Indochine par Nicola Sirkis & Rafaëlle Hirsch-Doran

La nouvelle bible est disponible, 18,15€ le kilo.

"On ne réalise pas combien cette histoire d’Indochine m’appartient… Il y a des livres sur nous, des reportages, je n’ai pas envie de tout contredire… J’ai commencé à écrire ma version de l’histoire, peut-être que j’irai au terme un jour. Et à la fois, il y aura toujours des gens pour raconter une autre version."

Nicolas Sirchis, Paris Match, septembre 2017

 

"Comment ne pas tomber dans l’hagiographie quand on est soi-même fan d’un groupe et qu’on doit écrire son histoire ? « J’y ai énormément réfléchi, je me suis demandé si c’était légitime parce que je ne suis pas extrêmement objective. [...] Nicola me l’a dit, s’il a accepté de le faire avec moi, c’est parce que je suis une fan de troisième génération, et que c’est le point de vue de ma génération qui l’intéressait sur Indochine. » "

Rafaëlle Hirsch-Doran, Madmoizelle, octobre 2020


Nicolas parlait déjà d'une "troisième génération" de fans en 1997. A t-il vraiment "accepté" suite à une proposition, ou délibérément construit une nouvelle bible avec une jeune fan dévouée ? Tel que nous le comprenons, Nicolas a convaincu la jeune autrice que sa subjectivité n'était pas un problème.

La subjectivité a, depuis toujours, été du pain béni pour Nicolas, et il s'est maintes fois par le passé montré intéressé par des propositions extérieures. Il a été observé depuis longtemps, et dit sur ce blog, que la dévotion des fans de l'indosphère était incompréhensible pour les non-fans, et que Nicolas ne s'adressait toujours qu'à des gens déjà convaincus, ou à l'inverse totalement ignorants.

"Cette réputation, c'est quoi, d'ailleurs ? Intransigeant ? Méchant ? Dictateur ? C'est un peu facile, puisque personne n'ose me dire quoi que ce soit en face."

Nicolas Sirchis, p. 133

Sauf que Nicolas ne s'adresse qu'à des journalistes acquis à sa cause et/ou amis, et ne se rend jamais dans les émissions où pourraient être portées critiques ou contradictions. Lui dire quoi que ce soit en face est devenu impossible pour qui le souhaiterait, car notre héros est devenu inapprochable et les interviews sévèrement cadrées.

Ici, une fan a été choisie pour réaliser un nouveau livre "via un ami de mon père" (Olivier Dorangeon, ndlr) selon elle, "par l'intermédiaire d'une personne qui a changé le paysage du rock en général et en France" selon lui, sans préciser de qui il s'agit. Nous apprendrons plus tard qu'il s'agit de Pierre Lescure. Un classique piston par réseautage mais après tout pourquoi pas. Il n'y a aucune raison que Rafaëlle soit moins capable qu'une autre fan désignée du doigt parmi les premiers rangs.

Au contraire, début de la discussion.

Il semble évident, et ce fut même confirmé par l'autrice, que le choix d'une personne jeune était loin d'être anodin. Ce blog a beaucoup appuyé sur le fait que Nicolas travaillait continuellement à minimiser l'importance d'Indochine Mk1, au profit de son groupe à lui qu'il mène d'une main de fer et auquel il a donné le même nom.

Voir : Pourquoi Indochine Mk2 ?

"Qu'est-ce que Nicolas il a vu en moi, il faudrait lui demander hein... Lui il dit que c'est parce que j'étais une fan de la troisième génération, et que ce point de vue l'intéressait parce que dans les documentaires sur Indochine ou certains livres, on parle beaucoup beaucoup des années 80, et on parle très peu des vingt dernières années, alors qu'il y a eu des tournées incroyables, que les albums ont jamais aussi bien marché... Donc je pense que ça ça l'intéressait puisque moi je connais très bien cette époque-là, puisque c'est la seule que j'ai vécu. Donc je pense que c'est ça qui lui a plu, et puis de voir que je connaissais déjà très bien, même les époques où j'étais pas là, et que je connaissais aussi la dernière, euh... Et puis après c'est une affaire de, de... de feeling, tu vois. Quand tu rencontres quelqu'un et que tu lui fais confiance. Tu peux aussi rencontrer quelqu'un et ne pas du tout sentir cette personne. Bon bah là c'est l'inverse qui s'est passé. Donc je pense que c'est ça.
- Est-ce que tu penses que aussi Nicolas a regardé en toi, ta jeunesse, aussi... Est-ce que c'est parce que les fans qui sont de la première génération, la deuxième génération, sont toujours mélancoliques...
- Peut-être, je pense... Puisque ça va avec mon âge et avec le fait que je peux pas être nostalgique des années 80. Maintenant j'ai quand-même essayé de les raconter au mieux. C'est pas parce que j'y étais pas que j'ai fait l'impasse sur cette période-là, pour moi c'était très important, justement parce qu'Indochine a commencé à ce moment-là, et je voulais pas décevoir les fans de cette époque là. Et en même temps je voulais aussi que les gens de mon âge apprennent ce qu'il se passait à ce moment-là. Donc oui, il y a une partie qui est liée à mon âge, oui, c'est sûr."

Rafaëlle Hirsch-Doran, interview @Station Indochine, novembre 2021


Les dissonances sont assez amusantes dans les interviews péruviennes, entre des fans d'Mk1 et une jeune personne qui s'illumine quand on commence à parler d'Mk2. Il est revanche faux de prétendre que les documentaires et livres sortis depuis l'époque de Paradize privilégient les années 80. Qu'ils soient officiels ou non, ces derniers partagent tous un grand enthousiasme pour Indochine Mk2, et s'accordent à dire que les choses sérieuses commencent vraiment à partir de Dancetaria. Il faut croire que si cela ne tenait qu'à notre héros, l'on ne parlerait plus du tout de son groupe de jeunesse avec lequel il est si mal à l'aise.


Avant l'existence de ce parpaing, le choix était déjà immense, pour qui souhaitait en apprendre davantage sur cet Indochine brumeux qui exista avant Internet. Enfin il est courant et presque normal, pour beaucoup de fans de musique, d'être nostalgiques de périodes anciennes. Indochine est même assez seul dans son créneau, où même pour les fans actuels, il est ringard de préférer Dom & Stef à Boris & oLi !

Voir : Révisionnisme et malentendus

Contrairement à ce qui a été annoncé, ce n'est pas du tout le premier livre où Nicolas impose sa marque.

"C’est la première fois que Nicola Sirkis signe et porte un livre sur son groupe."

Indo.fr


Précédemment, dans le feuilleton des livres officiels :

Indochine (1986) et Le Septennat (1988) où les membres du groupe original s'expriment très largement. Le second est même assez largement dédié à des mises au point, après la bruyante Indomania.

Insolence Rock, le livre officiel de 2004, déjà élaboré dans un esprit fan et subjectif.

"Indo n'avait pas de biographie officielle depuis les années 80 et il y avait une grosse actualité autour du groupe. J'ai donc envoyé à Nicola ma bio de Depeche Mode, assortie d'une lettre. J'ai reçu un coup de fil trois semaines plus tard. Il avait aimé la façon dont je parlais musique, et lui avait envie de ne parler que de musique. [...] Nous nous sommes donné rendez-vous près de chez lui, dans une sorte de studio consacré à ses activités au sein d'Indochine. J'avais déjà travaillé sur un plan et mon questionnaire m'a servi de fil rouge ; mais je me suis rendu compte qu'il irait bien au delà de mes questions. Il a déroulé l'histoire d'Indo avec une mémoire étonnante. J'ai laissé le magnétophone tourner et ça a suffi... [...] J'aurais pu contacter d'autres personnes, mais Nicola m'avait déjà beaucoup parlé. De plus, je voulais aussi écrire un ouvrage personnel. Nicola m'a laissé carte blanche car il avait aimé le côté subjectif et impliqué de la bio de Depeche Mode."

Sébastien Michaud, présenté comme "l'auteur de la bio officielle" dans Instant Mag 2 Spécial Indochine, 2006


Un discours ressemblant énormément à celui prononcé en 2021 par Rafaëlle Hirsch-Doran.

Voir : 2002 - Paradize

En 2008, L'ombre des mots par Thierry Desaules semble avoir été une tentative de livre officiel. L'auteur dit avoir rencontré Nicola Sirkis en public et en privé à de très nombreuses reprises, et estime que son livre a la singularité d'être fait pour des fans... par des fans.

"Comme je connaissais bien Nicolas Sirkis d’Indochine à l’époque, je lui ai proposé d’écrire une biographie avec une analyse des textes et tout s’est enchaîné."

Thierry Desaules

Relayé à l'époque sur Indo.fr, puis disparu des pages de l'histoire. Thierry, après d'autres livres ridicules sur Placebo et The Cure et quelques romans, anima en novembre 2021 une rencontre avec Rafaëlle dans une librairie strasbourgeoise.


Le très officiel Indochine, le livre (2011) où Nicolas est à la baguette : l'argument de vente est ici le regard d'un ami de la première heure du groupe... Jean-Eric Perrin était déjà à l'époque un grand communicant de la légende dorée d'Indochine Mk2. 

"Nicolas voulait faire un bouquin justement pour fêter toute cette année prodigieuse, avec la tournée, le Stade de France et cætera, il voulait qu'il reste une trace un peu... Qui pèse quoi, un peu écrite, et donc il m'a proposé de faire ça avec lui. [...] Il m'a ouvert sa boîte de Pandore, c'est à dire il m'a filé des photos personnelles, des choses, des photos à lui quoi."

Jean-Eric Perrin, le JJDA, février 2011

Devons-nous oublier ce livre ? Nicolas n'avait-il pas filé assez de photos, d'infos et d'archives, ou n'étaient-ce pas les bonnes ? Peut-on savoir pourquoi il n'a pas ouvert ainsi sa maison à Jean-Eric Perrin, négligent et mondain mais pourtant plus journaliste que la jeune autrice, pour le livre des trente ans ?


Kissing my songs
 (2011), un entretien entre Nicolas et Agnès Michaux, appuyé sur les textes mais évoquant largement l'histoire du groupe.


Et donc le parpaing en 2021. Il s'agit en tout et pour tout du septième livre fait avec la collaboration de Nicolas Sirchis, et du troisième réalisé dans un esprit fan, avec une subjectivité assumée, plaisante pour l'intéressé et rassurante pour le lecteur. Il semble important de souligner ces faits en pleine promotion autour de ce nouvel objet prétendant avoir inventé le fil à couper le beurre.

"La référence incontestable sur Indochine."  (Indoshop)


Incontestable ?

De nombreuses indications montrent que Rafaëlle Hirsch-Doran n'a pas lu attentivement les livres précédents. Il ne semble pas non plus qu'elle ait questionné Nicolas sur le besoin d'un tel livre, à part faire un gros coup pour marquer les "quarante ans". Son inquiétude concernait plutôt sa légitimité à elle, une inquiétude largement justifiée mais vite balayée par le boss.

Voir : Les livres sur Indochine, Révisionnisme et malentendus


Il faut donc s'attendre à un livre de fan jamais rentré d'Indochine. Et ce deal est acceptable !... dans la mesure seulement où ce qui est avancé est correct. Mais avant même d'ouvrir cette nouvelle livraison, déjà les inexactitudes et légèretés fusaient de tous les côtés. Difficile dans cette situation de rester concentrés.

Inutile de revenir sur le choix d'un jeune Nicolas seul en couverture, le blog discute déjà très largement de cette constance réduisant un large collectif à un homme seul et sa vision. Idem pour la présence des musiciens actuels en quatrième de couverture, avec un Nicolas ouvertement gagnant de l'histoire.

L'objet, dans sa conception, semble inspiré des deux retentissants volumes de Rainbow Man par Jérôme Soligny. La biographie, mise en perspective et analyse de l’œuvre de David Bowie, montre qu'une carrière dite solo est toujours permise par des dizaines de personnes gravitant autour. (Voir annexes)

D'ailleurs, la communication n'oublia évidemment pas de préciser que "la maquette du livre est signée par Jonathan Barnbrook, le designer de légende qui a réalisé les derniers albums de David Bowie."

Voir : David Bowie


Comme tout beau livre, le parpaing est très illustré. Les photos sont très belles, dont une de Stéphane particulièrement élégante (p. 80). Beaucoup sont issues de séances déjà connues, mais il s'agit ici de poses inédites. En d'autres termes, de l'exclusivité à pas cher avec les restes d'époque - avec parfois des choix étranges, comme un Olivier masqué par Marc (p. 260).

Nous savons que les retours et commentaires de fans sur les livres concernent essentiellement la quantité et la qualité des photos, et le présent livre ne fait pas exception. Attardons-nous plutôt sur le texte.


Rafaëlle Hirsch-Doran ne se moque pas de ses lecteurs et a soigné son travail. L'écriture y est d'une qualité normale pour son cursus. Nous partageons avec l'autrice la douleur de devoir retranscrire Nicolas à l'oral et accoucher de phrases correctes.

Jamais un livre sur le groupe n'a été aussi riche sur la carrière de Nicolas et les gens qui y ont été affiliés. Le parpaing est énorme, les archives nombreuses et effectivement inédites, et malgré les réserves non-dissimulées exposées ici il y a déjà quelques mois, sa publication provoqua chez nous enthousiasme et stimulation.


La communication se situe d'ailleurs majoritairement autour des archives. Chouette !...mais celles de Nicolas seulement bien sûr, qui dut toutefois faire appel à des fans pour combler quelques tiroirs vides. Mais les dites archives ne sont pas franchement intéressantes pour toutes les époques, et cela ressemble parfois à du cherry picking.

Pour qui a lu Starmustang (l'autrice a t-elle eu le sérieux de s'y confronter ?), il est difficile de rester insensible aux lettres des jumeaux depuis le pensionnat d'Estaimpuis. Il est également dur de ne pas penser que cette première intervention de Michèle Sirchis en quarante ans fait suite aux déclarations fracassantes de Jean Sirchis sur la chaîne YouTube de son fils aîné. Autant dire tout de suite que ses banalités ne présentent aucune espèce d'intérêt. Et ajouter que manifestement, Rafaëlle ne sait pas ce qu'elle fait en abordant cette sombre époque.


Moins important mais un questionnement tout de même : le prénom "Nicola", orthographié ainsi dans des carnets datés de l'année 1976 ! Quiconque a déjà ouvert un livre sur Indochine sait que l'absence de S viendrait de l'erreur d'un journaliste, gardée par le chanteur comme un pseudonyme. Et le présent livre le répète :

"[...] Sirkis Nicola sans s, oui, ça y est, il s'appelle officiellement comme ça. Un journaliste pressé ou peu zélé a écorché son nom dans un article et Nicolas l'a adopté."

Rafaëlle Hirsch-Doran, p. 51


Ou croit savoir, donc. Le zèle a aussi manqué à l'autrice. Nicola s'est-il en fait appelé ainsi si tôt, et dans ce cas, pourquoi ce mensonge régulier ? Il n'aurait tout de même pas osé retoucher une archive : nous croyons donc ici à une nouvelle révélation accidentelle d'un vieux mensonge.

L'orthographe archaïque de "fantasme" avec "ph" est même érigée en référence à Phantom of the paradise !

Certes il y a des copies de lettres et de carnets, mais le livre brille par son absence totale de citations issues d'interviews d'époque. Un choix impensable pour n'importe quelle monographie un temps soit peut rigoureuse ou documentée ! Révélateur d'une vision erronée du travail de journaliste, ayant une confiance aveugle dans une source plutôt que dans l'investigation, et d'une survalorisation du travail de communicant.

Voir : Biais d'ancrage (Wikipédia)

Le livre donne l'impression que l'autrice n'a même pas pensé à regarder de ce côté-là, pourtant les magazines abondent en brocante et de nombreux scans sont disponibles sur plusieurs sites en ligne dont l'indispensable Indo-Wiki. Seul le discours officiel perçu comme d'autorité compte, et certaines époques seraient bel et bien révolues... Il semble possible pour l'autrice de faire sans. Malheureusement, il faut bien en parler d'une façon ou d'une autre.


Les carnets de Nicolas sont amusants à lire. Ils montrent la grande médiocrité de ses notes ou phrases qui ne sont pas encore des textes, et confirment une superficialité très marquée. Comme par exemple les idées jetées pour le futur "June" ("Bulimia !"). Les vieux fans observateurs regretteront également de ne pas retrouver le fameux carnet où Nicolas écrivit "Cléo en vélo, Colette en chaussette" et "Et elle se casse, qu'est-ce que vous voulaient que j'y fasse".

Le brouillon du "Grand Secret" fait notamment sourire, et consiste en une liste arbitraire de "Laisse moi être ton/ta [une partie du corps]". Ce caractère profondément aléatoire des paroles de Nicolas explique implacablement pourquoi un stade ne peut pas chanter la chanson en duo avec lui, plus de dix ans après la sortie de cette chanson culte. Et cela dépasse de loin le seul "Grand Secret".


(Fun fact, Nicolas chanta la chanson en entier le lendemain.)


Nous avions déjà remarqué que Nicolas montrait aujourd'hui plus ouvertement sa manière de travailler, résultante possible de l'accroissement de sa confiance provoqué dans les années 2000, et très observable dans Black City Parade, Le Film (2013).

Lignes de chant en yaourt, fragments anglophones, dictionnaires de rimes... Le rituel était déjà connu mais beaucoup moins assumé. Aujourd'hui, Nicolas semble ne plus avoir de problèmes de conscience quant à la bonne manière de travailler, que cela concerne la musique, les textes ou autre chose. 

