et qui s'entendent vraiment, chez Indochine (Mk1).
Vous serez probablement surpris à l'écoute, car cet héritage est occulté par l'histoire officielle centrée sur Nicolas et Indochine Mk2, dont Indochine (Mk1) ne serait que le brouillon.
Référence = Action de référer, de renvoyer à un document, à une autorité.
Ici, il s'agit de preuves pour reconnaître une valeur, voire une base de comparaison, à partir de laquelle un positionnement peut être défini. Nous sommes pratiquement dans du vocabulaire de ressources humaines ou l’entre-soi des gens de bonne compagnie : "Vous connaissez tel ?"
Si tu étais ado en 2007 serais-tu fan d’Indochine ? Aucune idée en tout cas les références de ce groupe me plairaient beaucoup.
Citation aussi aberrante qu'extrêmement révélatrice puisqu'elle montre que les références sont plus importantes que les morceaux ou les paroles. On comprend alors l'importance capitale pour Nicolas de s'entourer de références, puisque ce sont ces dernières qui font le gros du contenu pour Indochine Mk2. Comme dans cet exemple tiré de l'époque de Paradize :
"C'est vraiment un hommage à toutes les musiques qu'on a aimées, tout ce rock là, ça, y'a des références, comme un metteur en scène fait ça dans un film, et, et refait une scène avec, en hommage à tel vieux film, nous c'est un peu la même chose, y'a des hommages à Cure, y'a des hommages à Depeche Mode, à des choses plus comme Nine Inch Nail (sic), enfin plus des trucs comme ça."
"Je crois que la... la motivation principale du rock en général c'est la morale, la
sexualité, la religion, c'est tout ce que nous on a subi quand on était
adolescent euh, une éducation euh, judéo-chrétienne pour la plupart,
euh, la découverte de la sexualité, et la morale fais-pas-ci fais-pas-ça
donc c'est un peu le thème central du rock en général. N'importe quelle
chanson de Cure ou Depeche Mode, de Blur ou de Placebo c'est ce genre
d'invectivation (sic) qui nous intéresse."
Nicolas Sirchis à propos de Paradize, Arte TV, 2003
Si les liftings calqués sur la mode datent du début des années 90, Paradize constitue la refonte d'image la plus radicale. Il ne s'agit plus uniquement d'être en phase avec les tendances pop et rock plus contemporaines, mais de s'affirmer comme étant un groupe éclairé par de nombreuses références, et capable d'apprécier des musiques plus dures et saturées. En d'autres termes, Nicolas a souhaité exprimer une street cred rock.
Il
arrive en effet que sur un morceau, la citation soit incluse dans la composition, mais il
s'agit comme le dit Nicolas d'un "gimmick". Donc une simple
accroche, où l'allusion ou clin d’œil plus ou moins complice est collé
grossièrement sur la composition comme un sceau d'authenticité avant
distribution. On retrouve ainsi sur des titres comme "Paradize", "Electrastar", "Marilyn" et "Dark", des codes ou emprunts à respectivement Depeche Mode, OMD, Marilyn Manson et The Cure.
Nous sommes très loin d'une digestion d'influences et de codes
d'écriture musicale et textuelle. L'attention de Nicolas se porte sur ce que fait le rock en général, et ce que feraient (selon lui) les groupes auxquels il souhaite être comparé. Restant en surface dans un plan marketing, il ne peut aller plus loin que la citation qui devient l'élément fondamental du discours du groupe. L'image d'Indochine n'est plus qu'une compilation de signifiants glanés ici et là parmi les modes.
Ce logiciel est cristallisé à un point absurde en 2003, avec un sketch connu des fans : Paradize Airlines. On y voit Nicolas déguisé en hôtesse de l'air, distribuant aux passagers du vol des morceaux de musique qu'ils auraient commandés. Cela n'a aucun sens, mais c'est bien ça.
Nous cherchons encore où nous sommes supposés rire dans ce sketch écrit par Nicolas, festival de prononciations incorrectes qui ne sert, devons-nous le préciser, qu'à matraquer des noms.
"J’ai lu Duras grâce à Indochine, j’ai écouté David Bowie et Patti
Smith parce que c’était ses références, si j’ai écouté Oasis, c’est
parce que Boris en parlait, Nine Inch Nails c’est grâce à Oli de Sat…"
Une
constante depuis plus de vingt ans, devenue quasiment la discothèque
idéale pour la filiation virtuelle d'Indochine Mk2 dans l'histoire du
rock :
Les disques
"Boris" : Morning Glory (Oasis), Sergent Pepper (Beatles) et My Generation (Who)
Les disques "Oli" : With Teeth (NIN), Antichrist Superstar (Manson) et Doppelgänger (Curve)
Les disques "Nicola" : Horses (Smith), Diamond Dogs (Bowie) et Kimono My House (Sparks)
Ces artistes deviennent donc des "références indochinoises", à ranger avec
les disques d'Indochine sur l'étagère dédiée aux côtés de quelques livres de Duras et Salinger.
Lors des questions/réponses avec les fans, il est devenu impossible d'échapper à un "qu'écoutez-vous en ce moment ?". Symptôme de notre époque post-moderne ou comportement classique de dévots écoutant le catéchisme, l'énonciation de nombreux artistes par Nicolas Sirchis semble être nécessaire, et même suffisante pour que son public se sente connaisseur à leur endroit. L'évocation même lointaine, approximative voire erronée d'œuvres, souvent limitées à un nom ou un titre, transférerait spontanément leur contenu vers le fan. Comme si savoir que cela existe offrait magiquement le grade d'esthète ou d'expert.
Plus besoin de se montrer curieux : écouter Indochine suffit. Les autres groupes ne servent qu'à donner l'image d'un groupe curieux et alerte que les fans ont raison d'écouter.
Loin d'être un passeur voulant partager ses goûts et amener son public à plus d'ouverture et de curiosité, Nicolas lui a simplement transmis sa superficialité. Passionné d'art contemporain, il arrive à appliquer la même astuce : seul le nom de l'artiste et son discours compte : c'est au public d'y trouver de la substance voire de l'inventer.
