Black City Parade : Le Film

Si l'on vous parle d'un film sur la conception d'un album, vous vous figurez des musiciens qui jamment ou qui noircissent des partitions. Ou mieux, les coulisses du rock comme chez Spinal Tap. Mais auriez vous imaginé une équipe d'employés résignés autour d'un petit chef ?

 
Un film réalisé par un certain Winslow Paradise, un pseudonyme évident qui cache non pas Nicolas comme nous l'avons longtemps cru, mais un certain Fabien Martineau, administrateur de la société Isuro spécialisée dans la production de films institutionnels et publicitaires. Cette société avait déjà réalisé les visuels du Meteor Tour et des deux concerts pour Paradize+10 en plus du petit DVD qui l'accompagne.

Voir : +10


Alors que quatre ans plus tôt, La République des Météors "part dans tous les sens", ici "y'a plein de choses, dans une parade y'a plein d'éléments, d'émotions et de sensations". Soit.

Petit rappel du concept de l'album selon Nicolas : 
"Alors tu sais qu'au départ le nom de code de l'album c'était Black Pussy (rires)... Et que, euhhh, et que, parce que, tout d'un coup le morceau Black City Parade s'appelait Black Pussy, ça collait bien avec le côté un peu disco night du morceau, [...] et puis le côté euh, et puis arrivent les Pussy Riot, et je me suis dit non merde, pff... Et donc après je me balade, et puis je dis mais oui, les villes, city, voilà... Et puis pussy, city, on était dedans et boum."
Nicolas Sirchis, interviewé par Sébastien Ministru, RTBF, 2013

Ainsi, chaque lieu différent est affublé d'un "City" pour coller à cette idée. Le film montre donc des séquences à Paris City, Bruxelles City ou encore La Trinité City. Les hostilités sont lancées avec une question plus que légitime : "Est-ce qu'on a encore des choses à dire" ? Cela fait écho à ce que disait Nicolas en 2002 dans Rocksound, à propos de Paradize 
"Est-ce que je ne suis pas arrivé au bout de l'aventure ? Est-ce que j'aurai encore quelque chose à dire ? Car par exemple, ces trois albums sont ceux pour lesquels j'ai eu le plus de mal à écrire des textes. [...] Alors que pour les albums précédents avec Dominique, les textes étaient plus ou moins écrits avant, tout était maquetté avant d'entrer en studio, etc. Là, tout se fait dans la douleur..."

Dix ans plus tard, cette même douleur est immortalisée dans Black City Parade, le film. Mais cette interrogation qui paraît naturelle nous dit plus que ça. Elle montre que c'est seulement après un processus créatif qu'il détermine s'il avait encore des choses à dire, et que ce n'est pas l'inspiration ni la volonté de défendre une idée qui le motive avant à faire un nouvel album. Le film montre ce qui se passe entre ce avant et ce après.


Nos duettistes se retrouvent donc en 2011 dans l'appartement parisien de Nicolas (Paris City, donc) pour faire un peu de son.


Nous découvrons ces fameux "projets", comme par exemple la démo de ce qui donnera "Wuppertal", très éloignée du résultat final (sans guitare, dixit Olivier...). Et la déception de Nicolas quand il apprend qu'il n'y a pas de mélodie voix... Eh oui, il va falloir jouer pour que ça sorte ! Mais il ne fait pas secret de préférer arriver dans un environnement confortable avec des travaux déjà bien avancés :
"Le plus important pour moi, d'abord, c'est d'avoir la mélodie musicale et la mélodie voix."

Arrêtons-nous sur le mot "projet", qu'Indochine Mk2 préfère employer au lieu de "démo". S'agit-il, comme nous souffle le Larousse d'une "première ébauche, première rédaction destinée à être étudiée et corrigée", comme un projet de roman ?