Et Rafaëlle non plus.

Comme se distinguaient déjà les éditions Camion Blanc et d'autres récits de fans, souvent non-officiels ou publiés chez des éditeurs peu regardants, le livre brille par son absence de bibliographie ou documentation permettant une mise en perspective. Une nouvelle fois, la sphère Indochine n'a pour référence qu'elle-même et continue de s'autoalimenter. Les "remises en contexte" s'arrêtent à des dates et événements choisis et sans rapport direct avec le sujet, comme dans le clip de "Nos Célébrations", avec de vagues allusions à des modes passées, figures et événements marquants. La frise chronologique de fond ne semble être que cette vidéo mise à l'écrit, à moins que ce ne soit le contraire ?

Voir : 2020 - "Nos Célébrations" & Singles Collection 2001-2021


Indochine est décrit comme étant le centre de tout. Comme si il n'y avait eu qu'Indochine en France, que l'Indomania fut le seul phénomène générationnel, alors que les tendances musicales citées sont bien plus vastes que ce qui est ici touché du doigt. Dans le très mauvais Insolence Rock, l'auteur est tout de même un auditeur de musique. D'une ascendance  alternative, aimant inévitablement The Cure, Depeche Mode et Nine Inch Nails, il proposait au moins un échiquier représentant un paysage musical donné, sur lequel Indochine se déplaçait et cherchait sa place.

Chez Rafaëlle Hirsch-Doran tout est plus simple : Indochine est l'échiquier. Sa connaissance de la musique des années 70, 80 et 90 est extrêmement superficielle, au mieux scolaire. L'autrice confessait d'ailleurs ne connaître d'autres groupes que par le prisme d'Indochine. Et comme chez de très nombreux fans, ça se voit.

Voir : Influences et références

Le graphisme de L'Aventurier serait notamment une référence à Sonic Youth ! Comme si réaliser un simple assemblage était forcément une référence aux new-yorkais (formés en 1981) pourtant plus versatiles que ça. Un graphisme pré-Photoshop est inévitablement un collage, mot qui sent bon les ateliers d'école d'art et dont l'emploi ressemble ici à une pose arty.

Nul besoin de préciser qu'il n'y a aucun point commun visuel avec les premières pochettes et affiches des débuts de Sonic Youth, et que ces derniers n'ont été connus en France que bien plus tardivement dans la décennie.  De plus, si comme nous le craignons, les travaux pour la pochette de L'Aventurier lui évoquent celle de Goo, c'est que la situation est plus grave que prévue. L'album, dont le visuel est très populaire en t-shirt, est sorti en 1990.

Goo, 1990

Serait-ce encore un symptôme d'une génération de fans n'ayant connu qu'un Nicolas ne fonctionnant que par références et hommages à des figures institutionnelles du monde artistique, sans que personne ou presque ne s'attarde dessus ?


Wax
est notamment traditionnellement montré comme l'album britpop. Et la riche et fascinante histoire de cette dernière se dissout dans des phrases vides évoquant une époque lointaine et obscure sans autre référence qu'une vague impression sur ce que devait être le milieu des années 90. L'écriture trahit un passé connu uniquement à travers les mots de Nicolas et une vague lecture des hagiographies. Peut-être également quelques pages Wikipédia françaises. Les boys bands, nécessairement responsables de l'échec d'Indochine à cette époque, sont encore une fois vilipendés.

"La mode n'étant qu'un éternel recommencement, la nouvelle génération a récupéré les codes de l'ancienne, a digéré les Cure, les Smiths, a mixé T-Rex et Bowie, distordu les Clash et Madness, bien enregistré les Beatles, ajouté des guitares acoustiques en surdose, et engendré la mouvance britpop. Le public français, sensible à ces groupes-là capte ce qu'Indochine produit avec Wax, ces sons plus lisses, plus pop, sans tomber dans le boys band."

Rafaëlle Hirsch-Doran, p. 219

La voix de son maître.

"Qu'importe, le public est au rendez-vous, le noyau dur qui reste envers et contre tout, même face au gospel, même sans Dominique, même alors qu'Indochine laisse la britpop l'influencer, effaçant - temporairement, mais ça personne ne le sait encore - la new wave qui a fait leur nom."

Rafaëlle Hirsch-Doran, p. 222


Wax
était même calibré britpop comme le dit la biographie d'Indo.fr ! Pourtant, quiconque connaît son sujet sait que Wax n'a que très peu à voir avec cette tendance de la musique britannique, très proche de la new wave et très incomprise par un Nicolas alors complètement largué. À l'inverse de ce qu'avance Rafaëlle sur la base des racontars de Nicolas (quitte à réutiliser ses tournures et tics de langage), ce dernier a beaucoup appuyé sur le fait que le public français n'avait pas su apprécier Wax, contrairement aux Belges, qui seraient moins variété et plus rock...

Voir : 1996 - Wax

Il n'est pas question ici d'invoquer des arguments d'autorité liés à l'âge. Cependant, il est forcément difficile d'évoquer des époques pré-internet en vrac sans un réel travail d'historien, rigoureux, méthodique et chronophage. Ne capter que de vagues fragrances via des revivals et autres hypes de sa génération n'apportent que clichés et lieux communs, et ce parpaing en est un cas d'école.

Voir : Avant-propos


L'étude du cas "College Boy", que Nicolas désigne maintenant comme son morceau préféré, montre aussi le manque de perspective du livre. Le mot new wave, employé par Rafaëlle comme un simple épithète, semble avoir été appris dans Black City Parade, Le Film, ou avec la communication du premier album de Mathieu Peudupin (Lescop). Le thème du morceau serait ici "novateur", alors qu'il est question non pas de harcèlement scolaire, mais de tabou et d'initiation sexuelle, comme à l'habitude du chanteur. Le morceau est même défendu comme une "déclinaison adaptée et actualisée" de "Troisième Sexe"... Ou simplement un événement marquant de l’œuvre de Nicolas (pour son clip - la chanson ne souleva aucun enthousiasme particulier) mis en parallèle avec une autre grande chanson des années 80.

Voir : Troisième Sexe

"Les textes coécrits pour Indochine ne sont jamais, sauf rares exceptions, ce qui a été couché sur le papier en première instance. Ils sont plutôt un mix de celui qui entend bien préserver sa chanson, ses idées, et de ceux qui tentent de s'en approcher, de se coller à Indochine en fonction de ce que le groupe leur évoque."

Rafaëlle Hirsch-Doran, p. 278


Un extrait très éloquent dans lequel nous pouvons lire le résultat d'années de communication par Nicolas, comme quoi lui saurait exactement ce qu'il faut faire, pendant que d'autres auraient pollué le processus par leurs ambitions personnelles. Pourtant, c'est bien ce que Nicolas demande à ses coopérateurs, et il a souvent été valorisé comme sachant laisser carte blanche !

"D'autre part à sa grande stupéfaction, [Valérie Rouzeau] retrouve des morceaux entiers de 'Comateen 2' dans 'Comateen 1', dont le texte est pourtant co-attribué à Camille Laurens. Nicola, forcément seul maître à bord et surtout pour les textes, est responsable de ce pataquès. C'est lui qui a dû bricoler le texte de la romancière, lequel ne le satisfait pas vraiment, le rafistoler avec celui de la poétesse, pour arriver à un résultat présentable, et chantable."

Jean-Claude Perrier, Le Roman-Vrai d'Indochine, Bartillat, 2005


Valérie Rouzeau n'est pas créditée sur ledit morceau, et ce n'est pas le seul exemple de crédits attentatoires. Présenté dans le parpaing comme protecteur d'un univers vertueux, nous y lisons plutôt un Nicolas sans-gêne estimant que ses décisions même les plus scandaleuses, parfois insultantes pour les autres, sont invariablement légitimes du fait de son autorité patronale. Chloé Delaume s'exprimait aussi en 2012 :

"Nicola Sirkis est revenu vers moi cet été en me proposant quatre morceaux, mais aucun texte ne lui a convenu.

Chloé Delaume, entretien avec Barbara Havercroft, "Le soi est une fiction"


Tel ce vieil ami qui réapparaît quand il a besoin d'un service... Et cela concerne autant les apports d'éléments littéraires que musicaux.

Voir : Black City Parade, le film

Il n'est pas non plus discordant d'y lire une nouvelle pique envers Alexandre Azaria ("entré sans s'essuyer les pieds") et Jean-Pierre Pilot ("il s'agit d'Indochine, pas de lui"), rien de moins que ceux qui ont permis la survie d'Indochine dans les années 90, et systématiquement décrits à ce jour dans les biographies tolérées comme des obstacles à l'envol du génial chanteur.

Évidemment, les visages des protagonistes impliqués sont quasiment absents du livre, et leur nom cité du bout des lèvres, par obligation. Jean-Pierre Pilot notamment, malgré l'immense énergie déployée pour Indochine dans une période très difficile, semble ici n'avoir servi qu'à dérouler le tapis rouge à Olivier Gérard, dont l'implication même minime est en revanche très largement soulignée dès les pages de Wax !

Stéphane Sirchis & Jean-Pierre Pilot, Comme deux frères, Paris Première, 1996

Les documents papier et photographies peuplant les pages de l'ère Wax sont même majoritairement datées de 1998, et intègrent les deux guitaristes actuels bien plus tôt qu'il ne l'aurait fallu, alors que même le nom de Xavier "Tox" Géronimi est absent. Les boîtes des cassettes d'Olivier, connues depuis longtemps pour qui a déjà ouvert un livre sur Indochine, nous sont ici carrément montrées, comme si cet inédit strictement visuel suffisait. Mais pourra-t-on les entendre un jour ?

Voir : 1996 - Wax, 1997 - Indo Live titre par titre


D'ailleurs, Olivier n'a t-il pas lui aussi fait son Indochine avec ce que le groupe lui évoque ? N'est-il pas dit et valorisé dans le livre, que chacun voit dans Indochine ce qu'il veut, et que c'est ce qui ferait la force et la singularité d'un tel groupe ? Doit-on y comprendre que cela n'est valable que dans la mesure où cela est autorisé et cadré par le boss ? Rafaëlle n'a t-elle pas écrit tout un livre en fonction de ce que le groupe lui évoque ?

Ainsi, le pop-glam-goth de Dancetaria devient alternativement pop-glam-sex et gothico-sexy-glam. Les gens qui connaissent le glam rock apprécieront ces élucubrations. Quant à Rafaëlle, elle s'imagine - via les mots de Nicolas - une année 1999 où Britney Spears et Eminem auraient fait le jour et la nuit, et où Indochine aurait inventé une attitude moribonde. Et se reprend plus tard en précisant que 1999 est l'année du goth par excellence en citant Sleepy Hollow, comme une réalisation tardive de l'existence d'une tendance passée. Oui, cette année où Nicolas délaissa ses Converse et autres vestes en jean pour des robes noires, le goth et le edgy étaient alors plus à la mode que jamais, et Gareth Jones le précise : "on était tous fans de Nine Inch Nails..."

Voir : 1999 - Dancetaria


Bien vite, le nom de Jean-Pierre Pilot s'efface des mots de Rafaëlle, dont l'écriture laisse percevoir la montée de son enthousiasme, au cours des pages noires de l'histoire, sur l'arrivée de son groupe à elle.

Indochine Mk2, 2006

Voir : Pourquoi Indochine Mk2 ?


Les pages de Paradize débutent à l'exacte moitié du pavé, et nous ne savons pas si cela a été fait exprès. Ce faisant, il ne serait pas honnête de dire que l'autrice a volontairement privilégié Mk2.

Rafaëlle précisait sur Twitter n'avoir pas pu discuter avec tout le monde comme elle l'aurait souhaité. Nous ne pouvons pas l'accuser de n'avoir sciemment pas contacté certaines personnes gênantes, malgré ses préférences dont elle ne fait pas secret. Les personnes en question ne veulent plus participer aux communications de Nicolas dès lors qu'ils ont quitté son giron, chose connue depuis bien longtemps mais que l'autrice semble n'avoir pas exactement fini de découvrir :

"La raison est simple, c'est qu'il a pas voulu. Je lui ai envoyé plusieurs fois des mails, et il a dit non, tout simplement, malheureusement."

Rafaëlle Hirsch-Doran sur le refus de Dominique,
entretien pour Indochine Peru, novembre 2021



Comme avec les auteurs précédents.

"Effectivement, je n’y interviens pas. J’ai pourtant été sollicité par l’autrice, à laquelle je n’ai pas répondu favorablement… Ses recherches ayant majoritairement pour source les archives et les souvenirs de Nicolas, d’une part, et les liens de 'subordination' et de fan entre eux, d’autre part, ne m’ont pas convaincu de son impartialité journalistique…"

Dominique Nicolas, Ouest-France, juin 2022


La situation est regrettable sur de nombreux aspects. Mais quoi qu'en pense Rafaëlle : s'il n'y a pas ces gens (Dominique Nicolas, Jean-Pierre Pilot, Alexandre Azaria, Rudy Léonet, Jean-My Truong, Diego Burgard, Gérard Lenorman, Lio, Virginie Borgeaud, Yves Bigot, François Soulier, François Matuczenski, etc.), alors le livre ne peut qu'être profondément biaisé.

Le refus de Dominique, tout comme celui supposé d'autres anciens membres (ont-ils été contactés ?) devrait semer le doute, au moins une certaine réserve, chez les auteurs comme auprès du lectorat. Mais une nouvelle fois on fait sans, et cela ne pose de problème à personne. Nous n'avons rien contre les fanfics, mais cela ne peut pas approcher la réalité comme il le faudrait.

Au lieu de ça et comme dit auparavant, les nombreux musiciens ayant permis Indochine ne sont présentés que comme des moyens de donner corps au bel univers issu de la tête du chanteur démiurge.


Pourtant, Nicolas s'inscrit en faux :

"Peut-être que je regrette d'avoir fait de trop nombreuses concessions, d'avoir été trop naïf, trop gentil. Mais comme je ne voulais pas m'imposer en tant que leader..."

Nicolas Sirchis, p. 488


Non, bien sûr. Rafaëlle, racontant ici l'aventure d'un homme seul qui rêve d'un groupe de rock (pour reprendre l'excellente expression de Jean-Claude Perrier dans Le Roman-Vrai), a t-elle osé questionner le patron sur cette sortie ?

1996 

De nombreux passages du livre reproduisent  au contraire un problème méthodologique certain : opinionner et développer des certitudes dans des dizaines de pages avec trop peu de rigueur épistémologique pour se défaire de biais cognitifs. Malheureusement, cela aurait dû demander plus d'implication et de volonté d'exactitude qu'un dossier de L1. 

Une importance notable est donnée dans le livre à l'autofiction, un élément apporté pour résoudre une équation particulièrement velue, alternativement présent chez Nicolas comme chez Rafaëlle.

"C'est de l'autofiction effectivement mais je ne m'invente pas un personnage. C'est ma vie, ce sont mes émotions, mes ressentis que j'ai eus dans ma vie privée, professionnelle, dans la situation du monde, dans des expositions."

Nicolas, p. 357


Qui des deux a découvert le mot en premier ?

L'autofiction consiste en un mélange entre autobiographie et roman, où la frontière entre mise en forme, fantasme d'une autre vie et mythomanie, est extrêmement poreuse.

Il est aussi possible de faire le lien avec les tropismes beaucoup liés au Nouveau Roman avec Nathalie Sarraute (une influence majeure pour Chloé Delaume), et parler du Nouveau journalisme dont "l'écriture se rapproche davantage de la littérature dans sa forme". Les deux partagent un certain rejet du réel et du concret pour ne se concentrer que sur le ressenti.

Nous ne savons pas si l'autrice a employé cette forme consciemment ou si c'est juste par habitude culturelle, mais le ressenti prime très franchement sur tout le reste. A t-elle souhaité créer une mise en abyme, faire un livre durassien sur un groupe perçu comme durassien ?

"J'ai essayé d'aborder ça, pas trop de manière journalistique, parce que c'était trop formel, le côté journalistique. Là on parlait d'une histoire que j'adore, que je connais. Et donc, en fait, je l'ai abordé  (Dominique, ndlr) avec beaucoup de... presque de la naïveté. C'était-à-dire je posais toutes les questions, même les questions cons qui me passaient par la tête quand j'étais ado, par exemple. Je savais que j'avais accès à la source de toutes les réponses que je voulais avoir."

Rafaëlle Hirsch-Doran @ Librairie Kléber Salle Blanche, "Indochine le livre / the bible"

Donc le fait d'aimer et de connaître un sujet devrait supprimer la rigueur et le sérieux...?

Rafaëlle semble se penser dans un champ entre littérature, essai et brûlot, et définit elle-même les limites de sa liberté de discours. Elle va même plus loin en assumant cette subjectivité au point d'en faire une arme, dont elle entend se servir pour faire un manifeste féministe : l'angle principal du parpaing.

Nicolas, photographié par Rafaëlle

Revenons un an plus tôt, sur le plateau de Yann Barthès avec Héloïse Letissier (Chris).

"HL - Nan, aussi le personnage de la fille dans la chanson est hyper fierce ! (féroce, ndlr)
NS - Ouais.
HL - 'La petite fille est une guerrière, elle joue à ce qu'il ne faut pas faire', j'étais là 'yes' ! J'avais dix ans j'étais là 'yes, that's yes' ! Nan mais toujours y'a des personnages de femmes hyper forts dans les chansons d'Indochine.