Mk2 en conférence de presse, Couvent des Cordeliers, 2009
Entre un album saugrenu vendu comme un concept mais qui n'en avait pas grand chose, et deux autres albums aux morceaux et aux thèmes interchangeables, se cache un disque bien plus pertinent. L'anomalie d'Indochine Mk2, qui prouve ici qu'il est capable de réaliser un album cohérent.
"Est-ce qu'il y a une thématique, un concept, comme il y avait sur le précédent ?
- Aucune. (rires)
Y'a aucune thématique, ni un concept, c'est vrai qu'Alice & June est un album conceptuel, y'a une série de morceaux mais ce qui en ressort un petit peu c'est le côté euh... Enfin je sais pas, il faut peut-être se poser la question... Enfin je sais pas, vous avez juste entendu des extraits et caetera donc c'est difficile, euh... C'est euh... Comment dire, en fait c'est quand même parti sur, je vais un peu me la péter intellectuellement, mais c'est parti de la lettre de rupture qu'a reçu Sophie Calle, euh, et donc elle a fait une exposition, que j'ai lue, relue, et analysée, et effectivement après, cette thématique s'est euh... s'est comment dire, j'ai travaillé un petit peu dessus, et puis ça a dérivé sur la séparation, les déchirures, les choses comme ça... La vie... Voilà."
Si Nicolas avait été plus malin, il aurait dit que oui, bien sûr qu'il y a un thème : la séparation, les déchirures dans la vie personnelle, avec la guerre, la grande Histoire en fil rouge, mais non. Curieusement il semble avoir préféré couper net avec le prétendu concept de l'album précédent, alors qu'il avait construit, sans le faire exprès, un album plus conceptuel qu'Alice & June. Peut-être est-ce au fil des interviews qu'il se rend compte qu'il y a quelque chose à dire, puisqu'il se corrige quelques jours plus tard :
"La République des Météors» est-il le plus «curieux» de vos albums?
Curieux, je ne pense pas. Invraisemblable peut-être, car c’est devenu un de nos concept-albums les plus réussis par accident. Rien n’était prévu. On a tenté toutes les expériences possibles. La République des Météors regroupe toutes nos influences. [...]
Quels thèmes abordez-vous ?
La thématique centrale est l’absence.
L’idée m’est venue en allant voir l’exposition de Sophie Calle à la
Biennale de Venise. J’avais été très touché par sa démarche artistique. Elle a réussi à magnifier quelque chose de totalement privé autour d’une lettre de rupture."
Start Up lui demande en mars 2009 si "l'élément déclencheur de La République des Météors c'est la lettre de Sophie Calle ?" :
"Non, ce sont plusieurs choses. D'abord la musique. Je ne savais pas du tout de quoi j'allais parler après deux albums-concepts assez forts. J'étais dans le schwartz, comme on dit... Alors je me suis pris en main. Ça a commencé par une découverte de la Biennale de Venise, puis il y a eu les lectures, les voyages en Finlande ou à Berlin, la vie..."
Deux albums-concepts ? Avons-nous raté quelque chose ?
Restons sérieux et entendons-nous bien, La République des Météors n'est toujours pas un vrai album-concept comme le furent The Wall ou Tommy, puisque ce type d'album demande des personnages, une chronologie, une histoire racontée par les chansons, et qui ne tolère aucun remplissage. De plus, comment voulez-vous réussir un concept-album par accident ? En revanche s'il avait dû n'y en avoir qu'un à être défini ainsi, ça aurait dû être celui-là et non le foutraque Alice & June, dont Nicolas n'a jamais su expliquer la prétendue histoire. C'est bien ce qu'il semble confirmer à travers cette contradiction drolatique :
"Ce disque est un peu comme un météore. Il y a plein de morceaux qui
partent dans tous les sens, sans liaison les uns avec les autres.
Finalement, c’est devenu, par accident, l’enregistrement le plus
conceptuel du groupe."
Que cela puisse tempérer les irréductibles qui continuent de croire qu'Alice & June constitue l'album-concept définitif d'Indochine Mk2, et par ailleurs que Nicolas élabore ses œuvres de façon lucide, avec des messages profonds et des niveaux d'interprétation savamment construits.
Si nous laissons de côté les bricolages et improvisations du chanteur, La République des Météors tient debout. C'est un album étrangement mature, aux thèmes adultes, et au concept audacieux car relativement peu vendeur. Contrairement aux albums précédents, celui-là ne correspondait pas aux thématiques rock à la française, à savoir la posture rebelle, le look, le visuel et le jeunisme à tous les étages. On était alors à la fin des années 2000 et les postures rock étaient encore très populaires chez le public cible d'Indochine Mk2. En cela, préférer des instruments acoustiques, originaux, et une posture plus pop (entendre ici un son plus soft et moins agressif) était un choix risqué pour un groupe qui avait ciblé un public emo et gothique pendant près de dix ans. Le Grand Soir, La Lettre de Métal, L World, Bye Bye Valentine, Le Dernier Jour et même Union War ne constituaient pas, pour ainsi dire, des appâts pour adolescents lookés. Quant à lui, le premier single Little Dolls
rattrapait le revival post-punk en mimant les guitares d'Editors,
un peu tard pour capter la mode mais suffisamment intelligemment pour
ne pas en proposer un copié-collé. (Tom Smith, leader d'Editors, écrira The Lovers en 2013 avant d'en proposer sa propre version.)
Malgré ses qualités, l'album désorienta beaucoup de fans qui avaient aimé Paradize et Alice & June. La tournée fut pourtant impressionnante, d'une élégance inattendue de la part de l'auteur de "Vibrator", festive mais bien plus sage que les scènes d'hystérie qui avaient fait l'Alice & June Tour. Des vidéos documentaires sur le début du XXe siècle, souvent en noir et blanc, étaient projetées sur plusieurs écrans entourant une scène à l'aspect industriel. Entre les morceaux, on pouvait entendre des marches militaires et des sirènes menaçantes. Parallèlement, les clips de Little Dolls, Le Lac et Le Dernier Jour restèrent dans la thématique de l'album et de la tournée.