Vu le contexte, il semble que ça soit dans le sens managérial : "un ensemble finalisé d’activités et d’actions entreprises par une « équipe projet » sous la responsabilité d'un chef de projet dans le but de répondre à un besoin défini par un contrat dans des délais fixés et dans la limite d'une enveloppe budgétaire allouée" (Wikipédia)

Le "projet" est donc ici une matière première destinée à assembler un produit, soumise à l'évaluation d'un supérieur. Nous verrions un grand intérêt à pouvoir écouter ces documents, comme nous apprécions les "home demos" ou "studio demos", disponibles auprès de groupes plus généreux. Mais chez Indochine Mk2, il semble que cela revienne à demander des échantillons du bois qui aurait servi à fabriquer un meuble.


Ainsi apparaissent les tableaux, les graphiques, avec la mélodie A, B, C, D, pour le couplet D, E, F, G... Pour autant, nous ne voyons la plupart du temps qu'Olivier ou Nicolas jouant seul. Le duo ne joue qu'assez peu ensemble, l'un des deux seulement étant musicien. Pour l'autre, son implication ne peut se résumer qu'à donner son avis sur ce qui semble bien, à essayer ou à combiner. C'est ce qui nous est montré.
Olivier Gérard : "C'est Nicolas qui me disait que dans tous les groupes y'a un duo de composition etc. Là où je pense on est complémentaire et où on se rejoint, c'est qu'on a... on a une approche très sauvage de la musique quoi. C'est à dire que... On se met devant un clavier, on essaye, on tâtonne, on se met pas de... de barrières, on essaie de pas trop intellectualiser... intellectualiser la chose. Et quand euh... Quand tout d'un coup t'as une émotion, ou tu penses que ça le fait, bah voilà tu vas pas... Tu vas pas dire 'ah oui, mais, bon...'"

C'est vrai, les exemples de groupes formés autour d'un duo de composition sont nombreux. Mais une nouvelle fois, ce n'est pas parce qu'il est dit que "tous les groupes" feraient cela, qu'il faut en faire une règle à suivre systématiquement. Cependant, ce stade du film montre quelques rares moments, peut-être pas de sauvagerie mais en tout cas d'une spontanéité agréable à l'écran. Nous serons moins dupes sur les plans ouvertement décoratifs, où Nicolas est montré avec des livres d'art ouverts sur les genoux, tel un esthète et un artiste complet. 

Arrive le moment où Nicolas et Olivier "préviennent le groupe" (!) et "ouvrent des sessions pour chacun". Il s'agit alors pour chaque collaborateur d'amener ses propositions et de les soumettre au chef, qui n'en prend que quelques éléments disparates, ici et là. La froideur avec laquelle il procède crève l'écran.
François Soulier : "Des fois y'a un morceau ou deux de retenu... Si c'est bien, hein... Puis Nicolas des fois il a des idées il te prend une intro d'un de tes morceaux, avec un couplet d'un autre morceau, avec trois morceaux il t'en fait un quoi. C'est des idées qui servent à ça."

 
L'amertume de François "Shoes" Soulier quant aux "cosignatures" est très perceptible. Les pincettes prises à propos des méthodes de Nicolas sont énormes, mais le souhait partagé par tous que Nicolas respecte davantage leurs propositions est évident. Nous nous prenons alors à imaginer des clauses contractuelles sur une autorisation de dépiautage des morceaux proposés.
Nicolas : "Le choix se fait... Par légitimité ou par impartialité... Mais par goût surtout. C'est à dire que moi si les notes ne me parlent pas j'y arrive pas."

Si le message que nous sommes censés entendre est celui de l'exigence, la réalité montre plutôt un Nicolas implacable quant à ses préférences personnelles. S'il ne fait pas de doute que le goût ici invoqué est le sien, c'est aussi le cas pour la légitimité. Les mieux documentés feront facilement le lien vers les cosignatures imposées par Nicolas sur les albums Wax (1996) et Dancetaria (1999), sur lesquels il s'arrogeait déjà une légitimité supérieure, du vivant de son jumeau.