NS - Oui c'est ce qu'on était en train de... Y'a un livre qui est en train de se faire sur nous, et effectivement euh, les gens ont remarqué ça, enfin la personne
... et que, les, les, je parle que de filles qui veulent se battre.
HL - Beh oui des femmes puissantes. Des fierce ladies."

Nicolas Sirchis et Héloïse Letissier à propos de "Kao Bang", Quotidien, décembre 2020


Même Nicolas n'avait pas remarqué ça.


Mais
:

"Est-ce que le fan d'Indochine, bon on va pas euh... généraliser parce que ça veut rien dire, mais est-ce qu'il y a pas une certaine fragilité ?
- Sans doute. Sans doute. Y'a, mais j'pense que pour être fan faut être fragile, parce que pour pouvoir aduler quelqu'un, euhmmm... Enfin entre, fan hardcore hein, enfin s'ils ont, pour voir euh... 'Fin, moi, justement je suis en train de lire aujourd'hui, enfin j'ai lu hier le prochain livre de Chloé Delaume, qui va sortir bientôt, et qui... raconte son histoire de fan d'Indochine. Bon Chloé Delaume c'est une écrivain je pense que vous connaissez... Et j'ai été bouleversé par ce livre. Parce que je ne savais pas tout ce que pouvait endurer une fan, ou un fan, et la façon dont elle l'écrit m'a profondément troublé. Elle est fan depuis 25 ans, pour être dans une fidélité, comme ça sur un groupe, faut... J'crois pas que ce soit une, enfin... Y'a une fragilité certainement, y'a une demande. Et elle explique vraiment très très bien, les fragilités, le fait d'être détesté par d'autres amis, etc... Euh... Je pense que si là, aujourd'hui, la seule explication doit venir de ce livre à mon avis.
-
D'accord. Donc pour les réponses, le bouquin de Chloé Delaume.
- Franchement, oui, ça explique tout.
"

Nicolas Sirchis dans En Aparté, Canal+, 2006


Chloé Delaume parlait effectivement d'une fragilité certaine :

"La musique d'Indo elle apporte cet espèce d'univers qui est un petit peu cotonneux, qui est un peu carte postale tonkinoise ancienne, avec un peu de sang dessus, avec un peu de sperme dessus, mais qu'on garderait comme un doudou."

Chloé Delaume, Un flirt sans fin, 2006


Il y a donc un problème. Cette contradiction semble exposer la présence d'un fil invisible et très coupant, traversant le petit monde des fans d'Indochine. Chloé Delaume écrivait ainsi dans La Dernière Fille avant la Guerre :

"Je m'appelle Chloé et je suis indochinoise depuis 23 ans. J'avais dix ans quand j'ai commencé, c'était dans un camping, l'été de la mort de ma mère (...) Ca m'apaisait autant que ça me rendait forte. Comme du ciment qui m'engrossait, affermissant les fondations. Je n'étais qu'un drame iodé, soudain l'épique m'envahissait, pulsations, neurotransmetteurs. C'est devenu vital, plus que les Lexomil."

"Mon premier sevrage, je l'ai subi dans une clinique où je me trouvais suite à une tentative de suicide qui n'avait rien à voir. Là bas impossible de me fournir. Je l'ai très mal vécu. J'ai replongé de plus belle au lendemain de ma sortie, la VHS du Zénith en intraveineuse."

Chloé Delaume, La Dernière Fille avant la Guerre, Naïve, 2007


Nicolas n'a pas décrit que des suffragettes et c'est, au contraire, parce que des filles fragiles, blessées voire détruites, sont omniprésentes dans son œuvre, que beaucoup s'y sont reconnues. De jeunes femmes - et de jeunes hommes - dans un état allant de la confusion adolescente jusqu'à des troubles plus graves, y ont trouvé une figure apportant soutien et compréhension. Et le chanteur cultivait cela :

"Dans 'Justine', vous faites le portrait d'une jeune fille malheureuse. Que savez-vous des jeunes filles malheureuses ?
- J'en sais ce qui se dégage du millier de lettres que je reçois régulièrement. Elles se posent beaucoup de questions. Elles mûrissent plus vite que les garçons. Maintenant, je ne me prends pas pour Alexandre Jardin ! Je ne suis pas un sociologue des jeunes filles.
"

Nicolas Sirchis interviewé par Joëlle Lehrer, Soir Illustré, 1999

"Et l'anorexie c'est quelque chose de très difficile à gérer, je pense. Parce que c'est une maladie qui énerve beaucoup les Occidentaux. Ce qui est incompréhensible parce qu'on est dans un monde d'opulence, de gratuité quelque part, de facilité. En plus, écrire là-dessus c'est super compliqué. J'en ai rencontré des filles anorexiques, elles ont un tel désespoir en elles. J'y suis donc allé franco, sans aucune censure de ma part."

Nicolas Sirchis sur "June", Rock One, 2006

Son public n'a pas toujours été celui d'aujourd'hui, confiant et conquérant. Il est même possible de spéculer que l'explosion médiatique d'Indochine Mk2 vienne justement d'une capitalisation sur les jeunes milléniaux d'alors, perdus entre la décadence nihiliste post-grunge et la mélancolie plaintive emo-gothique.


Justine - supposément - dans les visuels de Dancetaria (1999)

Nouvelle évolution pour le personnage public qu'est Nicola Sirkis, devenu maintenant un homme qui saurait quitter son regard masculin et parler comme une fille qui enlève sa robe... Dans le parpaing, l'attrait trivial de Nicolas pour de jeunes femmes très érotisées est transformé en women empowerment. L'autrice l'impose :
"Indochine serait, semble t-il, un groupe de mecs qui ne racontent que des histoires de filles, par les yeux des filles. C'est rare, l'absence de male gaze, cette déformation du point de vue masculin sur les femmes. Assez rare pour être souligné, surtout lorsque tissé tout au long d'une discographie sans jamais être décrypté."

Rafaëlle Hirsch-Doran, p. 168


STOP.

Première nouvelle, nous qui avions connu pendant si longtemps un Nicolas obsédé par le corps féminin, la puberté, et l'opposition fille/garçon. Encore une fois, jusqu'à cette mise à jour personne n'aurait su comprendre ce qu'il fallait comprendre ? L'époque n'est certes pas la même, mais la réécriture commence à ressembler à la malhonnêteté. Pas besoin de faire les poubelles de Nicolas pour relativiser cette idée sortie de nulle part.

"Votre idéal féminin ?
- Les filles à la sortie de l'école ! (rires) Non, je déconne. J'aime bien les petites qui jouent de la guitare, un peu androgynes avec les cheveux courts. [...]
Ce que vous n'aimez pas du tout chez une femme ?
- Les filles qui ont un chien. Parce que les filles qui ont un chien, elles doivent toujours aller le faire pisser, et ça, ça me casse mon rêve. Une femme, ça doit rester un mythe.
"

Nicolas Sirchis, Rock & Folk, mai 1994


Les femmes chez Nicolas sont majoritairement des objets esthétiques muets, et son attirance celle d'un hétérosexuel complet, notamment pour les lesbiennes.

"Avec Canary Bay, on nage en plein fantasme hétéro ?
- J'avoue, oui. Avec un côté Sa Majesté des Mouches, transposé dans une bande de gamines de vingt ans. Canary Bay, c'était la république des filles, des Amazones. L'île fantasmée où j'aurais bien aimé passer du temps." 
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, 2011

 

"Oui, c'était une vision un peu adolescente Canary Bay, c'est pas le truc dont je suis le plus fier, un peu une vision un peu adolescente du fantasme euh, un peu masculin...
- Oui j'ai vu ça, mais pourquoi, un peu macho ?
- Masculin, masculin, rêver d'être sur une île déserte avec que des amazones... J'avais 17 ou 18 ans à l'époque."

Nicolas Sirchis interviewé par Bernard Montiel, RFM, 2021


Non, Nicolas n'a pas écrit "Canary Bay" à 17 ans.

"C'est toujours du hasard inconscient ! Et le chiffre trois... c'est vrai que c'est un fantasme de faire l'amour à trois, je le dis plusieurs fois dans des chansons, pourquoi pas ?"

Nicolas Sirchis, Tribu Move, janvier 2001


Oui, Nicolas a déjà eu une expérience de threesome, documentée dans Rock&Folk.

Mais selon les impressions de Rafaëlle, il ne serait donc question dans ses textes que de femmes fortes, de battantes, qui prennent et obtiennent. Certes, cet aspect batailleur peut s'observer dans certaines chansons de Mk1 :

  • "Leila" et sa  laponne émancipée, qui sans se soucier du qu'en dira t-on, devient reine de tous les Lapons...  (1982)
  • "Docteur Love" et son "héroïne", "armée jusqu'aux dents, les cheveux au vent face aux chiens, aux miliciens"... (1982)
  • "Kao Bang" et sa guerrière qui joue à ce qu'il ne faut pas faire (1983)
  • "Alertez Managua", et les caprices de sa protagoniste qui mord les garçons (1990) (Pas exactement un discours féministe...)
  • "Candy" qui prend son fusil et jette des bombes sur tout ce qu'elle trouve immonde(1993)

C'est tout.


D'ailleurs, l'autrice s'interroge au cours des pages de Wax, et propose une succession d'antithèses en guise de réponse, en abusant du pluriel :

"Que s'est-il passé dans les textes d'Indochine depuis les Lapones extasiées et les guerrières de 'Kao Bang' ? Rien. Indochine a toujours été comme ça, la violence en sous-texte, déguisées en sautillements, les pulsions de vie et de mort* travesties en légèreté, les pensées intrusives contrefaites en impertinence prépubère."

Rafaëlle Hirsch-Doran, p. 221

* red flag : psychanalyse


Le sujet d'un Indochine qui aurait toujours été ceci ou cela selon le besoin du moment, a été largement développé dans Révisionnisme et malentendus. Mais un féminisme vieux de quarante ans n'avait pas encore été détecté.


Nicolas a beaucoup justifié ses textes, et ce à toutes les époques, comme des images, petits films, cases de bande dessinée et autres états d'âmes, envies et désirs. Ses personnages existent comme de simples photos : il est profondément abusif de prétendre qu'un message féministe a été tissé sur quarante ans sans être décrypté, et malvenu de chercher à injecter une narration et un discours qui n'existent pas dans l’œuvre originale. Qui plus est, sur la base de quatre chansons.

Marc Thirion dans Le Septennat, parlait de "Pavillon rouge" comme d'un hymne au féminisme.


Une lecture confondant ouvertement féminisme avec fascination pour la féminité. Jean-Eric Perrin, dans son livre officiel à lui, parlait d'une "ode au cunnilingus". Nicolas était de son côté bien plus terre-à-terre dans Kissing my Songs :
"J'attendrai quelques années pour devenir romantique... [...] J'avais acheté un recueil de contes érotiques chinois et j'avais été ébahi par la variété de termes utilisés pour parler de sexualité. Cela ouvrait des possibilités qui me correspondaient bien. Être provoc sans être grivois. Rester léger. Ce texte marque le début d'une envie d'écriture sexuelle."

Nicolas Sirchis sur "Pavillon Rouge" in Kissing my Songs, Nicola Sirkis & Agnès Michaux, Flammarion, 2012

Par ailleurs, si l'autrice a lu dans ce même livre que "Okinawa" était effectivement inspiré d'Annabella Lwin, le scandale autour de la trop jeune et très sexualisée chanteuse de Bow Wow Wow n'est pas abordé, pas même effleuré.

Voir : Le dernier tabou


Aveuglement et contorsions d'une fan voulant faire correspondre un coup de cœur pré-adolescent avec sa sensibilité ? Ou tentative éhontée d'introduire son héros dans un monde post #metoo par la grande porte au moyen de pirouettes rhétoriques ? Quelle que soit la réponse, tout le champ lexical féministe y passe.


Pourtant, les faits et les archives contredisent largement cette nouvelle mise à jour de la psychologie du chanteur. Et en parlant de psychologie : les séances de Nicolas chez le "psy" sont évoquées, notablement pour justifier - encore une fois ! - son comportement dans les années 90. L'autrice ne souligne toutefois pas la différence fondamentale - la connaît-elle seulement ? - entre psychologie, psychiatrie et psychanalyse, qui ne sont pas des synonymes ! Cette dernière dont les bienfaits sont valorisés en sous-texte et le champ lexical largement employé, mériterait pourtant que l'on s'y attarde davantage. Et ce, notamment parce qu'elle est à la source de nombreuses controverses, pas uniquement d'ordre scientifique, mais aussi moral.

En très bref : la psychanalyse a été reléguée depuis bien longtemps au stade de pseudo-science par la psychologie scientifique, et n'est aujourd'hui plus enseignée qu'en France et en Argentine. Sigmund Freud n'est pas ce découvreur de l'inconscient auxquelles de nombreuses hagiographies voudraient faire croire.

Mais comme notre héros, il a mené sa vie sous le signe de la persécution et du défi face à des personnes soi-disant bornées et bien-pensantes, qui ne "comprennent pas" car elles ne souscrivaient pas à sa vision du monde toute personnelle et largement problématique. Si la psychanalyse a prouvé quelque chose, c'est bien sa dangerosité et ses dégâts sur la société, notamment à l'époque dite de la libération sexuelle où elle servit souvent de prétexte pour justifier ou encourager des comportements plus que déviants. Elle est en revanche toujours populaire dans les hautes sphères de la société (c'est très cher), entourée d'une mystique certaine et souvent vue comme la Rolls des psychothérapies qui irait au plus profond des choses. Elle est aussi souvent pointée du doigt pour encourager le narcissisme, et affûter l'ego de personnalités publiques qui continuent à en faire la promotion face à des gens qui ne connaissent pas le sujet.

Beaucoup de points communs avec notre sujet préféré, assez pour finir sur la pochette d'un de ses albums. Quand bien-même son amour pour Marguerite Duras et son intérêt pour les jeux de mots et l'écriture automatique le rapprocheraient d'un Jacques Lacan : autre charlatan notoire adepte du vide déguisé en littérature, que toute approche sérieuse et scientifique doit renvoyer au musée de la psychologie.

Voir : 2009 - La République des Meteors


Sigmund Freud

Les étudiants ou travailleurs dans ce domaine (que nous ne sommes pas) ayant des affinités avec le monde indochinois, seraient inspirés de s'emparer de ce sujet à très haut potentiel : si Nicolas est un grand psychanalysé, alors il devrait y avoir encore beaucoup à dire. Et si nous décidions de jouer à ce jeu-là : que peut-bien raconter sur son divan un tel fils à maman, qui a tué son père il y a déjà bien longtemps ? Nicolas a-t-il résolu son complexe d’Œdipe ? Et que peut-il bien lui avoir été conseillé pour sa vie personnelle ?

Voir : Annexes pour plus de sources, Le dernier tabou

Que pense l'autrice de la nouvelle Justine, à l'heure dite, et de l'inspiration du morceau du même nom ?

"Aujourd'hui ce qui m'intéresse dans la chanson 'Justine', c'est de parler des petites gamines d'à peine quinze ans qui se prostituent devant chez moi."

Nicolas Sirchis, Tribu Move, janvier 2001

 

"Justine est une nouvelle fille sur la photo de classe des filles tristes d'Indochine, des filles tristes et fortes, parce que comment sont les filles ?"

Rafaëlle Hirsch-Doran, p. 245
 
Ou lorsque l'essentialisme le plus grossier révèle toute son imprécision, avec le toupet de ne même pas finir son énoncé pour laisser libre cours au fantasme. L'autrice est tout de même gonflée ! 
"Aujourd'hui, où en es-tu sexuellement?
- Pas mal, merci.
Je veux dire, tu es marié, tu as des enfants?
- Comme toutes mes fiancées sont trop jeunes - enfin, elles sont réglées, hein - je n'en ai jamais eu. Je me suis marié jeune avec une actrice, et divorcé jeune aussi. Il ne faut jamais se marier avec une actrice, des petites princesses qui s'évanouissent si elles n'ont pas leur thé à 5h !"

Nicolas Sirchis, 20 ans, septembre 1999

 Voir : Le dernier tabou


Comme une fille qui enlève sa robe
, vraiment ? Est-on certain à 100% d'être dans un lieu safe ? Et vue la nouvelle lecture, le clip de "Marilyn" - le préféré de Rafaëlle, selon une récente interview - serait-il donc inspiré par de la pornographie pour femmes ? Ce n'est pas exactement ce que nous avions compris.

"Marilyn", 2003

Au contraire, la pornographie féministe traite du désir et du plaisir féminins, et rompt avec le phallocentrisme et la virilité agressives, soit le male gaze dénoncé.

Mais il est forcément difficile de réévoquer ces années Parental Advisory avec le prisme proposé dans le parpaing. L'autrice donne l'impression de se réfugier dans l'abstraction pour expliquer la trivialité de cette époque, entièrement placée sous le signe du sexe et de la provoc.