Les bonnes idées étant rares chez Indochine Mk2, le Meteor Tour fut immortalisé sur le très moyen Putain de Stade, concert en plein air avec un Nicolas autotuné, noyé dans ses onomatopées, et des choix de réalisation centrés sur les fans qui rendent le film difficilement supportable, malgré de très beaux plans de caméra.
Histoire de rappeler à tout le monde que malgré les Meteors, Indo reste un groupe de jeunes.
Comme un seul gâchis ne suffisait pas, Nicolas a cru bon de ne publier Le Meteor sur Bruxelles qu'incomplet et dématérialisé, ce qui a participé à le faire tomber dans l'oubli alors que le concert est supérieur à Putain de Stade : le son est bien meilleur et Nicolas chante mieux tout en étant largement moins retouché.
Quant à elle, la pochette de La République des Météorsest une réussite esthétique, bien qu'elle nous inspire plusieurs commentaires. Premièrement, elle ne compte que
les références personnelles de Nicolas dont il s'entoure encore une fois pour embellir son image. Cette pochette résume sa manière de
penser sa culture : il se place au centre d'un patchwork de
références comme autant de lumières tournées vers lui. Elle montre encore une fois qu'Indochine Mk2 est un projet solo, puisqu'elle ne montre que des références choisies par Nicolas. Si Mk2 était un groupe, les musiciens auraient des influences communes et digérées collectivement, mais à l'image de la pochette, ils sont juste là pour servir l'univers de Nicolas.
"Il y a une référence notoire à Sgt Pepper. Je voulais présenter un
patchwork de toutes nos influences. Sur la pochette, on voit Patti
Smith, David Bowie, un zeppelin en hommage à Led Zeppelin. On aurait
aussi pu mettre aussi Brian Ferry, les Sparks, Sid Vicious, Joe Strummer
Et puis, il y a toutes nos références littéraires: Salinger, Simone de
Beauvoir, Apollinaire, Rimbaud et Marguerite Duras, qui nous a inspiré
le nom d'Indochine. Des personnalités scientifiques aussi, comme Freud,
Pierre et Marie Curie. Toutes ces figures, c'est un peu la république
d'Indochine. Pour le meilleur et le pire, avec des dictateurs comme
Staline. D'où le titre La République des Meteors. Toutes ces personnalités ont, chacune à leur niveau, marqué notre époque."
Mais le Dig out your soul d'Oasis sorti en 2008 a également dû jouer. Le groupe mancunien y référençait déjà l'esthétique psychédélique de la fin des années 60, ainsi que sa musique.
Deuxièmement, cette pochette pensée comme un résumé des influences du groupe occulte totalement celles d'Indochine dans les années 80. Pas de trace de Gilbert Bécaud, William Sheller, ni Henri Salvador que Nicolas citait à l'époque. The Clash dont Stéphane et Dominique étaient fans, Joe Jackson, Hank Marvin sont absents. Serge Gainsbourg, Jacques Higelin et Renaud également.
Nicolas n'a pas eu le droit de mettre la photo de Bowie de 1975 qu'il voulait (voir annexes), c'est donc celui de Heathen qui apparaît en tout petit, un album de 2002 qui ne l'a pas intéressé du tout. Aucun auteur de bande dessinée non plus, pas même Henri Vernes, l'auteur des romans Bob Morane, à qui seront préférées des figures plus littéraires. Simone de Beauvoir quant à elle, n'apparaît qu'en rapport au jeu de mots de "Troisième Sexe"...
On voit à l'inverse des personnalités dont Nicolas n'a jamais parlé (voir annexes). Nous nous demandons par exemple en quoi Pierre et Marie Curie constituent une influence. La présence de Sigmund Freud, fondateur de la très controversée (scientifiquement et moralement) psychanalyse, nous pose davantage question sans pour autant nous étonner. Ladite pseudoscience et ses bienfaits refont d'ailleurs surface dans le parpaing de Rafaëlle Hirsch-Doran, et il nous semble souhaitable de ne pas prendre cela à la légère.
Il semble que Nicolas n'ait pas su aller plus loin que ça pour trouver des références "scientifiques" à ajouter au patchwork. Est-ce une revanche sur son échec scolaire ? N'a t-il trouvé personne d'autre que Sigmund Freud en cinquante ans ? Et comment faut-il entendre sa mention d'un dictateur comme faisant partie de la république d'Indochine,pour le meilleur et pour le pire ? Avait-il quelqu'un en tête ? Cette compilation sortie à la même époque présente 11 titres choisis par Indochine, entendre "choisis par Nicolas", comme une énième occasion de faire un peu de namedropping. On y retrouve d'ailleurs Suede et David Bowie. Quant à la présence des copains d'Asyl, nous imaginons qu'ils devaient avoir besoin de ronds.
Dès 2013, le jeunisme fut définitivement de retour avec Black City Parade, Nicolas décidant même au cours de la tournée de relancer la mascarade de Tallula, réactivant la compétition entre fans pour attirer l'attention du leader. Pourtant, le premier single abordait la douleur pérenne de la séparation et l'envie de revenir auprès de l'être aimé. En ce sens, il n'aurait pas détonné en clôture des Météors, et en tant que premier titre audible de Black City Parade, il constitue un maillon entre les deux disques, ce qui ne semble pas avoir été fait exprès non plus. Malheureusement, la majeure partie des titres de l'album de 2013 ne suivirent pas la direction de cette pop solennelle qui montre que parfois, cette entreprise musicale arrive à avoir une personnalité. Par accident ?
"Ce serait oublier pourquoi les aficionados d’Indochine restent
fidèles: aux initiés, aux patients auditeurs qui attendent avec ferveur
chacune de ses apparitions scéniques (la prochaine ce samedi à l’Arena
est déjà sold out!), Indochine livre un univers complexe, musical
certes, mais avant tout littéraire. Enfin, littéraire, s’entend : dans la
mesure où la prose labyrinthique de Nicola Sirkis tient lieu de
révélation poétique. Ce qui reste discutable.
Ce qui lie Sirkis à l’imaginaire d’Indochine, c’est bien sa plume.
Une écriture qui tient lieu de confidence, si ce n’est de thérapie. Le
beau Nicola (quoique, renseignement pris auprès des fans, certain(e)s
pensent le contraire) a fait de la chanson pop un parfait dévidoir de ce
qu’il nommera à maintes reprises son 'mal indéfinissable'."
Version avec Marc Bolan (pochette de The Slider) et le Bowie de 1975.
photo non-inversée
Réalisation de l'affiche du Meteor Tour (source : isuro.net)
Une liste non exhaustive des personnalités présentes sur la pochette, relevée par Christian Eudeline dans L'Aventure Indochine (Prisma, 2018) :
André Breton Arthur Rimbaud Betty Page Brigitte Lahaye Chloé Delaume David Bowie Guillaume Apollinaire Hirohito Jacques Dutronc Jean-Paul Sartre Joséphine Baker Mao Zedong Marguerite Duras Mohandas Karamchand Gandhi Patti Smith Paul McCartney Pierre & Marie Curie Sid Vicious Sigmund Freud Simone de Beauvoir Sue Combo
C'était une bonne idée, voire une très bonne idée. Lecteur de l'Indoforum, Nicolas avait pu mesurer la grande sympathie des fans pour ce chouette morceau de Dominique Nicolas.
Mais chez Indochine Mk2, les très bonnes idées ne donnent que des moments sympas, tout au plus. C'est sympa de sortir d'une machine bien huilée et de se souvenir que Nicolas, fut un temps, chantait autre chose que des textes aléatoires sur des instrumentations bourrines. C'est sympa aussi de voir Indochine Mk2 préférer la générosité à la facilité.
Mais c'est une reprise, par le chanteur d'Indochine lui-même, accompagné de son tribute band. Tandis que le groupe fait correctement son boulot, le chanteur d'Indochine est aux fraises. Il n'a plus le morceau en tête, a oublié la métrique des paroles, et comme souvent son chant est pollué par sa lecture linéaire du prompteur. Se toucher les yeux trempés devient même Se toucher les yeux fermés, à croire que le vers d'origine manquait des stéréotypes qui font le confort d'Indochine Mk2. Mais combien de fois a t-il réécouté le disque avant d'entamer le morceau sur scène devant son public ?
De plus, un pont pourtant intéressant a été viré de l'arrangement. Trop compliqué pour Nicolas ? Ou bien cette pause risquait-elle de dissiper l'attention du public de 2020 ?
Sur l'album, le gimmick de "Ultra S" consiste en un dialogue harmonieux
entre tous les instruments, qui installe une ambiance
originale, quasi électronique, rappelant des motifs orientaux. Chez Indochine Mk2, ça ne devient qu'un bête plan de guitare électrique à trois notes, dont même le bassiste Marc Eliard est exclu alors qu'il joue sur l'album. C'est probablement parce que Nicolas n'entend dans ce morceau que ces trois notes de guitare, qu'il se permet de se l'accaparer en jouant lui-même ces trois notes, à la façon d'un collégien qui apprend la guitare dans sa chambre. Il était toutefois plus confortable de le jouer à l'unisson avec Boris Jardel, surtout qu'il arrive à se planter (0:23) !
Voyez au cours du morceau comme il est à l'ouest sur les accords et le rythme, et totalement absent de l'intention du morceau d'origine, qu'il semble découvrir.
À trop vouloir exclure Dominique Nicolas de l'histoire d'Indochine et ramener toute la lumière sur lui, Nicolas Sirchis ne fait que creuser le fossé déjà immense entre lui et son ancien groupe.
En somme, une reprise loin du niveau de l'originale. Allons, au travail !
"Hey, si demain ! Si demain dans ta rue, si demain dans ta rue, ou si demain dans ta ville, on te montre du doigt, parce que t'as les cheveux comme ça, ou parce que tu t'habilles comme ça... Dis-leur, dis-leur que ce sont des pervers, voici Troisième Sexe !"
Nicolas Sirchis sur la scène du Zénith, 1986
Citation archi-emblématique et archi-intéressante puisque Nicolas ne parle que de vêtements et de cheveux.
Jacky Jakubowicz : Le troisième sexe, c'est quoi exactement ? Nicolas Sirchis : Beh, ça te choque le titre ou pas ? - Non pas du tout mais je voudrais que tu expliques, les garçons au féminin, les filles au masculin... - Ouais, en fait nan, ouais c'est une grande histoire. Le grand problème, c'est que j'ai remarqué que... Bon, nous dans notre génération, on s'habille un peu... - Comme des ados ? - Un peu bien quoi, on s'amuse bien. Et que ça choquait pas mal de gens quoi. Et c'était, histoire de... 1, on peut faire flipper les vieux comme on s'habille quoi, hein... Et puis 2, c'est surtout que toute cette jeunesse, enfin toute notre génération on se retrouve, on évite d'être dans des castes, n'est-ce pas... Chacun habillé diff... chacun dans son clan, et il faut qu'on se retrouve, qu'on se prenne la main pour justement avancer vers le... Back to the future. N'est-ce pas mon Jacky. - Mais c'est très bien. Voilà une bonne explication."
Nicolas interviewé par Jacky Jakubowicz, Super Platine, 1985
"En France, il n'y a pas de groupe de rock gay. On est conscients d'avoir attiré les homosexuels dès le début de notre carrière mais on n'a rien fait pour, ni avant, ni après ! Il n'y a pas d'homosexuel dans Indochine. Du moins, pas que l'on sache ! Il y en a peut-être qui s'ignorent ! Il existe dans tout être humain une part d'homosexualité qui peut déboucher sur la bisexualité. On est sensible à la beauté d'un mec mais notre part d'homosexualité s'éteint si un mec très laid se met à nous draguer..."