"Marilyn, d'après Marilyn Manson - pseudonyme lui-même mixé de la blondeur virginale et de l'horreur - est un gang bang avant l'heure. Les murs cloutés du clip réalisé par Peggy M se rapprochent, alors qfilles et garçons se mêlent. Si le corps est un temple qui ne doit offrir aucune satisfaction, s'il ne doit être utilisé que pour la procréation, alors autant hacker le système et faire des enfants.
Le besoin de croire en quelque chose existe, malgré tout, et peut s'incarner dans la naissance, événement divin et unique ; encore une fois, le sale et le beau peuvent coexister, c'est le propre de l'art, et c'est probablement pour cela que l'on se retrouve à écrire des textes aux reflets échangistes avec un papier à en-tête Winnie l'Ourson.
"

Rafaëlle Hirsch-Doran, p. 281


En réalité, il est plutôt question d'un fantastique numéro d'équilibriste autour d'un album dit vierge et putain, qui dénonce une hésitation criante. Le commentaire décomposé ne raconte rien mais en beaucoup de mots, typique des discours délirants de l'art contemporain. La posture rappelle l'improvisation cafouilleuse de Nicolas sur ce sujet face à Léa Salamé. Les cartels verbeux sont déjà de trop pour vendre des œuvres vides, mais une posture esthétique brumeuse n'est pas une caution suffisante pour des comportements bas de plafond, même pour sauver les meubles. Surtout quand le shock rocker cité a été récemment accusé de manipulation et d'abus sexuels.

Le gang bang n'est d'ailleurs pas exactement la plus féministe des pratiques. Nicolas a toujours préféré ce terme à celui de partouze, qui est plus plausiblement ce qu'il avait en tête lorsque telle ou telle salle de concert devait s'apprêter à se transformer en "gang bang géant"...

Le monde pré-#metoo semble aujourd'hui très lointain. En ce temps-là, il était possible de se présenter comme un défenseur de la liberté des mœurs, en évoquant un certain regard d'artiste sur une sexualité extrêmement hétéronormée et des fantasmes adolescents. Nicolas se réjouissait alors de faire "grincer des dentiers" avec ses textes, et l'explique très largement dans Kissing my songs.

Le livre montrait encore en 2012 qu'Indochine était un groupe sex, rock & provoc. Et surtout sex. L'intérêt de Nicolas pour Placebo par exemple, ne s'arrêtait qu'à l'aspect insolent, suggestif et "pervers", et ses textes allaient beaucoup plus loin. Il en assumait même l'aspect franchement dérangeant, et regrettait d'avoir dû se battre pour faire accepter ses textes. Ceux qui osaient être choqués ne seraient que des bien-pensants, n'auraient pas compris.

"C'est vraiment une chanson sur l'acte sexuel, sur l'union par le sexe. Ce texte regarde un couple qui fait l'amour pour la première fois, regarde ce moment de la pénétration où physiquement, on ne fait plus qu'un. [...] No tabou ! Toujours mon goût pour les double-sens et la provocation."

Nicolas Sirchis sur "Unisexe" in Kissing my songs,
Agnès Michaux, Flammarion, 2012


"Oui, en effet, c'est un pas vers le prochain album, une chanson de sexe christique, une chanson de plaisir solitaire et de voyeurisme pur. J'ai truffé le texte de second degré. Ça sent même un peu l'humour noir. C'est hyper amusant de faire ça. Il y a ce côté impalpable du plaisir féminin. A t-elle joui ou pas ? Maintenant, avec l'expérience, je sais... Ah ah !"

Nicolas Sirchis sur "Halleluya" in Kissing my songs,
Agnès Michaux, Flammarion, 2012


"Il y avait aussi les textes des chansons, que je trouvais trop 'ado' et qui, après la naissance de ma fille, me gênaient."

Jean-Pierre Pilot in Le Roman-Vrai d'Indochine, Jean-Claude Perrier, Bartillat, 2005


En effet, si Nicolas avait déjà fait appel à une autrice pour esthétiser son intérêt prononcé pour la puberté et sa fascination pour l'initiation sexuelle des jeunes filles, le discours du parpaing est extrêmement différent.

L'agression sexuelle "Vibrator" est notamment présentée par Rafaëlle comme faisant partie du concept fumeux d'Alice et June et serait donc prononcée par une fille ! La tentative de confusion est astucieuse, mais tombe à l'eau au regard de la réalité de l'album, où il n'y a pas plus de concept, de rôles et de chronologie que dans les autres galettes. Pourtant, l'autrice du nouveau livre officiel en est encore à ce niveau de lecture abyssal basé sur un argument promotionnel flou et largement démystifié.

Voir : 2005 - Alice et June

"On est vraiment là dans le joyeusement pornographique."

Nicolas Sirchis sur "Vibrator", Rock One, 2005

"On a aussi rajouté quelques cris des vidéos amoureuses que Boris amène avec lui en tournée... (rires)"

Nicolas Sirchis sur "Vibrator", Rockmag, 2005


Avec les lunettes de l'autrice, "Les portes du soir" évoquerait l'initiation "d'une fille à l'autre", alors qu'il n'y a aucune ambiguïté sur son angle strictement masculin, avec le sexe féminin décrit comme une porte à franchir. Idem pour "Un homme dans la bouche", qui y est observé comme "paradoxal puisque l'histoire est celle de deux filles". Mais :

"'Un homme dans la bouche', c'est parce que j'aime bien la provocation. 'Blasphème mon corps, pourquoi je suis né comme ça ?' : ça fait longtemps que j'essaie de me mettre à la place d'une fille qui va avoir son premier rapport sexuel. C'est super violent pour une gamine d'avoir un gamin."

Nicolas Sirchis, Rock One, 2005

 

"C'est vraiment au départ une chanson gag, un petit peu au second degré sur le sadomasochisme. Je trouvais ça rigolo. J'imaginais un mec comme ça. J'étais tombé une fois sur 'Paris-Dernière', un truc où les mecs sont fouettés, et tu te dis 'Mais qu'est-ce que c'est que ce délire ?'. Je ne suis pas du tout SM, c'est pas du tout mon truc. Mais bon, de voir de temps en temps des filles avec des bottes en cuir etc, ça peut être intéressant."

Nicolas Sirchis sur "Adora", Rock One, 2005

Adora, 2006

L'Alice & June Tour est d'ailleurs décrit par Rafaëlle p. 326 comme la première tournée réellement concept d'Indochine. Une imbécilité qu'Olivier Gérard démonte sur la page d'à côté :

"On revenait à ce qui m'avait plu avec Indo : les concept albums, l'idée graphique totale, comme sur la tournée Péril Jaune, avec le parachute derrière eux."

Olivier Gérard, p. 327


Est-ce l'affection, la fascination ou même une certaine dissonance cognitive qui permet ici d'ériger un homme, cochant de nombreuses cases d'une caricature "hétéro-beauf", en défenseur de toujours de la cause féminine ? L'obsession de Nicolas pour le sexe opposé, rarement évoquée autrement que dans la binarité et les codes stricts de la séduction hétérosexuelle, ne doit en aucun cas être perçu comme un quelconque féminisme. Et en faisant preuve d'une certaine immunité face à la mutabilité du passé, il serait même possible de faire un tableau plus juste de la féminité dans l'imaginaire de Nicolas.

Mais le parpaing expose au contraire un monde simple où tout peut être relativisé, réduit au libre arbitre et à de simples choix, qui ne seraient jamais déterminés, où le consentement innocente les manipulateurs pour toujours.

Mais le male gaze est absent chez Nicolas, on vous a dit. Parce que Rafaëlle choisit de le voir ainsi, les descriptions crues d'actes sexuels, et les références visuelles à des femmes souvent jeunes et érotisées qui peuplent ses carnets de notes, doivent être dénuées de tout regard masculin. Parce qu'officiellement, c'est comme ça.
"Mais 'Anne et moi' c'est aussi Egon Schiele qui un jour, en peignant une toute jeune fille, s'est aperçu que son corps commençait à montrer les premiers signes de la puberté. Il en a parlé en utilisant l'expression 'manteau de nuit', comme si, dans cet indice, tout se refermait à jamais. Bouleversé d'assister à la disparition de l'innocence. Et moi j'imaginais cette petite fille dont le corps grandissait, se sexualisait..."

Nicolas Sirchis in Kissing my Songs, Nicola Sirkis & Agnès Michaux, Flammarion, 2012

Comment se fait-il que de telles sorties restent sans commentaire ?

Ébauche de "Stef 2", parpaing, p. 239


Voir : Le dernier tabou


L'autrice a t-elle simplement lu les journaux d'époque, ou Rockmag est-il aussi vintage et dépassé que Best ? S'est-elle vraiment contentée d'écouter le Nicolas de 2020 ? Que penserait-elle aujourd'hui de Tallula, du cirque exhibitionniste de Boris Jardel à l'époque, et des hurlements de toutes jeunes filles qui avaient fini par faire partie du show ? Ou encore des filles (uniquement des filles) choisies pour tourner les pages du carnet de Nicolas, lorsqu'il n'avait pas encore de prompteur ?
"On a beaucoup ri des fans, encore plus des fans jeunes. On a beaucoup ri de ce que l'on appelle avec un peu trop de facilité, avec mépris, avec supériorité, les 'groupies'. Qu'est-ce qu'une groupie, sinon qu'une (généralement !) jeune (pas forcément) personne qui vit quelque chose de plus fort que lui, qu'elle ? Qu'est-ce qui fait vivre un groupe, un artiste, si ce n'est les groupies qui supplient et traînent leurs parents dans les fosses ? Qui se dévouent à leur groupe ? En vérité, on se moque des groupies, des fans, parce qu'ils représentent parfois la dévotion dont peu sont capables."

Rafaëlle Hirsch-Doran, p. 70

La dévotion demande donc des capacités supérieures ? En effet, l'argumentaire employé se situe entre la valeur marketing des consommateurs, et l'apport spirituel de la religion. La montée au créneau de l'autrice sur le terme groupie, plutôt que fan, est d'ailleurs étrange. Peut-être que pour elle, ce ne seraient que deux synonymes interchangeables, et donc par abus de langage, ce mot ne désignerait ici que des fans féminines critiquées du fait de leur sexe.

Pourtant, pas besoin d'avoir lu tout Pamela Des Barres pour savoir à quelle réalité, peu reluisante mais non négociable, renvoie l'idée de groupies dans la culture rock, et notamment glam. L'histoire de cette tendance du rock est riches en groupies, qui étaient bien loin de n'être que de simples spectatrices. Et Nicolas le sait très bien :
"Les groupies ?
- On n'a jamais voulu donner là-dedans, mais quand tu vois deux mille gonzesses genre Cindy Crawford de quatorze ans, comme c'était le cas en Scandinavie, il faut avoir des nerfs d'acier pour résister !"

Nicolas Sirchis, Rock&Folk, 1994

 

"Il y a quinze ans quand tu couchais avec des groupies, c'était plutôt des adolescentes ?
- Je n'ai jamais couché avec une groupie. C'est un de mes regrets. En Suède, j'avais invité trois filles à dîner, avec Philippe Manœuvre, il avait la bave aux lèvres. Et puis je les ai ramenées à leur hôtel, il était fou. Le lendemain j'ai revu les trois filles, j'ai dormi avec elles, mais sans les toucher. C'était une règle, car c'est un abus de pouvoir pour moi. Après, on a eu les top models qui sont venues nous voir, mais elles sont tellement connes !"

Nicolas Sirchis, 20 ans, septembre 1999


L'anecdote des trois suédoises est connue, et la suite de l'interview reprécise qu'il ne s'est rien passé. Néanmoins il reste encore et toujours faux de prétendre que Nicolas est dénué de regard masculin. De plus, il semble que l'autrice ne s'est pas beaucoup renseignée sur le phénomène typiquement glam d'hommes hétérosexuels prenant possession des codes de l'univers féminin pour mieux le pénétrer. Bien au contraire, elle trouve très cool ce comportement très masculin, affreusement problématique. 

"Les filles ne font pas attention à lui, alors qu'à cela ne tienne, Indochine deviendra la fille."

Rafaëlle Hirsch-Doran à propos de "Stef 2", p. 236

...!!!

"Ce n'est pas une image dégradante et je pense que c'est du second degré, ce n'est pas pris au sérieux, c'est pour rigoler quoi ! En fait la chanson raconte l'histoire d'un mec qui veut absolument persuader sa copine de passer à l'acte pour la première fois au niveau sexuel, c'est pas évident pour une fille la première fois. Alors il dit 'ça va bien se passer, je serai aussi douce qu'une fille'. Et nous, on s'est habillé en fille pour contrecarrer le message et aussi pour s'amuser car on fait quand même du rock... Et l'on se rend compte à la fin du clip que l'une des deux filles, c'était moi !"

Nicolas Sirchis sur "Stef 2", MCM, 2001


C'est moche, mais on ne peut pas refaire la réalité du passé en changeant les mots. Textes et interviews contredisent cette théorie d'un mythique Nicola Sirkis épuré de tout regard masculin. Factuellement, le chanteur parolier ne produit que du male gaze avec un vernis de romantisme et d'esthétique, le rendant plus acceptable par de (très) jeunes femmes. Et le travail de Rafaëlle expose au grand jour que la féminité n'est qu'une variable dans l'univers de Nicolas, ajustable au besoin et aux modes.


Par ailleurs, le chanteur a souvent confié des préférences personnelles à ce sujet.

"J'adore travailler avec des filles. J'ai toujours aimé les filles avec une dégaine rock'n'roll, la guitare, la mèche de cheveux qui tombe..."

Nicolas Sirchis à propos d'Edith Fambuena, Télémoustique, 1992


"Ensuite (après Nirvana, ndlr), je dois dire que j'ai eu tendance à préférer Hole, sans doute à cause des filles..."

Nicolas Sirchis, Rocksound, 2000

Hole, 1998

Bien sûr, nous pourrions souligner qu'il a participé à mettre en lumière plusieurs groupes féminins. Mais jamais ces filles qui font du rock n'ont trouvé leur place dans les évocations de Nicolas pour leurs propositions artistiques ou leurs discours. Il n'a jamais su parler de ces femmes, au delà de leur apparence physique, de leur compagnie et d'une certaine audace... Une belle esquive pour ne pas rentrer dans des sujets complexes voire clivants qui le dépasseraient.

Et en se rappelant de la nécessité, trop souvent réclamée par Nicolas, de définir le rock par la composante sexuelle ou perverse, sous peine de ne pas avoir d'intérêt ou de valeur à ses yeux, cet attrait pour les musiciennes devient franchement malaisant.

Et Alizée en sait quelque chose.

Nicolas confesse dans le parpaing, goguenard, être "un connard d'hétéro". Il faut imaginer un homme blagueur et séduisant face à une jeune personne dont l'aspiration féministe lui était bien connue. 

Rafaëlle fut-elle choisie comme la fan qui allait lui permettre d'être officiellement safe ? Il est vrai que par le passé, Nicolas s'est questionné sur les limites à ne pas franchir.

"Je ne suis pas non plus le David Hamilton du rock ! [...] Il y a un retour à un ordre moral rigoriste. Ça peut me tomber dessus à n'importe quel moment mais je ne me mets pas d'autocensure."

Nicolas à propos d'Alice et June, RFImusique, 2005

Nicolas confiait d'ailleurs en 2005 dans Rock One à propos de "Adora", que son texte était rigolo, oscillant entre le bien et le mal, et que le monde avait probablement besoin d'une nouvelle philosophie par rapport à cette opposition morale. Mais si quelque chose devait lui tomber dessus, l'autrice du parpaing risque de tomber de très haut. À sa décharge, il est parfois difficile d'expliquer pourquoi le tamis de notre esprit critique laisse parfois passer de gros cailloux.

"Tout le monde utilise ce filtre très efficacement dans 99,9% des cas de la vie quotidienne, personne n'a vraiment besoin qu'on lui explique la méthode. Seulement, on a tous ce petit 0,1% des cas, à qui on octroie une sorte de passe droit, comme une carte VIP donnée sur mesure à nos sujets de prédilection, et qui leur permettrait de ne pas passer à la moulinette de notre propre esprit critique."

Christophe Michel, L'ouverture d'esprit et ses limites, Hygiène Mentale, 2014


Mais à défaut d'expliquer ce biais, il peut être utile de l'identifier.


Il y a une seule référence universitaire dans le livre. Pas un ouvrage ou une thèse non, mais un simple mémoire de maîtrise en littérature francophone à l'UQAM : "L'évolution du rapport à la sexualité dans les chansons d'Indochine" par une certaine Joyce Baker qui a aussi suivi des cours en études féministes.

Il y est question des mots utilisés par Nicolas, apposés d'une lecture fantasque où la conclusion précède et biaise considérablement les faits : le chanteur serait un féministe de toujours, osant lui parler de femmes qui choisissent, prennent et obtiennent... Et c'est tout. Rafaëlle n'ira pas plus loin, et s'arrête à une citation qui ne sert donc qu'à appuyer des spéculations personnelles avec un vernis universitaire. Cette personne le dit aussi, donc j'ai raison.

Voir : Cherry picking, Argument d'autorité et Biais de confirmation (Wikipédia)


L'étudiante québécoise, présentée comme chercheuse en gender studies, maintenant autrice et occultiste, est évidemment fan. La mode d'un certain ésotérisme ou même paganisme (notamment au Québec avec le mouvement Wicca et plus récemment encore les chamanes de TikTok) est un sujet à part entière, très intéressant au demeurant pour qui s'intéresse à ces tendances récentes du féminisme à l'ère de la postmodernité. Mais cette attitude de "sorcière" assumée, "irrévérencieuse", exaltant l'intuition et le pouvoir féminins, est importante pour comprendre la mentalité de défi avec laquelle est écrit ce parpaing.

À noter que Joyce Baker cite largement Freud.

Voir : Shocking! En terres païennes (Méta de Choc) + Annexes

Rafaëlle, par Céline Nieszawer

La causerie provoquée braille des dissonances assourdissantes. Chronologiquement :

          Joyce : "Chez Nicolas le je est une fille" ; p 197

Rafaëlle : "Nicolas, qui réfléchit depuis des millénaires comme une fille qui enlève sa robe, va écrire la même chanson, encore une fois." ; p. 271

Nicolas : "J'y mets une part de moi, c'est évident [...] Je suis entièrement dedans, ce n'est pas un rôle que j'emprunte., un habit que j'intègre. Alice & June ce n'est pas moi, mais je suis proche d'elles. [...] Gang Bang aussi c'est moi, j'ai toujours eu des mauvaises notes à l'oral." ; p. 312

Nicolas  : "Le personnage que je suis dans mes chansons est le même que celui que je suis dans la vie." ; p. 357


Nicolas est déjà connu pour avoir entretenu une grande confusion (ou bien, ne pas assumer) quant au fait de parler de lui ou non. Mais ici, quelle confusion dans les projections personnelles des uns et des autres ! Quoi qu'il en soit, une bonne compréhension d'Alice & June, plus l'immense propension du chanteur à utiliser la première personne, peut nous aiguiller vers la solution : Nicolas parle de lui et de son obsession pour la féminité.

Voir : Moi je

Autobiographie ? Autofiction ? Personnages ? Rafaëlle semble ne plus très bien savoir comment faire, et nous ne pouvons pas l'en blâmer. L'impression d'inachevé, et d'ajout d'opinions et d'intuitions pour passer l'éponge plus rapidement, nous laisse en revanche beaucoup plus embarrassés. Tout autant que son utilisation jusqu'à l’écœurement des questions sans réponse et points de suspension, censés injecter du mystère pour créer du contenu artificiel et, admettons-le, remplir du vide. Ce point de vue est sûrement dû à l'absence d'une plus grande diversité de sources qui lui aurait permis une position expliquant de façon cohérente ces contradictions observées. 

Mais loin de se démonter, elle continue d'injecter le contenu manquant aux textes de Nicolas.  Un contenu actualisé comme une recette de saison, réinitialisant encore une fois Indochine en y faisant correspondre l'époque, plutôt que le contraire.

S'il est impossible d'avoir la version écrite définitive de la réalité, comment se fait-il que nous n'ayons jamais rien lu dans ce sens auparavant ? A l'époque d'Insolence Rock, nous apprenions que personne n'avait rien compris à l'attitude rock et provocatrice d'Indochine. Aujourd'hui, tout le monde serait passé à côté du féminisme de Nicolas ? Et ce pendant quarante longues années ?


Un scandale, vu que l'intéressé se présente lui-même comme un précurseur de #metoo :

"C'est la révolte du féminin sur le patriarcat. Je suis heureux de l'avoir fait avant de l'avoir senti venir..."

Nicolas à propos de la pochette de 13, p. 440


Un hasard du calendrier qui permet ici ce discours démentiel, adoubé par l'autrice qui y voit un Drugstar 2.0. Mettre des filles sur une pochette, une vieille habitude chez Mk2, devrait donc être perçu comme le symbole d'une passation de pouvoir d'un sexe à l'autre ? Cela fait pourtant de nombreuses années que Nicolas projette dans ses visuels ce qu'il observe en face de lui : un public en très grande majorité féminin, adulateur, dévoué et potentiellement soumis.

Voir : Le dernier tabou


Il n'y a d'ailleurs aucune ambigüité sur l'éjaculation buccale suggérée par la pochette de Dancetaria.

Dancetaria, 1999

Chloé Delaume n'avait donc rien perçu de ce féminisme, elle non plus. Même Thierry Desaules n'a pas mis ce sujet sur la table durant son entretien avec la jeune autrice, alors qu'en l’occurrence elle l'avait accusé, lui et les autres, de n'avoir jamais su décrypter ce féminisme (rires). Et en effet, sa sélection de chansons pour L'ombre des mots (2008) exclut purement et simplement les quatre femmes fortes (!), tandis que "Pavillon Rouge" "entraîne l'auditeur vers des méandres extrême-orientaux tendance SM soft."

Voir : Les livres sur Indochine

"Dans les villages, du Moyen Âge jusqu'au XIXe siècle, les filles étaient prises pour des hystériques, on les brûlait ou les mettait au couvent, alors que les mecs c'était simplement les idiots du village. On a toujours cartonné les femmes et pas les mecs."

Nicolas p. 438

Nicolas veut-il une médaille pour avoir lu ou parcouru Sorcières de Mona Chollet ?


L'idée d'une ligne éditoriale à tendance "progressiste" aurait pu s'entendre si cela avait été traité avec plus de sérieux et d'honnêteté. Et surtout avec une méthodologie scientifique où les hypothèses sont confirmées ou infirmées par l'expérimentation, comme en sociologie.

Malheureusement l'autrice ne propose finalement que des commentaires composés avec une subjectivité triomphante, et l'envie marquée d'utiliser un certain vocabulaire et formules toutes faites. Par ce manquement, l'autrice du parpaing renvoie les sciences humaines et sociales dans ses pires travers ou clichés : pseudoscience, militantisme et refus de l'autocritique.


Où est l'enquête, que l'autrice disait avoir menée ? Un cursus en journalisme doit-il autoriser et crédibiliser un travail voulu et assumé comme non-journalistique ?

Rafaëlle, avec Les mauvaises nouvelles au premier plan.

De plus, Rafaëlle Hirsch-Doran ne cache pas son intérêt pour la justice, a participé à une association sur le genre et l’intersectionnalité, et retweete même Sandrine Rousseau. Elle se voit très certainement à gauche, au côté de ceux qui combattent les oppressions. Mais a-t-elle remarqué les fois où Nicolas a émis, avec le plus grand naturel, des phrases de vieux droitard ? Comme lors de cette interview, celle-ci ou dans le livre lui-même :
"Ma place de leader n'était pas contestée, mais en France on n'aime pas le patron."

Nicolas, p. 383

Le parpaing regorge de phrases hallucinantes, dont celle-ci :

"Mon grand regret, c'est que l'on n'aurait jamais dû se faire interviewer. Garder un côté mystérieux et secret. Là c'est foutu, on est rentré dans le moule."

Nicolas, p. 166


Trop d'interviews, peut-être trop de livres officiels aussi.

Voir : Les livres sur Indochine


Et derechef : 

 "Je me suis trop divulgué, j'aimerais retrouver cette part de secret..."

Nicolas, p. 357


Nicolas confesse donc qu'il aurait voulu être plus discret et mystérieux. La triste réalité de sa personne qu'il a laissé fuiter avec le temps ne colle pas avec l'image publique qu'il aimerait donner. N'ayant compris que tardivement la puissance du non-dit, il avoue avoir commis des erreurs de communication : si c'était à refaire, il irait plus loin dans la tromperie ! Il avait déjà estimé qu'un choix d'Erwin Olaf pour Singles Collection qui lui était incompréhensible, pourrait de fait devenir "mythique un petit peu"... Et révélait chercher à créer du mystère là où il n'y en a plus.

Voir : "3SEX" & Singles Collection 1981-2001


Mais malheureusement pour lui, ses traces existent. Il s'en rend compte : par sa spontanéité, il a offert des contradictions criantes et de nombreuses clés pour le comprendre, comme un livre ouvert. La simple consultation d'archives publiques suffit à démystifier l'affaire, et éloigner toute possibilité de mystère factice.


Pourtant :
"Me dévoiler, nous dévoiler, ne me ressemble pas."

Nicolas, avant-propos, p. 11


Rafaëlle s'est-elle seulement questionnée en retranscrivant de tels passages ?

Nicolas sait qu'il aurait dû la jouer comme Mylène Farmer, Daft Punk ou encore PNL. Car la presse écrite, comme Internet, est une mémoire commune et indélébile. La raréfaction des anciens livres du catalogue et la sortie de nouvelles bibles, à l'officialité lourdement soulignée, n'y changeront rien.

 "Who controls the past controls the future. Who controls the present controls the past."

George Orwell, 1984



La fin du livre nous laisse face à un avertissement, à l'attention des critiques passées et futures :
"'Nos Célébrations' dit qu'il ne faut écouter personne. Il faut apprendre, mais ne pas écouter ceux pétris de certitudes. La science infuse n'existe pas.
Il n'y a pas de piste à favoriser, pas de rigueur scientifique, de protocole et résultats. Mais il y a une infinité à explorer."

Nicolas, p. 475

N'est-ce pas contradictoire avec le travail demandé à Rafaëlle ?

N'est-ce pas contradictoire avec les prétentions sociologiques du livre, même partiellement assumées ?

N'est-ce pas contradictoire avec un Nicolas like a monster dont les fans boivent systématiquement les paroles, même les plus stupides, et une Rafaëlle "groupie" pétrie de certitudes, vendant 49€ une collection d'impressions personnelles ?

Kaa dans Le livre de la jungle, Disney, 1967

Le parpaing est un splendide exemple de la vampirisation de la production culturelle contemporaine par la philosophie postmoderne. En effet, dans ce paradigme, l'expérience subjective, le ressenti ou l'interprétation personnelle est une réalité plus légitime que les faits objectifs. Tout peut être redéfini au moyen d'acrobaties pseudo-intellectuelles, quitte à verser dans la malhonnêteté pour servir un camp. Et la contradiction apportée ou l'argumentation face à une croyance devient irrespectueuse voire offensante.
 
Par cet énoncé, Nicolas nous dit qu'il n'y a rien à comprendre ni même savoir, qu'encore une fois le sujet n'est pas là. Le monde indochinois continue d'exposer un sujet fantomatique qui serait invariablement ailleurs voire invisible, des interlocuteurs systématiquement à côté de la plaque, et par dessus tout, une histoire malléable à l'infini. Comme dans la religion.

Mais alors, doit-on s'attendre à un nouveau livre officiel en 2031 ? Où peut bien se trouver à l'heure où nous écrivons ces lignes, le prochain aède ?
"Nos textes sont climatiques et non idéologiques. En fait on crée une situation, et c'est au public d'aller plus loin, de fantasmer s'il le veut."

Indochine in Le Septennat, Marc Thirion, Carrère/Klan, 1988
 
Le fantasme est allé trop loin.


Nous avions déjà évoqué l'existence d'un puissant effet Barnum dans la réception des productions de Nicolas. Ce dernier laisse volontiers les autres injecter du contenu dans des "œuvres" qui auraient originellement autant de principe actif qu'un traitement homéopathique.

Et en argumentant dans cette direction, Rafaëlle donne, contre toute attente et probablement involontairement, raison aux détracteurs de Nicolas, qui ne verraient dans ses textes que des galimatias (pour reprendre l'expression de Chloé Delaume).

Écrire en substance que Nicolas ne serait qu'une coquille vide dans laquelle on pourrait mettre ce qu'on veut, nous laisse totalement abasourdis. Par un effet de comblement, le vide ne laisse alors place qu'à un sentimentalisme personnalisé, et encourage dangereusement la séduction par le spectacle de personnes plausiblement pas si fortes que ça.
 
 
Il est profondément irresponsable, pour une personne qui se dit féministe, de présenter publiquement un homme ayant une telle notoriété et un si jeune public, comme un saint qui aurait été purgé de l'idéologie sexiste ou de toute forme de masculinité potentiellement toxique. La fascination et/ou le dévouement n'autorisent en rien les œillères et la mise sous le tapis de tous les défauts et parts d'ombres d'une longue vie, finalement assez bien documentée.

Ne pas totalement correspondre aux normes virilistes n'implique ni une transidentité ni l'érection au statut d'homme déconstruit. Et une féministe sérieuse lui rabattrait le caquet lorsqu'il sort sans pression :
"Je suis en dehors de l'esprit masculin."
Nicolas Sirchis, p. 197


Rafaëlle s'est vantée de sa subjectivité par la suite, en traitant ses premiers détracteurs avec dédain. C'est très embêtant : bien que médiatiquement présentée comme journaliste (ou en tout cas, ayant suivi des études de journalisme), ayant fait un travail d'archive, la réalité du livre expose une communicante, décrivant un monde merveilleux où tout le monde serait fan, où chacun aurait compris qu'il faut aimer et soutenir Nicolas, et où l'Histoire s'accorderait à Indochine plutôt qu'imaginer un collectif implanté dans une réalité plus complexe, balayée d'un revers de la main.

En l'état, Nicolas aurait quasiment inventé la french pop, le rock français et le féminisme. Peut-on se permettre de discuter cette lecture, ou est-ce faire scandaleusement obstacle à sa béatification ?

Nous le regrettons nous-mêmes depuis plusieurs années : il est difficile aujourd'hui de penser des études de journalisme sans un cursus de communication. L'un s'est mué dans l'autre. Rafaëlle fait très bien la com, mais très mal le journalisme. Elle est un cas d'école du problème : de nombreux aspirants journalistes sont devenus des communicants ou des passe-plats pour les agences de dépêches. Mais nous voyons le journalisme comme par exemple Mediapart plutôt que Konbini.

Mais comment voulez-vous appréhender un phénomène correctement lorsque vous n'avez aucune possibilité ni désir de perspective ? Comment voulez-vous appréhender sérieusement le monde si vous ne voyez et n'entendez tout que par Indochine/Nicolas ? Pourquoi faire une hagiographie lorsqu'on peut préférer un journal intime ou un roman ? Le grand problème du parpaing se trouve ici : une journaliste gonzo, groupie assumée, qui rapporte l'autofiction de son idole.

Nicolas donne l'impression de croire sincèrement que la vision des nouvelles générations est à chaque fois plus "pure" que la précédente. Elle serait moins biaisée, peut-être moins "pervertie" par les postures et les aigreurs dues au temps et aux frustrations. Mais nous pensons au contraire que le discours de l'époque, frais et sincère, prédomine sur les souvenirs, souvent déformés par le temps et les biais. Et ne partageons pas l'intérêt de Nicolas pour la jeunesse.

Évidemment le fait d'avoir vécu un phénomène au plus près ne garantit en rien une meilleure compréhension, même avec recul. En cela, nous nous pouvons nous accorder avec l'autrice qui se défendait sur Twitter face à des attaques sur son jeune âge ; en twittant notamment un très révélateur "désolé vieille branche d'avoir voulu viser haut jeune". Dans l'équipe travaillant sur le présent blog, personne non plus n'est fan depuis 1981 comme tant le prétendent (nous ne savions pas que le Rose Bonbon était si grand...), mais nous respectons le journalisme d'investigation et la recherche en histoire. Aussi faut-il bien plus qu'un an et demi pour traiter un sujet si dense.

Rafaëlle Hirsch-Doran semble aussi partager avec de nombreux fans d'Indochine de gigantesques lacunes qui l'amènent, malgré une sincérité certaine (qui n'est jamais un argument), à publier chez Seuil de trop nombreuses approximations, contrevérités et chimères, le tout avec un aplomb franchement pénible. Plus que l'âge, le problème est plutôt le peu de temps passé à travailler son sujet, le manque de sérieux et l'excès de confiance, qui peuvent en effet y être liés. Mais bien que décrit précautionneusement - dans la tradition de l'autofiction - comme un polaroid, il faudra bien assumer dans le temps ce texte ineffaçable.


"40 ans d'irrévérence", avons nous pu lire sur une publicité pour ce nouveau livre. Nous avions cru comprendre au contraire que le (love &) respect était une valeur dite indochinoise, mais soit. Et alors, une irrévérence face à qui ? En réaction à quoi ? Ne concerne t-elle pas que l'indosphère, qui ne sait pas exactement face à qui elle lève le poing, et à qui elle fait tous ces doigts d'honneur ?


Certainement pas au patronat, ni au capital. Mais la dite irrévérence montrée dans les paroles de Nicolas concernaient surtout les grandes personnes, donneurs de leçons, intolérants et autres vieux cons. Il a beaucoup écrit sur la mobilisation de jeunes gens en bande, la défiance et le rassemblement contre les méchants de ce monde.

"Je parle d'un combat général, ce ne sont pas non plus que des filles, que des filles guerrières, ce n'est pas non plus enfantin."

Nicolas Sirchis, p. 197


Au contraire, c'est extrêmement enfantin. Et plus encore en observant que notre héros ne parle que de sujets très vagues, dans un flux continu de paroles maladroites, et toujours "en général"...

Voir : le reste du blog


Nous avions fini par écrire (ici) que l'esprit indochinois (entendre nicolien) ne consistait qu'à vouloir emmerder le monde. Même si l'idée est simple en apparence, elle continue de se vérifier.

"C'est drôle comme les gens qui se croient instruits éprouvent le besoin de faire chier le monde."

Boris Vian

Voir : Ceux qui n'aiment pas Indochine, Moi je


Cet évangile selon Rafaëlle est à ranger plutôt du côté des Indoreporters, Moderato Cantabile et autres Nico, et son seul intérêt - modéré - se trouve du côté des scans et de quelques interventions... D'autres livres que nous estimions dispensables ou décevants sont à côté beaucoup plus sérieux, et montrent que le fait d'avoir eu accès à des archives ne suffit pas pour comprendre cette histoire. Lâcher une étudiante dans une bibliothèque n'en fait pas magiquement une érudite, et le parpaing ne laisse que peu de doute sur le cheminement intellectuel encore chancelant de son autrice.