Nicolas Sirchis, Stars Magazine, Août 1987
"H comme Homosexualité : Dans 'Troisième Sexe", nous n'affirmons pas que nous sommes un groupe de pédés, à la limite nous prenons une certaine bisexualité, et encore cela reste à prouver. On est avant tout Indochine, et avec tout le caractère d'aventure que ça comporte, et sans les messages philosophiques que certains voudraient nous faire endosser."
"J'étais à Londres, il faisait beau et très chaud, dans la rue on voyait des mecs avec des looks insensés. Ce que je voulais dire, c'est que les plus vicieux ne sont pas ceux qu'on croit, mais bel et bien tous les outragés qui réagissent négativement devant une image qu'ils ont tendance à toujours vouloir caser, classifier, ranger dans des tiroirs. Aujourd'hui, on s'habille comme on veut, et le fait de porter une jupe pour un mec n'a rien à voir avec le fait qu'il soit pédé ou travesti. Il est ridicule de faire de telles associations."
Nicolas Sirchis in Le Septennat, 1988
En 1988 donc, Nicolas estimait encore avoir fait une chanson sur le fait qu'il est ridicule de traiter une personne de "pédé" si elle s'habille de façon un peu excentrique. Dont acte. Mais il semble surtout très plausible que cette réaction aille de pair avec ses complexes à propos du rock, domaine très masculin et hétérosexuel : Nicolas ne tenait pas à ce qu'Indochine soit vu comme un groupe de pédés !
Nicolas évoque souvent Patti Smith et surtout David Bowie comme des modèles d'androgynie, évoquant par là-même une certaine cooptation avec la grande époque du glam. Il est tout de même important de noter que le maquillage et les paillettes ne constituaient aucun lien avec des préférences non-hétérosexuelles. Au delà des positions de Bowie sur une possible homosexualité, souvent faites d'ambiguïtés saupoudrées en interview, le glam rock était un domaine musical traditionnellement old wave, davantage porté sur l'image et le marketing, et surtout très majoritairement hétérosexuel.
"Le méta-message de Bowie était un message d'évasion : s'évader de sa classe sociale, de son sexe, de son identité personnelle, de tout engagement trop évident - vers un passé de fantaisie ou un futur de science-fiction. Quand la 'crise' contemporaine était abordée, c'était de façon oblique, à travers la fantasmagorie d'un univers mort peuplé d'humanoïdes, un univers ambivalent tout à la fois célébré et abhorré. Pour Bowie (et pour les Sex Pistols après lui), il n'y avait 'pas d'avenir pour toi, pas d'avenir pour moi'. Et pourtant, malgré ce 'no future', c'est à Bowie qu'on doit d'avoir introduit la question de l'identité sexuelle au sein du rock et de la culture juvénile, où elle était jadis refoulée, ignorée, ou tout au plus objet de vagues allusions. Dans le glam rock, ou en tout cas chez les artistes les plus sophistiqués de l'univers glitter, comme Bowie et Roxy Music, ce n'était plus la classe sociale ou la jeunesse qui jouaient un rôle subversif, mais la sexualité et la remise en question des stéréotypes de genre. Même si Bowie n'avait rien de très radical, préférant le travestissement et le dandysme à une véritable politique de libération et de dépassement des rôles sexuels, on ne peut pas nier que lui et ses adeptes s'employaient à 'remettre en question la valeur et la signification de l'adolescence et de la transition vers le monde du travail' (Taylor et Wall, 1976). Et ils le faisaient à leur manière unique, mélangeant avec art les images du masculin et du féminin, censées traditionnellement définir le passage de l'enfance à l'âge adulte."
Dick Hebdige, Sous-culture, le sens du style, Zones, 1979
Il est important de rappeler également que Nicolas ne citait que très peu David Bowie dans les années 80, bien qu'il ait longtemps été devant sa télé dans les années 70 et qu'il ait forcément été influencé par le glam rock d'une façon ou d'une autre.
Nicolas a sûrement et sincèrement voulu projeter en France ce qu'il avait observé dans le glam, notamment à travers son goût pour le visuel et une apparence percutante, mais aussi en proposant un idéal d'évasion, appuyé dans le cadre d'Indochine sur la bande dessinée et le cinéma. Mais à la différence de Bowie, il a toujours été incapable de faire preuve d'humour et de distanciation, ce
qu'il lui aurait fallu pour jouer un personnage tel qu'un Ziggy Stardust. Le premier degré absolu de Nicolas et sa vacuité en interview le rendaient à l'époque - et aujourd'hui encore - plus proche d'un Bruel
que d'une quelconque star glam.
De plus, l'excentricité et le sarcasme britanniques étant toujours très étrangers aux Français, il semble que la mayonnaise n'ait pas pris dans l'Hexagone, et que ce soit cette dissonance qui ait provoqué des réactions homophobes : "c'est quoi ce groupe de pédés ?" Au grand déplaisir de Nicolas, hétérosexuel complet qui n'a pas franchement apprécié cette association.
"L'homosexualité masculine c'est toujours plus bestial. [...] L'homosexualité féminine est toujours beaucoup plus troublante, c'est l'initiation etc."
Nous pouvons aussi parler du texte de "Canary Bay" - plus populaire dans les milieux queer que 'Troisième Sexe" - qui, au delà d'une ode à l'homosexualité féminine comme il est souvent perçu, est en fait un fantasme hétérosexuel trivial sur les lesbiennes.
"Avec Canary Bay, on nage en plein fantasme hétéro ?
- J'avoue, oui. Avec un côté Sa Majesté des Mouches, transposé dans une bande de gamines de vingt ans. Canary Bay, c'était la république des filles, des Amazones. L'île fantasmée où j'aurais bien aimé passer du temps."