Rafaëlle, plus entrepreneuse que journaliste, confiait donc avoir voulu viser haut avec son livre... Et révéla avec plus ou moins de conscience avoir préféré un gros projet qui en jette, plutôt que vouloir approcher la réalité au plus près. L'autrice donne l'impression de n'avoir même pas imaginé que son livre pouvait être commenté autrement que par des torrents de cœurs dans des fils de commentaires. Que le sujet était sérieux. Il ne devrait s'agir que d'une binarité entre ceux qui ont compris et les autres, sans toutefois livrer de clé sur ce qu'il faudrait tant comprendre. À moins qu'il ne s'agisse en réalité que de foi, avec des croyants exaltés d'un côté et des hérétiques de l'autre.

"En vrai, je l'adore. Il a été long à faire, pas toujours facile, y'a eu des nuits un peu blanches, mais wow, qu'est-ce que j'en suis fière. Et encore plus dans les moments comme ce soir où je rencontre ceux qui le lisent et qui l'aiment, et l'ont compris."

Rafaëlle Hirsch-Doran @ Librairie Kléber, Instagram, novembre 2021


Voir : Ceux qui n'aiment pas Indochine

1 Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu.
2 Il était au commencement en Dieu.
3 Tout par lui a été fait, et sans lui n'a été fait rien de ce qui existe.
4 En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes.
5 Et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point reçue.

Évangile selon Saint-Jean


De très nombreux fans d'Indochine se sont montrés impatients d'acheter cette "bible", comme à chaque nouvelle sortie indochinoise, avec une dévotion particulièrement irradiante. Histoire d'ajouter à la collection, et se sentir à jour à propos d'une histoire mouvante où un crédo annule le précédent. Nous n'avons pas la naïveté de penser que la religion s'arrête aux portes des églises des bâtiments consacrés.


Mais la musique, avec ses autels, pélerinages et jubilés, ne devrait pas être une manière de combler ses moments de dissipation. Elle n'est pas la bande originale de nos éparpillements et distractions, autrement elle ne serait qu'un moyen pour nous duper dans nos moments les plus faibles, et renforcer nos erreurs en les esthétisant, comme à la messe.

"Non, le bonheur absolu n'existe pas, sinon ça se saurait ! Il faut juste se fabriquer son paradis à soi... Envers et contre tout."

Nicolas Sirchis, Rocksound, avril 2002


Les goûts musicaux ne doivent pas être qu'une somme d'effets contextuels et de biais de confirmation. Comme dit précédemment, la musique est un domaine suffisamment important pour y accorder du temps de cerveau. Si nous la voyons certes comme une échappatoire, elle nous servirait plutôt à nous échapper d'une large tendance à l'abrutissement.

Ce faisant, le texte du parpaing ressemble par beaucoup d'aspects à une sincère déclaration d'amour, et il n'est pas interdit d'imaginer un lien avec ce choix étrange d'un Nicolas de 24 ans en couverture.


La séance de photos promotionnelles réalisée par Céline Nieszawer est d'un certain point de vue étrange. La photographe semble avoir choisi une mise en scène façon "petit couple", parfois avec la demoiselle tête posée sur l'épaule de son partenaire. La photo ci-dessous révèle même Nicolas assis sur une chaise et Rafaëlle bien plus basse : une jeune fille de plus à ses pieds pour tourner les pages de sa partition. Nous sommes plus proches de Carla et son mari posant pour Paris Match, que par exemple Sylvie Simmons et Leonard Cohen en promotion pour la biographie de ce dernier.
 

Il est insuffisant de préciser dans sa communication, une fois le livre terminé, qu'il n'est pas à la gloire de Nicolas, étant donné que c'est le cas dans les faits ! Stéphane quant à lui, n'y trouve son rôle que dans la mort. Qu'aurait-il pensé d'un tel livre, entre fanfic et fantasy ? Sans parler de Dominique et des autres musiciens ? (voir annexes)

Les questions que nous posons dans cet article sont de vraies questions, peut-être la réponse se trouve dans les "heures de discussions" (p. 494) enregistrées par Rafaëlle. Mais à ce jour, nous n'en tirons aucune satisfaction et même une certaine tristesse : les analyses proposées sur ce blog continuent de se vérifier.

Jusqu'à preuve du contraire.


Voir aussi sur le blog :

Le dernier tabou

Un sixième livre officiel

Les livres sur Indochine


Révisionnisme et malentendus


Voir aussi : Noir(s) désir(s), et maintenant ? sur le blog de Sébastien Bataille

Annexes

Sur la méthode :

Jérôme Soligny est journaliste et critique musical depuis très longtemps et a été ami avec Bowie : il aurait pu se dire qu'il savait déjà tout ce qu'il y avait à savoir, et se laisser aller à l'écriture. Pourtant, l'exigence qu'il montra avec lui-même pour le travail colossal de Rainbow Man devrait servir d'exemple, face à la légèreté montrée par Rafaëlle Hirsch-Doran.

"La date de sortie du livre a été repoussée au moins deux fois, et je suis le seul responsable. J'avais mal estimé la quantité de travail qu'il a demandé. [...] Pour autant, même si raconter et expliquer, le plus rigoureusement possible, la genèse et l'enregistrement des albums de David Bowie, il était hors de question, dans mon esprit, d'agir seul. Musicien moi-même, j'ai jugé capital de céder la parole à ceux qui l'ont aidé à jalonner, à échafauder et à créer son œuvre. Pendant plus de trois ans et demi, j'ai interviewé des instrumentistes, producteurs, ingénieurs du son, assistants et techniciens qui étaient présents avec David Bowie en studio ou sur scène lorsqu'il a donné naissance à ses chansons et quand il les a interprétées en public. [...] En trois décennies de journalisme rock, j'ai aussi accumulé de nombreuses réflexions et opinions sur Bowie, émanant de ceux  que j'ai rencontré et je les ai incluses. [...] Mais collecter bêtement les dires ne saurait suffire. Les mémoires ne sont pas infaillibles et, en cours de retranscription, par respect envers mes interlocuteurs, sachant pertinemment qu'une 'histoire orale' livrée telle quelle et a fortiori déformée, peut desservir ceux qui y ont contribué, j'ai estimé nécessaire de rectifier ce qui devait l'être.

Jérôme Soligny, Rainbow Man Vol. 1, Avant-propos


Sur la psychanalyse :

Que vaut la psychanalyse ? (Méta de Choc), entretien de Jacques Van Rillaer avec Elisabeth Feytit, 2022)

Les illusions de la psychanalyse (Jacques Van Rillaer, 1981)

Le Livre noir de la psychanalyse (Catherine Meyer, 2005)

Psychanalyse : sale temps pour les charlatans (Sophie Robert pour L'Express)

 
 


Sur l'ésotérisme :

En terres païennes (Méta de Choc), entretien de Marielle de Vlaminck avec Elisabeth Feytit, 2022


Sur les balivernes : 

Nous acceptons de laisser la science, infuse ou pas, de côté, mais peut-être pouvons-nous alors invoquer la pensée sceptique. 

Connaissez-vous le modèle NARA ? Il s'agit de quatre principes proposés par le zététicien Thomas C. Durand dans La Science des Balivernes (Humensciences, 2021) permettant à la fois de détecter les balivernes et d'expliquer le succès de la désinformation et la difficulté à rétablir la vérité. 

  • Le principe Narratif : la baliverne fait toujours une belle histoire à raconter.
L'histoire d'Indochine est romantique, simple à retenir et valorisante à raconter.
  • Le principe d’Attraction : la baliverne qui circule plaira toujours à quelqu’un, ce qui n’est pas garanti pour la vérité.
Le monde merveilleux et séduisant d'Indochine et de ses fans, les gentils contre les méchants. 
  • Le principe de Résilience : la baliverne pirate le système immunitaire de notre esprit; nous nous employons à la défendre.
Toute attaque contre Indochine est une attaque personnelle. Ceux qui n'aiment pas Indochine n'ont pas compris, et c'est pour ça qu'ils critiquent. Je ne peux pas ne plus aimer, cela voudrait dire que je ne comprends plus, que je régresse, je serais un mauvais disciple !
  • Le principe d’Asymétrie : il faut beaucoup plus de ressources pour réfuter une baliverne que pour l’énoncer.

La légende dorée d'Indochine est simple, avec des éléments saillants. Sa démystification demande beaucoup plus de mots, de temps et de difficulté. Et oui, c'est chiant. Notamment pour ceux qui ont quitté le navire.


Bullshit or not bullshit ?




En janvier 2022, une fois la communication du parpaing terminée, Rafaëlle poursuivit son travail d'archive en ressortant un vieux livre de voyage dédié à la péninsule indochinoise, publié chez Albin Michel. Elle s'amusa publiquement, avec une cohorte de fans, du vol apparent de la "typo d'Indochine".
"Jpp : un livre sur L’Indochine, avec la typo du groupe Indochine. C’est ce qui s’appelle faire d’une pierre deux coups !! ( j’imagine le graphiste en réu : « mais trop bien une typo toute faite!! Oui je l’ai trouvée sur une affiche avec des mecs à poil ET ALORS??! »)"

(Twitter)


Mais le livre est sorti en 1984.

Typographe est un métier éminemment respectable, et comme chacun sait la plupart des typographies utilisées en graphisme (ici le très classique Optima dans sa déclinaison Bold ; Optima Black pour le Meteor Tour) existent déjà préalablement. Cela se vérifie aussi pour les autres visuels d'Indochine, et un sujet existe sur l'Indoforum depuis de nombreuses années.

Une ânerie facilement évitable, très parlante sur le sérieux de la personne.


En juin 2022, Dominique Nicolas s'exprime sur Facebook :
Hello à tous,
Une réponse à vos nombreux messages concernant ma présence au Central Tour 2022 :
                           
Pas Invité - Pas venu
Les raisons de mon absence sur scène des 40 ans d’Indochine
Malgré les annonces de Nicola dans les médias « il peut même nous rejoindre sur la prochaine tournée »
J’ai donc envoyé un message à Nicola pour clarifier cette invitation au Central Tour. Sa réponse : « il pensait que je ne souhaitais rien faire pour Indochine ! »
On en est donc rester là, de par son manque d’ouverture sur ma démarche positive.
Je trouve dommage pour vous les fans qui auraient vraisemblablement apprécié ma participation.
Les co-fondateurs du groupe réunis après plus de 25 ans, auraient rajouté au caractère exceptionnel des 40 ans, ma présence de coeur vibrera malgré tout par mes compositions :
L’Aventurier, 3 Nuits par semaine, 3 Sexe, Les Tzars etc..
lors de leur résonance dans l’enceinte des stades du Central Tour.
Une réponse à mon silence concernant la biographie officielle des 40 ans du groupe Indochine :
Je reconnais avoir reçu une demande de la part de Rafaelle Hirsch-Doran, à laquelle je n’ai pas répondu favorablement.
Dans sa présentation, elle a évoqué une collaboration pour l’écriture du livre avec Nicola, ses recherches ayant majoritairement pour sources les archives et la mémoire de ce dernier, les liens de « subordination » et de fan à ses cotés, me m’ont pas convaincu de sa partialité journalistique.
De part ma nature précise, voir perfectionniste, le livre aurait mis en évidence certains points divergents voir contradictoires, qui n’auraient pas servi l’image « re-visitée » de Nicola au fil des années.
A la lecture de ce dernier ouvrage, en ma qualité de co- fondateur et compositeur pour la période de 81 à 95, je découvre un roman de fiction toujours plus éloigné de l’aventure Indochine, riche et tumultueuse, où la production d’archives sert à la mise en scène d’un scénario réécrit.
Je souhaite à Indochine de beaux concerts pour la célébration des 40 ans, et une pensée aux fans, sans vous, cette belle aventure Indochine n’aurait pas eu lieu.
À bientôt
Dom

Voir : Entretien avec Dominique Nicolas (Ouest France, juin 2022)

 
Et la réponse de l'autrice : 

" 'Subordination' toujours plus hein. J’aurais été un mec cinquantenaire (quinquagénaire, ndlr) ça aurait pas moufté mais évidement étant un petit moineau fragile j’ai été manipulée et utilisée. Putain mais quelle fatigue. Ce sexisme et cette condescendance crasses, de partout." 
Rafaëlle Hirsch-Doran, Twitter, juin 2022

Instagram, juillet 2022

En décembre 2022, possiblement en réaction à la sortie de Chaos Bang de Sébastien Bataille, les comptes officiels d'Indochine réaffirment l'officialité du parpaing.

Moi je

Sur le Central Tour (photo : Eloïse)
"Moi, Monsieur, je suis anarchiste
Moi, je suis foncièrement pessimiste
"

"Soudain, l'été dernier", Le Baiser, 1990

 

"Je veux encore une fois une histoire avec toi
Moi je veux encore une fois m'enfermer sur toi"

"Ultra S", Un jour dans notre vie, 1993


"Moi je te promets une belle histoire
que plus jamais on n'oubliera
Et que plus jamais on ne se quittera
"

"Les Silences de Juliette", Wax, 1996


"Moi je veux rester comme ça toute ma vie
Moi je veux rester tel que je suis
Moi je resterai comme ça toute ma vie
Moi je resterai tel que je suis
"

"Peter Pan", Wax, 1996


"Un jour peut-être je te protègerai
Car c'est toi que j'aime
Parce que je crois qu'un jour moi je t'épouserai
On fera de beaux rêves
"

"Rose Song", Dancetaria, 1999


"Si moi j'étais la reine de ta vie
Juste aujourd'hui
La reine de ta vie
"

"Dunkerque", Paradize, 2002



"Moi je veux vivre
vivre
vivre
encore plus fort
"

"Marilyn", Paradize, 2002



"Mais MOI je suis fier de toi
Oui MOI je suis fier de toi
"

"Comateen", Paradize, 2002



"Moi je n'aime pas la St Valentin
Je hais le monde entier
"

"Gang Bang", Alice & June, 2005


"Tu vois comment
À l'intérieur de moi je me sens
Personne ne voit
Et ne s'aperçoit de ce qui m'attend
Pourquoi Ô moi, je ne suis qu'une fille qui s'éteint
"

"June", Alice & June, 2005


"Moi je n'aime pas les amoureux
Et Dieu créa les mêmes
"

"Go Rimbaud Go !", La République des Meteors, 2009


"Moi quand j'étais un adolescent
J'ai essayé les vêtements de ma mère
[...]
Moi j'ai du mal avec les artistes, surtout les Français qui habitent en Suisse
"

"Playboy", La République des Meteors, 2009


"Moi je ne suis rien, même si je te déçois reste avec moi"

"L World", La République des Meteors, 2009


"Je ne sais pas
Ça ira mais qui trahira
Dans un lit différent
Et moi j'ai froid
"

"Le Dernier Jour", La République des Meteors, 2009


"Comme un sex friend et puis sans suite
Moi j’aime l’amour oui, quand ça va vite
"

"Black City Parade", Black City Parade, 2013


"Mais moi j'ai le droit quand tu te réveilleras
Oui, j'ai le droit
De te faire ça quand tu te réveilleras
"

"College Boy", Black City Parade, 2013


"Oui, c’est la vie si tu m’oublies
Mais moi je reste là
J’entends ton rire, j’entends ta voix
Mais moi je ne te vois pas
"

"Anyway", Black City Parade, 2013

 

"Loin ici de toi
Dans le sommeil où j’étais bien
Moi j’ai dansé pour toi
Alors pour qui sonne le glas
"

"Salomé", Black City Parade, 2013


"Moi, je suis là, je serai toujours là
Comme en 1923
"

"2033", 13, 2017


"Moi je suis né ici pour n’être qu’avec toi"

"La Vie est Belle", 13, 2017


"Et moi la nuit
Je voudrais un rêve idéal
Et moi j'oublie
Que demain nos réalités
"

"Song for a dream", 13, 2017


"Moi je t'aimerai encore, encore et jusqu'à ma mort"

"Nos Célébrations", Singles Collection 2001-2021, 2020

Les livres sur Indochine

La sortie imminente du dernier livre officiel est l'occasion de revenir sur les précédents. Parce que les livres sont faits pour être lus, et que nous ne saurions donner plus d'importance à des photos qu'à un texte, nous vous proposons ici notre appréciation des nombreux livres sortis sur le sujet.

Liste non-exhaustive.

- LES OFFICIELS -

  • Indochine (Jean-Eric Perrin, 1986)

La base, ce qu'était vraiment Indochine dans la première moitié des années 80. Malheureusement difficile à trouver aujourd'hui, il était pourtant disponible à la vente sur le site jusqu'en 2001. Les quatre garçons s'y livrent sans filtre ni hiérarchie particulière, et lire Indochine à ce jour correspond souvent à lire le contraire de ce qu'avance Nicolas en 2021. Il y est notamment largement question de bande dessinée, de mode, d'évasion et d'exotisme. Marguerite Duras n'y est pas citée.

Passage choisi :

"Je n'ai jamais essayé d'analyser psychologiquement, à la lumière de mes connaissances dans ce domaine, le comportement hystérique de certains de nos fans, surtout pendant les concerts. C'est vrai que c'est un peu angoissant, ça me fait toujours peur, parce que ça touche au fanatisme, et ça c'est une idée dont j'ai toujours eu profondément horreur. Ça rejoint un plan politique, on peut faire passer n'importe quel message, si on le souhaite ! Heureusement, je sais que ce qu'on fait est sain. On a nos propres opinions, mais à la limite tout le monde s'en moque. Pour moi il n'y a plus rien à espérer de la jeunesse sur le plan politique, alors je trouve ça bien et normal qu'ils s'éclatent sur la musique comme moi j'ai pu le faire en militant, ou en faisant du ski."