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, 2011
"Oui, c'était une vision un peu adolescente Canary Bay, c'est pas le truc dont je suis le plus fier, un peu une vision un peu adolescente du fantasme euh, un peu masculin... - Oui j'ai vu ça, mais pourquoi, un peu macho ? - Masculin, masculin, rêver d'être sur une île déserte avec que des amazones... J'avais 17 ou 18 ans à l'époque."
Nicolas Sirchis interviewé par Bernard Montiel, RFM, 2021
Non. En 1985, Nicolas avait vingt-six ans.
"Nicolas : 'Troisième Sexe' ça parlait de, en fait, en grande partie de tolérance. De tolérance envers le... l'individu euh... euh, moi j'avais remarqué en fait que, qu'une personne s'habille bizarrement ou pense bizarrement euh... Ce qu'il faut c'est le tolérer quoi. Et j'trouvais qu'il y avait une certaine intolérance envers une certaine catégorie de jeunes. Stéphane : Fallait oser à l'époque porter des boucles d'oreilles ou avoir les cheveux verts ou oranges tu vois, à Clermont-Ferrand ou ailleurs tu vois, dans les villes de province donc c'est vrai que, y'a beaucoup de jeunes qui nous disaient 'ouais, le look c'est hyper important, on a peur de s'habiller euh... punk, de s'habiller new wave, parce qu'on se fait remarquer dans la rue'. Donc c'est vrai que ça parlait un peu de ça quoi."
"Moi j'ai écrit des chansons... Y'a des gens qui m'ont dit putain ouais... 'Troisième Sexe c'est une chanson d'homosexuel, vous êtes homosexuels' j'sais pas quoi... J'dis bah non, non, mais euh, j'avais envie de parler de... Déjà c'était pas une chanson sur l'homosexualité, mais une sorte d'étape comme ça, et euh, les gens sont toujours étonnés de nous voir déjà, sur scène, nous voir après dans la vie, enfin cette différence-là, c'est ça qui est intéressant."
- Un amalgame a été fait avec 'Troisième sexe', certains l'ont perçu comme une chanson sur l'homosexualité alors qu'elle traite de l'intolérance vis-à-vis d'une partie de la jeunesse et des libertés sexuelles de façon générale. Presque 15 ans après, elle reste d'actualité. On a voté le PACS de justesse, et finalement la chasse aux sorcières dont parle la chanson continue. Pour parler des fans gays, franchement je ne les vois pas. Je parle des garçons et des filles. Je crois que leur sexualité ne me regarde pas !"
"L'image du groupe a été un moment complètement aseptisée, une partie de la presse rock nous a associé plus à Duran Duran qu'à Cure. C'est le public qui a fait la différence, comme toujours. Mais on était issu de la new-wave, beaucoup plus 'fleur bleue' que le punk. Cela étant, le premier morceau d'Indo, c'était quand même 'Dizzidence Politik', et on ne peut pas dire que 'Troisième Sexe' ou 'Trois Nuits par Semaine" étaient des comptines puisqu'elles faisaient toutes les deux l'apologie de la bisexualité !"
Nicolas Sirchis, Rocksound, février 2001
...Comment ?
"Mais au départ c'était une chanson sur le respect de l'ambiguïté, même pas de l'ambiguïté sexuelle, non, c'est que toutes les sexualités méritent le respect, et c'est pas parce que des fois on est habillé un petit peu hors du commun, qu'on a forcément... Parce que c'était ça hein, euh, 'lui il se maquille alors c'est forcément un pauvre pédé', ce genre de réaction... Euh, et en fait beaucoup de gens ont pris ça comme une sorte d'hymne de génération... [...] Moi ce qui m'a fait marrer c'est que cette chanson que j'ai écrite comme ça, elle est presque autant d'actualité, elle était autant d'actualité y'a quatre ans ou trois ans quand y'a eu cette levée du bouclier autour du PACS, y'a toujours cette haine vis-à-vis de cette sexualité, cette haine vis-à-vis des gens un petit peu différents, enfin c'est assez curieux."
Nicolas Sirchis dans En Aparté, Canal+, 2003
En 2003, même si Nicolas n'était plus très sûr de ce qu'il voulait faire dire à "Troisième Sexe", il s'agissait toujours d'un morceau à propos de looks perçus comme hors du commun, et des réactions & insultes, souvent homophobes, qu'ils engendrent. Mais le chanteur semblait toujours ne pas souhaiter être associé à un "pédé", peu importe son look. Et finalement...
"Alors le prochain morceau est dédié à tous les garçons qui aiment les garçons, à toutes les filles qui aiment les filles, à toutes les filles qui aiment les garçons, à tous les garçons qui aiment les filles. Merci de votre tolérance, merci, merci beaucoup !"
Nicolas Sirchis sur la scène de Paris-Bercy, 2003
Cette manière de présenter "Troisième Sexe" n'a même pas eu cours sur l'intégralité de la tournée, puisqu'elle servait à la base d'introduction à la reprise de "Smalltown Boy", un vrai hymne gay. À la différence de "Troisième Sexe", donc.
Notre théorie, c'est que Nicolas aurait pris conscience à cette époque seulement du potentiel gay friendly de ce morceau, et en a fait son "Smalltown Boy" à lui, alors que ce n'était pas du tout une chanson sur l'homosexualité. C'est aussi une époque où il semblait enfin se détendre à ce sujet. Dans cette version au Zénith, dont la voix est pourtant réenregistrée en studio, Nicolas arrive cependant à chanter une phrase sur deux en yaourt, ce qui en dit long sur sa compréhension du morceau dont il ne saisit absolument pas la profonde mélancolie.
Il semble également évident que cette volonté d'apparaître toujours plus ambigu sexuellement, participait directement du rapprochement voulu par Nicolas avec Placebo, alors plus à la mode que jamais dans la francophonie. Sirchis et Jardel jouaient donc les Molko & Olsdal dans le clip de "Marilyn", une occasion en or pour Nicolas de régler ses vieux complexes, car de nouveau être "pédé" faisait rock...