Stéphane Sirchis in Indochine, Jean-Eric Perrin, Calmann-Lévy, 1986


  • Le Septennat (Marc Thirion, 1988)

Petite mise au point post-Indomania, avec une large place apportée aux interventions du groupe. Il y est question de technologie, de notoriété, de rock, d'influences et du Pérou. Passionnant, devenu malheureusement rare.

"Je ne croyais sincèrement pas que nous marcherions si fort avec un nom comme Indochine ! Je croyais que l'on resterait underground, même si ce n'était ni mon désir ni mon choix. Le côté BD a été décisif, la période voulait cela. On a perdu les branchés, ceux du début, qui, j'en suis sûr, écoutent encore nos disques en cachette... car ne n'est pas bien d'acheter Indochine maintenant ! On a gagné un large public qui nous respecte. Aujourd'hui, un iroquois n'impressionne plus vraiment, le mouvement punk a poussé la révolte trop loin, il s'est trop décentralisé, démocratisé et a fini, comme toujours, par ne plus rien vouloir dire. Ce sont les fameux phénomènes de mode qui enfantent et tuent à la fois."

Dominique Nicolas in Le Septennat, Marc Thirion, Carrère/Klan, 1988


  • Insolence Rock (Sébastien Michaud, 2004)

Réinitialisation du groupe et demande de reconsidération du dossier. Nous n'aurions en fait rien compris pendant plus de vingt ans, en réalité le groupe a toujours été rock, dark, et Paradize est un chef d’œuvre underground même si vous n'êtes pas d'accord. Les nombreuses références pointues d'oLi et Nicolas le prouvent, et si vous ne l'avez pas compris on ne peut plus rien pour vous... Fendard pour les mélomanes affûtés, malheureusement dangereux pour les autres vue la somme de réécritures et d'âneries directement dictées par Nicolas. L'auteur se montra d'ailleurs fidèle au credo underground de la décourageante maison d'édition Camion Blanc, et poursuivit par la suite des analyses d'apprenti sorcier sur Placebo, Nine Inch Nails et même Rozz Williams. Depuis, la mode a changé. Absurdement, Insolence Rock est un livre officiel, toujours mentionné sur le site.

"Après avoir enchaîné plus d'une cinquantaine de dates, Indochine clôture la dernière partie de son Dancetaria Tour à Namur, le 17 septembre. À nouveau inclus dans le catalogue d'une major, le groupe entend bien prouver à cette occasion que le succès n'est pas uniquement l'affaire de quelques tubes radio. Le public d'Indochine, c'est aussi, à peu d'exceptions près, celui de Marilyn Manson ou Placebo. Un rock à la fois excitant, couronné par la jeune génération, synonyme de tournées sold-out, mais banni des ondes d'NRJ, Skyrock ou Fun Radio..."

Sébastien Michaud


Voir : 1999 - Dancetaria, 2002 - Paradize, Placebo


  • Indochine, le livre (Jean-Eric Perrin, 2011)

Bilan post-Stade, rédigé par l'auteur du premier livre officiel, devenu depuis l'un des VRP de Nicolas. Ce dernier vérifie chaque mot du livre, y dicte son credo et refait à volonté l'histoire de ce qui est désormais perçu comme le plus grand groupe de rock français.

Nous ne comprenons toujours pas comment Jean-Eric Perrin, qui a pourtant été aux premières loges depuis les débuts d'Mk1, a pu permettre et mener à terme un tel travail hagiographique.


  • Les petites notes du Meteor Tour (Nicola Sirkis, 2010)

Journal de tournée tenu par le chanteur, avec des photos prises au téléphone et de petits commentaires. Un objet sympathique et original, apportant un peu de factualité et d'humanité (jusque dans les coquilles) à travers le quotidien d'une tournée pharaonique.

"J'ai interdit l'alcool sur la tournée. Ça fait un peu la gueule chez les techniciens, mais j'ai mes raisons et elles sont bonnes."

Nicolas Sirchis

  • Kissing my songs (Nicola Sirkis & Agnès Michaux, 2011)

Un entretien avec Agnès Michaux, et des explications sur les textes en 2011. Fraîches sur les textes récents (les Meteors), mais revues et alambiquées concernant les textes plus anciens. Quelques passages passeraient difficilement dans le monde post #metoo. Ce livre est une nouvelle fois l'occasion pour le chanteur de replacer quelques indications pour appréhender les albums correctement : la bande dessinée d'aventures, l'univers extrême-oriental et le refus de l'intellect passent largement à la trappe.

"Qui est Anne ? - Anne, c'est Anne Brontë. Je dois ça à Juliette Binoche. C'est elle qui m'avait conseillé de lire Agnes Grey et La Locataire de Wildfell Hall. Cette fille m'a touché et j'ai eu la sensation que je voyais ce qu'elle ressentait. Mais 'Anne et moi' c'est aussi Egon Schiele qui un jour, en peignant une toute jeune fille, s'est aperçu que son corps commençait à montrer les premiers signes de la puberté. Il en a parlé en utilisant l'expression 'manteau de nuit', comme si, dans cet indice, tout se refermait à jamais. Bouleversé d'assister à la disparition de l'innocence. Et moi j'imaginais cette petite fille dont le corps grandissait, se sexualisait..."

Nicolas Sirchis

Voir : Le dernier tabou

  • Indochine (Rafaëlle Dorangeon, 2021)

Voir : Indochine par Nicola Sirkis & Rafaëlle Hirsch-Doran, Un sixième livre officiel


- LES NON-OFFICIELS -


  • L'Aventure Indochine (Christian Englisch & Frédéric Thibaud, 2004)

Malgré une couverture indéfendable, le livre fut une agréable surprise et constitue le premier des must-read non officiels. Il est écrit par deux auteurs qui connaissent leur sujet et furent amenés à côtoyer le groupe pendant les années 90 - une période qui nous intéresse en priorité puisque la plus mal documentée et discutée de toutes. Les auteurs font preuve d'esprit critique, et cherchent à dégager la cohérence et la logique des faits qui constituent l'histoire d'Indochine, déjà très complexe en 2004.

Des erreurs et approximations sont restées au final cut, mais cela ne doit pas amener à une généralisation sur l'ensemble du bouquin. Premier livre non-officiel, il fut rejeté à sa sortie par les fans, et est depuis quasi-oublié, ce qui est bien dommage.

"(Nicolas) 'Entre le moment de cet accord et la livraison de l'album Wax, Lasseigne ne jurait plus que par G-Squad : c'est les meilleurs artistes français du monde, ils étaient là pour cinquante ans, total objectif sur G-Squad ! Et quand on leur demandait 'et nous, on fait quoi de notre album ?' ils nous envoyaient nous faire foutre !'

G-Squad n'a pourtant pas laissé un souvenir impérissable... C'est le moins qu'on puisse dire ! Qui se souvient encore aujourd'hui de ces garçons vendus par l'industrie du disque comme 'le' boys band français ? Personne sans doute, à l'exception de Nicola qui en a gardé une forte rancœur."

Christian Englisch & Frédéric Thibaud

 

  • Indochine de A à Z (Sébastien Bataille, 2004)

Un abécédaire intelligemment mené. Sébastien Bataille ne semble pas être sensible aux crédos dans la musique, et cherche à lire entre les lignes de l'histoire pour y apporter sa lecture avec raison et recul. Il apprécie Indochine, et se montre bienveillant tout en sachant souligner quelques incohérences et points sensibles de l'histoire. À posséder pour apprendre des choses sans tomber dans la bigoterie.

"H comme Héros : En 1983, Indochine déclare 'sur scène, on accentuera plus le côté aventure, nous sommes une réaction contre les groupes politiques, ce qu'on veut, c'est privilégier à nouveau le mythe du héros.'

Dans la première partie de l’œuvre d'Indochine (1982-1986), la présence rayonnante du héros est omniprésente dans les textes. Mais que ces personnages se nomment Bob Morane ou Monte Cristo, qu'ils soient des êtres venus d'ailleurs ou des lapones anonymes, on se doute bien qu'ils sont une projection de Nicola Sirkis lui-même et de son groupe.
"

Sébastien Bataille

 


  • Le roman-vrai d'Indochine (Jean-Claude Perrier, 2005)

Un grand must-read. Jean-Claude Perrier (aussi auteur de Cigare : le guide) écrit avec ses propres mots, à la lumière d'une amitié de plusieurs années avec Nicolas, et d'une clairvoyance certaine sur sa personnalité - jusque dans ses aspects les plus sombres - et l'évolution de ses projets. Rejeté à sa sortie par un nombre significatif de fans pour avoir osé apporter une critique concrète loin de tout catéchisme, ainsi que par Christophe Sirchis pour avoir relativisé l'indifférence de Nicolas quant à son jumeau, et peut-être aussi pour n'avoir pas su éviter une ou deux âneries (Oli et ses "boy" gainsbouriens), il reste un ouvrage très habile et indispensable pour comprendre Nicolas et Indochine.

"Les 'problèmes d'argent' dont parlent Nicolas se sont-ils réglés par un procès, comme avec pas mal de gens ? Quant à sa prétendue 'naïveté', tous les témoins de l'aventure Indochine, des débuts à aujourd'hui, que j'ai rencontrés, et quelles qu'aient été leur position et leur importance dans cette histoire, l'ont plutôt décrit comme quelqu'un de 'calculateur', voire 'manipulateur'. Et l'on en passe."

Jean-Claude Perrier


  • Indochine, l'ombre des mots (Thierry Desaules, 2008)

Un raté, officiellement non-officiel mais un peu officiel quand même.

"Comme je connaissais bien Nicolas Sirkis d’Indochine à l’époque, je lui ai proposé d’écrire une biographie avec une analyse des textes et tout s’est enchaîné."

"Ce livre hommage a donc la singularité d'être fait pour des fans par des fans..."

Thierry Desaules

Thierry Desaules a compris l'importance des citations d'époque, mais pas qu'il était malvenu de combler les zones d'ombre avec ses impressions. Nicolas aime quand d'autres expliquent son œuvre à sa place, cela permet d'injecter du contenu à ce qui n'en présente pas. Le livre est en deux parties : l'une reprend l'hagiographie de l'époque, l'autre prétend décrypter le contenu d'une sélection arbitraire de morceaux, mais se contente de fournir des paragraphes à la saveur wikipédienne sur les titres des chansons. De fait, le livre est blindé de hors-sujets. 

C'est à ce moment-là que nous avons compris que les livres même non-officiels étaient permis par Nicolas dès lors qu'ils n'intégraient aucune forme de critique, et aidaient à enrober les titres d'un parfum culturel en y injectant un contenu factice. L'auteur nous gratifia lui aussi par la suite d'autres bouquins consternants de vacuité sur Placebo et The Cure, avec leurs publics comme autant de cibles marketing.

Depuis, le rock n'est plus à la mode.

"Dunkerque voit le jour sous la forme d'un petit port de pêche à l'embouchure de la Colme au cours du VIIe siècle. Son développement autour de la chapelle Notre-Dame-des-Dunes construite par Saint Éloi lui donnera son nom, 'Dunkerque', qui signifie littéralement 'église des dunes' en flamand. Durant la guerre franco-hollandaise de 1672, la ville - très convoitée pour son ouverture imparable sur la mer du Nord - sera bombardée deux fois et subira un important blocus. Au cours de la Seconde Guerre Mondiale, cette ville de résistance fut le théâtre d'une opération d'envergure nommée 'Opération Dynamo' qui consistait à évacuer près de 35000 soldats alliés vers le Royaume-Uni sous les tirs de l'armée allemande. Dunkerque sera la dernière ville libérée en mai 1945 ; elle est alors détruite à 85%."

Thierry Desaules

 
Extrait choisi d'un commentaire Amazon :

"Heureusement que ce bouquin n'entache pas la réputation du groupe il faudrait créer un label 'approuvé par le groupe'!!!"


Eh bien oui, il l'a été, contrairement au suivant :



  • Starmustang (Christophe Sirchis, 2009)

Malgré une crédibilité très abîmée par le comportement de son auteur sur la toile, Starmustang est à lire impérativement pour qui voudrait comprendre cette histoire sur le fond. 

Nous regrettons que beaucoup ne souhaitent pas lire Starmustang encore à ce jour. Certains ne veulent prendre le risque de casser la magie, quand d'autres légèrement plus réfléchis appellent au respect de la vie privée, que Christophe aurait bafouée, et qui ne devrait pas être connue du public. Pourtant, refuser catégoriquement de le lire implique :

  • De ne pas faire suffisamment confiance à son propre esprit critique, ce qui est bien dommage.
  • D'attester sans sourciller une préférence pour la légende et le fantasme à la factualité, et donc révéler une faillite intellectuelle regrettable.

L'occasion de rappeler que Nicolas n'a en effet pas porté plainte pour diffamation, mais pour divulgation de vie privée, avec à la clef de nombreux éléments modifiés ou retirés du livre. Comme souvent chez lui, un aveu accidentel (et pas des moindres). De notre point de vue, lorsqu'une entreprise de produits culturels atteint de tels niveaux d'influence sur les gens, alors ces derniers ont le droit de savoir ce qui se trame dans l'arrière-boutique : le travail de Christophe Sirchis est en ce sens remarquable et impeccablement mené. 

"Les musiques de Stéphane, celles qu'il voulait absolument voir exister sont restées là où il les avait laissées lors de sa dernière visite : le autres les avaient refusées ou dénaturées, volées aussi, selon lui.

Étais-je la dernière personne en qui il a eu confiance, au point de venir travailler avec moi l'album solo qui ne verra jamais le jour ?
"

Christophe Sirchis
  • Indochine : Pas de repos pour l'aventurier (Guillaume Barreau-Decherf, 2010)

Malgré quelques maladresses, nous avons ici le travail sérieux d'un auteur qui, en plus d'avoir le recul permis par son expérience de journaliste musical (dans un milieu éloigné d'Indochine), a procédé a une lecture rigoureuse et comparative de plusieurs bons livres sur le sujet. Le ton éclairé et critique, imperméable au bullshit, est à louer, en plus de sa volonté d'avoir plusieurs sons de cloche : Francis Zégut y est par exemple interviewé (juste avant sa scission définitive avec Nicolas), et on peut y lire des articles inhabituels, jamais cités par ailleurs, comme ceux de Libé ou Le Monde.

Guillaume Barreau-Decherf est assassiné au Bataclan le 13 novembre 2015.

"On ne peut s'empêcher de noter chez Nicolas cette tendance à se comparer aux groupes en forme du moment, comme il le fait depuis les débuts. Et on se dit qu'après 15 ans de carrière, il ne devrait pas avoir besoin de toujours chercher à se situer dans le paysage musical français."

Guillaume Barreau-Decherf

 

  • L'Aventure Indochine (Christian Eudeline, 2018)

Christian Eudeline est attaché à une certaine rationalité et à la précision des informations, chose qu'il estime (à raison) absente des interviews de Nicolas et des livres officiels. Si l'auteur ne s'éloigne pas suffisamment de l'hagiographie connue, il reste en revanche loin du point de vue "fan" et en ce sens le livre est en haut du panier. Malgré ses qualités, il est décevant au regard de ce que nous aurions pu en attendre.

L'auteur évite de saturer le livre de trop nombreuses citations, et reste accroché à sa plume avec un souci d'exactitude tout à fait honorable. Les détails sont nombreux, et participent à compléter certaines zones d'ombre. Mais les analyses sont trop souvent superficielles : Eudeline tombe lui aussi dans le piège tendu par Nicolas, et injecte de la signification là où il n'y en a pas, comme pour ré-intellectualiser des morceaux faits dans le refus de l'intellectualisation. Ce défaut dans la méthode mène à un certain nombre de passages dispensables et passablement verbeux. Comme dans une grande partie de l'art contemporain et d'autres croyances, il semble trop difficile d'écrire d'une œuvre qu'il s'agit d'une coquille vide dont le vrai contenu est à chercher du coté de l'image, du marketing, de la psychologie du public et plausiblement ici de Nicolas.

Mais à la lumière d'un entretien avec une fan (voir ci-dessous), Christian Eudeline sait parfaitement à quel point le sujet est complexe. Il faut avoir baigné dedans et avoir bossé au moins plusieurs années pour prétendre être complet sur le sujet, et l'auteur donne l'impression de ne pas avoir pris suffisamment de temps pour le traiter. D'où un sentiment d'inachevé - les origines de la création de ce blog.

"Se sentant légèrement à sec côté inspiration, Nicola innove en faisant appel à d'autres plumes pour écrire les chansons, et même s'il reste des musiques inédites de Stéphane, pas question de capitaliser dessus. Paradize doit être exceptionnel par ses propositions, pour célébrer le nouveau millénaire, mais aussi parce que le paradis dont il est question est bien le septième ciel, la petite mort, le climax, l'orgasme et donc la conclusion euphorique d'un périple entamé six ans plus tôt. C'est le premier disque d'Indochine à dépasser les soixante minutes, 72 minutes 25 secondes exactement, le premier disque à s'appuyer sur autant de collaborations externes, le premier disque à afficher une pochette aussi révoltante pour les bien-pensants (nous en faisons partie, ndlr), et le premier disque sans Stéphane."

Christian Eudeline

Voir : Entretien avec Christian Eudeline par Helena Mora.