Une certaine habitude pour Nicolas de faire évoluer la portée significative de ses morceaux avec le sens du vent. Nous pouvons entendre qu'avec l'évolution de la société et le fait que certains discours trouvent plus ou moins d'écho dans l'espace public, on puisse découvrir une nouvelle lecture possible dans de vieux morceaux. Le problème, c'est que Nicolas est guidé par un opportunisme certain.
"Pour Nicolas, en 1983 une chanson voulait dire quelque chose, et en 1995 elle ne voulait plus tout à fait dire la même chose, il lui fait dire ce qui lui convient, car certaines chansons ont plusieurs niveaux de lecture. Pour moi, 'Troisième Sexe' était avant tout un message de tolérance. Une liberté aussi bien sexuelle que politique."
"Vous avez justement été plutôt avant-gardiste avec Indochine, sur des sujets de société comme l'homosexualité. Je pense particulièrement à la chanson Troisième Sexe, et puis aujourd'hui sur votre dernier, y'a "College Boy", qui parle pour le coup d'homophobie. On a changé d'époque, est-ce que vous avez l'impression, vous, d'avoir changé de combat ? - Si 'College Boy' existe aujourd'hui, c'est parce qu'effectivement je n'aurais pas cru une seconde que trente ans ou vingt-cinq ans après il y aurait encore autant d'intolérance vis-à-vis de ça. Vis-à-vis de l'homosexualité, vis-à-vis de la différence, vis-à-vis de la bisexualité."
Une situation où différence et homosexualité semblent être devenus des quasi-synonymes pour Nicolas. "College Boy" (Black City Parade, 2013) était effectivement une chanson sur l'homophobie au collège (qui se dit middle school en anglais et non college).
"Si j'ai écrit ce morceau, c'est uniquement parce que j'ai été choqué qu'un groupe qui a signé sur le même label que moi [Sexion d'Assaut], tienne des propos homophobes et violents. Et qu'il ait été condamné du bout des lèvres par ce même label, parce que ce groupe vendait des disques."
Nicolas Sirchis, Paris Match, février 2013
Puis apparut dans les médias français la
problématique du harcèlement scolaire. Nicolas ne perdit donc pas de
temps pour faire évoluer la portée de son morceau, cette fois en un
temps infiniment plus court qu'il ne lui en a fallu pour Troisième sexe. Xavier Dolan, réalisateur alors au sommet de la hype, et à qui Nicolas avait laissé carte blanche pour un clip, choisit de mettre en scène le rejet dont souffre son personnage principal - dont on ne connaît pas la sexualité - au sein de son établissement scolaire. Sensibilisé par les problématiques sur les armes à feu en Amérique du Nord, il amena Nicolas sur le terrain du harcèlement scolaire, probablement sans l'avoir souhaité. D'un morceau sur l'homophobie, "College Boy" devint finalement un hymne contre le harcèlement scolaire, le harcèlement en général, voire sur le fait de se faire emmerder par les schlagues de son village parce qu'on est habillé en noir (voir au début de la vidéo ci-dessous). Une certaine manière pour Nicolas de revenir à ses thèmes originels : les fringues.
Le naturel hétérosexuel est pourtant très présent chez lui à la même époque, comme dans cette sortie très spontanée ouvertement pré-metoo. Et si l'on y regarde de plus près il l'a toujours été, passant parfois de la caricature hétéro-beauf à des sorties encore plus problématiques.
Aujourd'hui, Indochine jouit d'une image plus gay friendly qu'ils ne l'étaient dans les années 80 et surtout les années 90 où tous les complexes de Nicolas sur le rock, sa masculinité et son hétérosexualité sous-jacentes, se sont exprimées au grand jour : concurrence avec les très masculins Noir Désir, thème omniprésent de la féminité - adolescente -, évolution des guitares vers un son gras et saturé, vêtements plus rock'n'roll. Pourtant, là où Nicolas était toujours empêtré dans les relations entre filles et garçons (sic), c'est plutôt Stéphane dont le discours était tourné vers la fluidité de genre (voir cette interview dans Taratata en 97) et qui semblait sensible à l'évolution des relations au sein des couples modernes.
"Une journaliste canadienne nous a un jour interviewés. Elle nous a demandé ce qu'était le troisième sexe. Je lui ai répondu : 'le troisième sexe, c'est quand le premier rentre dans le deuxième.' "
Nicolas Sirchis, Muse & OUT, janvier 2013
Nicolas n'a à ce jour jamais autant parlé d'homosexualité, et semble encore suivre le sens du vent, à une époque où de très nombreuses minorités - dont il ne fait aucunement partie - se sont fait valoir et ont élevé leur voix en tant que telles, avec une force de frappe jusqu'ici inégalée. Nous croisons donc ça et là dans 13 les thèmes de la transsexualité avec "Tomboy" (Tiré du titre d'un film de Céline Sciamma) ; le féminisme avec "Suffragettes BB" (où Nicolas mélange un titre de Bowie et un titre de Gainsbourg) ; le Front National supposément avec "Un été français", et Donald Trump avec "Trump le monde", simple jeu de mots sur un titre des Pixies.
À la manière d'un politique débutant, arriviste et opportuniste, Nicolas Sirchis s'est montré automatiquement aux côtés de tous ceux qui agitaient le drapeau d'un certain progressisme. Loin des débats et du recul demandé par certaines problématiques sociétales profondes, il s'est contenté de suivre le chemin le plus sécurisé en prêchant des convertis au sein de son propre public. Derrière une image jeune et rebelle, c'est pourtant le choix qui ne lui aurait valu à coup sûr aucune controverse, tout comme le fait d'afficher publiquement des gens ayant depuis longtemps perdu toute crédibilité, comme Christine Boutin ou Christian Vanneste.
Nous pourrions nous amuser à dire que Nicolas n'a jamais pensé écrire une chanson sur le racisme, bien que Bouha Kazmi, à qui il avait donné carte blanche, aborde ce sujet dans son clip pour Station 13. Clip qui n'a aucun rapport avec la chanson, chanson qui n'a elle-même aucun rapport avec rien. Mais pour quelqu'un qui a toujours clamé ne pas vouloir faire de social, Nicolas est relativement cohérent : En restant dans le sociétal et les problématiques dépolitisées (souvent non-françaises), il montre son inaptitude à creuser les sujets, qu'il se contente simplement d'évoquer à coups de slogans et de clins d’œil comme autant de cache-misères.
"C'était une belle métaphore entre mes héros qui m'ont donné envie de faire de la musique, David Bowie et d'autres... Et de voir que y'a plus de porte-paroles aussi forts qu'eux... On entend que les populistes là, et il faudrait que des gens reprennent la parole pour que... Effectivement ça ça a été tourné en Afrique du Sud, il manque de gens comme Mandela, il manque de gens comme des... voilà."
Nicolas Sirchis à propos de "Station 13", Quotidien, novembre 2018
"Moi j'ai écrit une chanson qui s'appelait Troisième Sexe en 1986 (1985, ndla), et euhhh la chasse aux sorcières etc, rien n'a bougé. Dans chaque ville où on passe, on est passé à Toulouse y'a quelques jours, y'a eu une agression d'une jeune lesbienne, à Rouen, un agression d'un jeune... J'veux dire c'est de plus en plus violent, euh, parce que y'a des, voilà, je trouve que la démocratie en général, et c'est important que la musique le dise, ne se défend pas assez face à des gens qui mentent et qui accusent les autres, enfin qui sont intolérants. Et je trouve que la démocratie devrait être intolérante avec les intolérants."
Nicolas Sirchis, Quotidien, novembre 2018
"Embrasser une cause ne suffit pas : il faut ensuite faire passer le message. Le plus dur commence. Car demander à un rocker de parler de politique, c'est un peu comme demander à Patrick Sébastien d'animer un colloque sur la notion de déterminisme chez Spinoza : l'un et l'autre s'accordent assez mal. Le rock prône la jouissance, pas la réflexion. La politique est un sujet trop sérieux, trop "adulte" pour qu'il puisse s'y introduire sans y perdre son âme et une partie de ses auditeurs. Fuyant une solennité contraire à leurs principes, les rockers s'efforcent donc d'aborder les choses sérieuses de la façon la moins sérieuse possible, en soignant la forme, et presque en détournant l'attention."
"Cette réactivation permanente de la mystique 'rock' est révélée avec plus d'évidence encore par l'usage répété du mot rock en tant qu'étiquette, chargé de cautionner toutes sortes d'initiatives (en plus de permettre un jeu de mot sur le verbe 'to rock' : bousculer, ébranler) : Rock Against Racism, Rock Against Reagan, Rock the Vote... À l'inverse, ils sont finalement rares, ces Bob Dylan ou Neil Young, qui ont suivi un cheminement idéologique personnel, sans se soumettre à leur fonction de rocker.
S'engager en tant que rocker, concrètement, c'est s'engager au nom d'une certaine idée de la jeunesse."
Julien Demets, Rock & Politique, l'impossible cohabitation, Autour du Livre, 2011
Finalement, en 2018 Nicolas ramène "Troisième Sexe" à sa source, celle de la mode vestimentaire, durant une soirée ultra-parisienne et ultra-jet-set dédiée à Jean-Paul Gaultier. Nicolas y est comme un poisson dans l'eau.
"La chanson 'Troisième Sexe' l'a touché, pas mal, je crois, et puis, on s'est mis nous en robe, enfin bon on a un peu déconné, comme c'est un peu voilà... L'unisexe... No gender comme on dit maintenant !"
Daniel Balavoine avait pourtant écrit le très élégant "Lipstick Polychrome" en 1980,
et personne d'une façon ou d'une autre n'en a fait tant d'histoires.
Nicolas Sirchis et ses fans ne sont-ils pas finalement les seuls à expliquer que
Troisième Sexe ait eu un tel impact ?
Une très belle chanson, avec un joli titre qui plus est, Lipstick Polychrome, que Nicolas se serait damné pour trouver.
Finissons avec ce morceau on ne peut plus hétéro-beauf écrit par un homme de quarante-six ans, et que bon nombre de fans trouvent drôle. Nous, comme nous avions déjà eu l'occasion de le dire, trouvons plutôt que Nicolas n'est ici non seulement pas drôle, mais fait preuve d'une affligeante vulgarité et d'une indélicatesse digne d'un mauvais film porno. Mais depuis Jean-Marie Bigard, on sait que ces dernières peuvent sans difficulté remplir un Stade de France.
En 2020, Indochine Mk2 proposait "3SEX" avec Christine & The Queens, afin de promouvoir une compilation des singles sortis entre 1981 et 2000.
"Aujourd'hui,
on assiste à des confusions très étranges qui créent un discours hyper
puritain. Il y a confusion entre sexualité et nudité, et je pense que la
plupart des artistes sont intéressés par l'idée de repousser les
limites (...) Je voulais éviter l'écueil du duo trop genré homme-femme,
et créer une symétrie, un dialogue un peu différent, plus naturel, plus
égalitaire."
Héloïse Létissier, Quotidien, décembre 2020
À la différence du "Grand Secret" par exemple. "Troisième Sexe"parle des looks androgènes et de leur dénigrement, quand "Le Grand Secret" parle
du déflorage d'une jeune fille avec un souhait d'inversion
ponctuelle des rôles : la demoiselle aimerait avoir la maitrise et
l'ascendant comme un partenaire masculin ; ce dernier accepte d'être
passif et sur la défensive comme une partenaire féminine. On est loin de
l'égalitarisme et de l'antisexisme, car il s'agit juste d'un jeu de
rôles.
Dans "3SEX", chacun chante aléatoirement des passages, il n'y
a aucune réelle construction thématique sur qui chante quoi. Certes ce n'est pas un duo genré, mais c'est parce qu'il n'y a qu'un seul narrateur.
On est proche d'une réappropriation type karaoké ou Star Academy.