  • Nico, vivre encore plus fort (Helena Mora, 2019)

Le contraire de Soleywhy. Un travail auto-édité par une croyante exaltée, qui a même donné lieu à un débat dans les commentaires d'Amazon. Certains y fustigent l'orthographe et l'expression déplorables et l'utilisation de photos piquées sur les réseaux sociaux, d'autres appellent à la liberté d'expression. "Passable" serait un euphémisme pour ce torchon, qui fait passer Insolence Rock pour de la Pléiade, et tous ceux qui aiment Indochine pour une secte de décérébrés, dont voici le fascicule d'information.

Au vu d'un comportement sur Internet impliquant malhonnêteté et mensonge, nous nous questionnons sur le professionnalisme de l'autrice, surtout au regard de cette écriture proche du racolage et de l'embrigadement, que nous ne pouvons évidemment pas imputer directement à Nicolas.

"On ne peut expliquer les différentes émotions que suscite ce groupe. Tous ont un rapport personnel au groupe, une histoire inscrite dans leur histoire à eux, parfois très intime. Ils se retrouvent dans les paroles chantées par Nicola, par ce qu'ils ont vécu (sic). Certains, des histoires semblables de l'harcèlement (sic), de l'homophonie (sic), du racisme, de la douleur physique, maladies lourdes dont ont supporte (sic) les traitements, les écouteurs sur les oreilles, au son de leur dernier album, ou de mal-être psychologique. Ils sont un baume, un levier pour leur vie. Ils sont à la fois porteur d'espoir et consolateurs. Ils en ont sauvé plus d'un sans le savoir. La voix douce du chanteur en a sauvé plus d'un aussi !"

Helena Mora

 

  • Moderato Cantabile (Catherine Claude, 2021)
Si vous êtes lecteur du blog, vous savez que la référence à Duras est une gigantesque farce. La quantité et la qualité des photographies ainsi que leur rareté nous mènent à soupçonner une proximité favorisée avec leurs ayant-droits, voire les personnes qui y apparaissent. Plausiblement un livre pas si non-officiel que ça, donc. Il est très difficilement crédible qu'un tel travail sorte sans aucune connivence avec Nicolas. Dès lors, oubliez la critique.

L'autrice serait la Catherine Claude qui travaillait pour Best dans les années 60, et nous nous demandons sincèrement ce qui peut motiver une personne de cet âge à réaliser et publier un tel travail, dont la rédaction romantique ressemble à celle d'une fan d'Indochine ordinaire et dévouée. Les acheteurs semblent d'ailleurs ravis de la qualité des photos dans ce beau livre, à offrir pour remplir une Kallax trop vide.
"Respect infini envers Nicola Sirkis. Pour l'homme, pour tout ce qu'il nous a donné et pour toutes les émotions qu'il nous fait partager."

Catherine Claude

  • Indochine en chansons (Thomas Chaline, 2021)

Insolence Rock bis repetita

Déjà responsable d'une biographie en 2018, l'auteur prétend ici "dévoiler les secrets de création d'Indochine", et "mieux cerner l'environnement culturel dans lequel Indochine a baigné". Possiblement, un camarade d'étude pour nous ? Malheureusement, voilà ce qui arrive lorsqu'on ne lit que les livres officiels. Malgré une volonté de regarder du côté des coulisses et d'apporter un regard plus factuel, Chaline boit les paroles d'un Nicolas seul, et les relaie sans se poser plus de questions pour étayer des propos d'une subjectivité embarrassante. De plus, il y est trop souvent question d'émotions supposées dans la tête du chanteur, sublimées et idéalisées, racontées à loisir.

Quant à la sélection de chansons, l'auteur entend apporter pour chacune une contextualisation qu'il conviendrait mieux d'appeler du remplissage : références, verbiage exalté, corrélations illusoires entre faits historiques marquants et pertinence de morceaux apparus en même temps. La liste sert de filigrane à une énième biographie aussi romancée dans la forme que tiédasse sur le fond. Cette dernière est centrée sur Nicolas, mâtinée d'informations erronées et/ou invérifiables, d'analyses d'homéopathe, et écrite avec une candeur de fan très pénible au regard de la promesse faite au lecteur.

"En cette période de deuil, Nicola passe du temps à Belle-Ile en Mer, en Bretagne. Face à l'océan Atlantique, il découvre le ciel de fin de journée qui porte des couleurs qu'il n'avait jamais vues ailleurs. Une évasion enrichissante. Puis, lors d'un séjour au Portugal en compagnie de Gwen, les paysages l'inspirent fortement une nouvelle fois. Lui qui n'était pas spécialement proche de la nature se trouve pour la première fois transporté.

'Atomic Sky' est chantée très régulièrement en concert. Du côté des fans, la chanson reste comme l'ultime composition de Stéphane. Ainsi, lorsque les premières notes retentissent, une ambiance de communion s'installe en hommage à son compositeur. L'exemple le plus fort ? Au Stade de France, en 2010, lorsque le public reprend en choeur le refrain, Nicola en est bouleversé. C'est pour lui une manière d'honorer son frère à jamais."

Thomas Chaline


  • Indochine, l'intégrale - l'histoire de tous leurs disques (Jean-Eric Perrin, 2021)

Un nouveau livre de Perrin, mais pas officiel. Doit-on y voir une confrontation avec le livre de Rafaëlle Hirsch-Doran ?

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Une fois pour toutes, si vous souhaitez écrire sur Indochine : développer sur le contenu des films ou livres dont Nicolas n'a pris que le titre ne sert à rien, si ce n'est augmenter artificiellement le nombre de pages. Posséder l'intégralité des kilos de livres sortis sur Indochine n'a pas d'autre finalité que de remplir une bibliothèque dédiée. La majorité est l’œuvre d'admirateurs de Nicolas, et sont destinés à la promotion de ce que les fans connaissent ou croient déjà. Mais la raison pour laquelle certains sont relayés par la communication d'Mk2 et pas d'autres, reste pour nous mystérieuse. Comme dit plus haut, il est vraiment difficile de croire que tous les non-officiels le sont vraiment.

Souvent absent des livres généralistes et hors-série sur la chanson ou le rock français, Nicolas semble avoir développé un réseau de promotion alternatif et durable, qui ne coûte pas cher et s'alimente tout seul : les livres de fans ont pour référence d'autres livres de fans. Ce fonctionnement autogéré est cependant bien précaire, puisqu'il tient sur le manque d'exigence caractéristique du fandom d'Mk2, et révèle son problème le plus ancré : il n'a pas d'autre référence que lui-même et donc aucun moyen - ni désir - de remise en perspective. Vous l'avez compris, ce constat est à l'origine de la création de ce blog qui apporte, espérons-le, un peu d'eau à ce vieux moulin.

"CE - C'est des détails, c'est des conneries, mais voilà moi j'aime bien faire ce genre de chose quoi : c'est à dire que, l'info elle est précise. C'est pas n'importe quoi. Alors quand les gens le lisent, je vais te prendre un exemple très précis, quand Jean-Eric Perrin il lit mon bouquin, au delà que c'est un copain et tout ça, il me dit 'putain j'ai appris plein de trucs'. Quand Jacky Jakubowicz le lit, il m'a dit 'putain mais je savais pas tout ça'... Les gens ne lisent pas réellement, si tu veux. Tu te rends compte que les gens ne lisent pas réellement les livres quoi. Voilà.
HM - Bah ouais... Mais je sais... Mais ça je m'en rends très très bien compte hein. Huhu.
"

Christian Eudeline interviewé par Helena Mora, 2019


Et nous partageons cette impression de livres jamais vraiment lus par leurs acheteurs. Nous avons aussi observé une grande méfiance des fans à l'égard des livres non-officiels. Cela nous questionne, et devrait questionner leurs lecteurs, sur la confiance qu'ils accordent à leur propre esprit critique, et sur une possible trop grande propension à tout gober de la part d'une autorité supérieure seule à parler. Pourtant les livres supervisés par Nicolas sont de loin les plus fantaisistes, alors cessons de croire que le label approuvé par le groupe est un argument.

Vu à la télé
ou Saveur de l'année n'en sont pas non plus.

Bonus :

- LES LIVRES JAMAIS SORTIS -

  • De Indochine à La Beauté de l'Idée (Dominique Nicolas, 2015)

L'histoire d'Indochine par Dominique, assisté du régulier Sébastien Bataille. Nous ne savons pas pourquoi il n'est jamais sorti, et vous pouvez imaginer notre regret.

Edit (octobre 2022) : Ah si en fait.

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  • Indochine par Gassian (2014)
Livre de photos de Claude Gassian édité par la Fnac et censé sortir en novembre 2014 accompagné d'un Birthday Album. Annulé sans plus d'explications.


Voir aussi sur le blog :

Révisionnisme et malentendus

1998 - "Seasons in the sun"

Retour sur un épisode pas si anecdotique que ça.


Pour ceux qui ne se sont pas demandé pourquoi Indochine apparaissait dans une émission "hommage à Brel" avec une chanson anglophone, il s'agit d'une adaptation du Moribond par le chanteur canadien Terry Jacks, datant de 1974, et qui constitue son plus grand succès.

Si vous êtes lecteur de ce blog et/ou si votre mémoire ne vous fait pas défaut, vous savez qu'à cette époque Nicolas bataillait pour faire accepter une image d'anglophile et s'éloigner de toute accointance avec la dite variété française. C'est ce qui explique aussi en partie ce look entre Oasis et Blur, au milieu de cette émission très française : J'vous ai apporté des chansons...

 
Nicolas ne connaissait les paroles, et potentiellement, la chanson, que depuis peu de temps. 
"Je leur permets alors de participer à leur première télé depuis un bail, pour une spéciale Jacques Brel pur mes débuts sur France 2 à la rentrée 1998. Typiquement, et pour bien marquer leurs distances avec la chanson française, même brechtienne (et kurtweillienne), le groupe ne se lance pas dans 'Amsterdam', même version David Bowie. Tout au contraire, il choisit 'Le Moribond' dans sa version pop américaine, à la mélodie sans grand rapport avec l'original, mais qui fut numéro 1 en 1974 : 'Seasons in the sun' par Terry Jacks, dont je déchiffre les paroles à l'oreille pour Nicolas."

Yves Bigot, Un autre monde, p.161, Don Quichotte, 2017

C'est donc Yves Bigot qui aurait gracieusement proposé cette émission à Nicolas malgré les relations glaciales entre les deux hommes, il est aussi possible que Virginie Borgeaud - manageuse d'Indochine et compagne de Bigot - ait joué un rôle de médiatrice. Nous arrivons alors dans cette situation typique d'un groupe invité dans une émission à thème, et qui doit trouver, dans l'urgence, quelque chose de cohérent à y faire.

C'est aussi, comme beaucoup le savent déjà, la dernière apparition de Stéphane Sirchis, et la deuxième d'un Boris Jardel déjà très à l'aise (sa première étant Les Années Tubes plus tôt dans l'année). Ce dernier n'était à l'époque qu'un guitariste de session de plus, et n'imaginait pas faire d'Indochine son activité principale. Ce que ne devait pas savoir le réalisateur de l'émission, qui privilégie énormément le petit nouveau au montage, au détriment de Stéphane. Il est bien sûr difficile de savoir si cela a été fait à dessein ou non.
"Je suis arrivé en février 1998, quand mon ami Maxime m'a informé qu'ils cherchaient un guitariste. J'ai vu Nico chez lui, il m'a donné les infos du groupe, on a regardé une vidéo, papoté. J'avais un souvenir de "3", et j'étais agréablement surpris par la couleur très rock que prenait le groupe. On a passé deux heures ensemble, puis il m'a convié à une audition quelques jours après, et sur les dix mecs présents, c'est moi qui étais (sic) retenu pour l'Indo Live tour, d'une vingtaine de dates. A la fin de cette tournée, Nicola m'a demandé si je voulais rester pour les enregistrements en studio. J'ai posé mes premières guitares en studio sur 'Dancetaria'. Je jouais avec L'Affaire Louis' Trio à ce moment-là. Auparavant, j'avais joué dans le système Sinclair, et accompagné Vanessa Paradis ou Axel Bauer. J'étais un sideman, quand il fallait un guitariste rock, ma réputation de fan de british rock me précédait. C'est ce qui me plaisait, et quand on cherchait ce style, c'était moi qu'on appelait"
 
Boris Jardel in Indochine, le livre, Jean-Eric Perrin, 2011
 
Live Tour, Le Bataclan (Paris), mai 1998

Boris oublie ici de mentionner "Seasons in the sun", qui est bien son premier enregistrement avec Indochine et dont il se souvint d'ailleurs plus tard. Mais dans le même livre, à propos du Live Tour :
"Puis Stéphane est tombé malade, il était hospitalisé, mais on avait des concerts prévus. Je faisais de mon côté une thérapie, parce que c'était violent de voir son frère jumeau se dégrader. Mon thérapeute m'a conseillé de faire ces concerts, de penser à moi. Je suis allé prévenir Stéphane, il m'a dit 'ok, fais ces concerts, puisqu'il faut les faire'. On a fait ces trois ou quatre concerts sans lui, je prévenais le public qu'il était malade, et je prenais sa place à la guitare. On avait fait un Bataclan. Ça se passait toujours bien."

Nicolas Sirchis in Indochine, le livre, Jean-Eric Perrin, 2011


Il est très aisé de narrer une page discrète et lointaine de l'histoire à des fans récents, mais le Live Tour compta quinze dates. L'un exagère ses souvenirs, quand l'autre minimise à fond son choix d'assurer une tournée sans son frère, "malade comme un chien". Quant au fait de prendre sa place à la guitare, laissez-nous rire fort.

Voir : Nicolas et la guitare


Nous nous demandons encore comment il se fait que Stéphane bien qu'exclu du Live Tour, soit tout de même apparu pour Les Années Tubes, La Fureur à Bercy (juin 1998) et donc J'vous ai apporté des chansons en octobre. Sa guitare y est, comme toujours à cette époque, quasi-inaudible, tout comme sur le mix de la version studio offerte plus tard sur indo.fr à l'occasion des 200 000 connexions. Le site n'oublia d'ailleurs pas de préciser qu'il s'agissait du dernier morceau enregistré avec Stéphane (voir annexes).

Nicolas à Bercy pour La Fureur en juin 1998

C'est étonnant pour un Dancetaria où il est bien présent, promotionné jusqu'à aujourd'hui comme l'album où l’on peut entendre les derniers riffs de guitares de Stéphane Sirkis. Mais la réponse semble être la présence physique de Stéphane en studio pour "Seasons", alors que l'album de 1999, dont l'enregistrement à proprement parler a débuté après la mort du guitariste, comprend des extraits de démos enregistrées en pré-production.

C'est en tout cas le premier morceau studio où Nicolas chante en anglais, et malgré les apports du montage, il a fait bien pire que ça dans le futur. Mais l'Angleterre et sa musique semblait vraiment être aussi exotique que sa langue, pour ce Nicolas épuisé par les années 90. Il n'avait notamment pas compris que l'anglophilie ne consistait pas nécessairement à nier tout ce qui était français ou francophone.
"Brian Molko : Si tu as habité la Belgique, tu dois connaître Brel.
Nicolas Sirchis : J'étais à l'école avec sa fille. Mais je dois dire que je ne suis pas un grand fan de Brel.
- Vraiment !?! Absolument tout ce qu'a fait Brel me touche. Totalement.
"

Interview croisée, Rocksound, 2000

Le Nicolas de cette époque, obsédé par Placebo, creusait le fossé entre lui et des personnalités plus érudites comme Brian Molko ou Morrissey, extrêmement francophiles. Le chanteur de Placebo se fit d'ailleurs remarquer en 2010 avec une reprise spectaculaire du chanteur belge, "Ne me quitte pas".

Puis subitement, en 2021, à la télévision belge :
"Léo Ferré, Georges Brassens, j'ai jamais été là-dedans, ça me parlait pas. Jacques Brel, j'ai écouté son album là, Les Marquises, j'étais ouaaah... Ça c'était fou. Ça m'a floué. Parce que là, il écrivait comme un paysage, il écrivait comme Duras, c'est à dire qu'on voyait les images."

Nicolas Sirchis, Une belge histoire, RTBF, décembre 2021

On voyait les images. Franchement, est-ce là une analyse de quelqu'un qui lit beaucoup ? Non, Nicolas improvise avec des éléments tout faits, afin de fournir dans l'urgence une réponse à la question qui lui est posée. En espérant que ça enchaîne en face.

Voir : Marguerite Duras et la bande dessinée


Nous avons choisi de ne pas dater la naissance d'Mk2 à Wax, puisque selon notre analyse, la gestation du projet que nous connaissons aujourd'hui a pris plusieurs années, et Indochine Mk2 apparaît vraiment avec la troisième tentative de premier album : Paradize. (Voir les articles correspondants) Cette période d'incertitude, d'inconsistance et d'incompréhension sera à partir de 2001 appelée trilogie. Mais en 1998, un an avant Dancetaria, où Nicolas allait expliquer qu'Indochine avait toujours été dark, nous n'avions affaire à rien de plus qu'un titre fantôme joué par un groupe fantôme.
"Personne en France ne veut plus d'eux pour autant. Max Guazzini, tout-puissant patron de NRJ, nous l'affirme clairement un soir chez Lionel Rotcage : 'un cas difficile.' Un euphémisme."

Yves Bigot, Un autre monde, p.162, Don Quichotte, 2017

 

Stéphane et Nicolas, décembre 1998

Voir aussi sur le blog :

Annexes :
indo.fr, 1999