Voir : 1996 - Wax, 1999 - Dancetaria


Il est courant et naturel de composer en testant des agencements d'éléments variés proposés par tel ou tel musicien. "J'ai trouvé ce riff, on voit ce que ça donne ?", "Essayons ce refrain !" Ici, loin de contributions organiques où les musiciens jouent ensemble, c'est en fait Nicolas qui détermine qui collabore avec qui, selon les éléments qu'il aura sélectionné et assemblé dans le logiciel. Les musiciens ne servent qu'à interpréter cet assemblage, une fois réunis.

Les premières tambouilles terminées, nos amis se retrouvent dans une des maisons du luxueux domaine de Luc Besson à La Trinité-des-Laitiers (où ils ne sont pas si isolés que le film ne veut le montrer.).


Le refus du morceau "1967" de Boris Jardel pour l'album est pommadé par la présence dans le film d'une longue séance de travail autour du morceau en question. Nous y apprenons d'ailleurs que Boris, qui a tendance à jouer de manière assez syncopée, est invité à jouer droit
Nicolas Sirchis : "C'est bien ça ! Une bonne chanson pop. On pourrait dire la même chose de 'Won't get fooled again' des Who ! Hahaha !"

Oui, mais non. Contrairement aux espérances de Boris, ce ne sera toujours pas pour cette fois que nous pourrons entendre une de ses compositions sur un album d'Indochine. Cette séquence du film semble aussi évacuer "1967", et interdire sa présence dans un futur album. L'interview du guitariste, réalisée après le final cut de l'album, ne dissimule pas un certain abattement : 
Boris Jardel : "C'est bien connu, moi quand je compose c'est toujours pop/rock quoi... Fatalement, quand je me mets à composer de cette façon là, enfin... inconsciemment ou plus ou moins, je sais que c'est toujours fait pour être joué live."

L'emploi du terme "fatalement" n'est pas anodin, et nous imaginons des reproches de longue date sur un style cher à Boris, mais qui ne conviendrait pas à Indochine Mk2. Il est pourtant possible pour un groupe de musique d'avoir des morceaux qui n'existent que sur scène, mais à l'échelle de Nicolas on serait déjà dans le jazz...


Les musiciens s'ennuient. Gros silences, regards perplexes, attitudes résignées. Les idées de Nicolas ne plaisent pas, et ça se voit à dix kilomètres. 


Sa finesse et sa créativité s'expriment au grand jour :

"Une grosse basse superman à la Gang Bang ! Pouh ! Tch ! Pouh ! Tch !"

"Des p'tites cocottes qui appuient la babasse."

"Donc, alors maintenant, il faut trouver un arrangement... [grand silence dans la pièce] Une grosse babasse avec une grosse séquence basse !"

"C'est un refrain ça ? Eh ben, on a pas mal de ce qu'il faut alors..."


Il y a même une séquence de fou-rire : au moins certains membres du groupe semblent bien s'entendre.
François Soulier : "On joue, on s'amuse, et il y a un moment donné où ça va sortir. On sait pas quand, mais c'est en s'amusant qu'on... C'est en s'amusant et en s'oubliant que c'est là que ça vient, en général."

Comme Shoes, les habitués du travail en groupe savent bien que beaucoup d'idées peuvent sortir de ce genre de moment où la tension retombe. Mais chez Indochine Mk2, il y a des limites à la rigolade :
Olivier Gérard : "Voilà, un petit moment de détente. Après faudrait pas que ce genre de... Faut pas que ce soit trop youplapla, et on bosse pas quoi. C'est pour ça que si un jour on fait une composition avec le groupe, il faut être structuré, ouais."

"Si un jour" ! Oui, nous aurions pu imaginer, par exemple, le cas pour l’événement que devait constituer "Nos Célébrations". Impliquer tout le groupe sur un morceau aurait été une première qui aurait fait sens pour fêter l'anniversaire. Mais n'oublions pas qu'il s'agit ici d'un projet solo dirigé comme une entreprise. Dès lors, si tout est organisé en sessions, en heures de travail et en emplois du temps, l'amusement, voire le plaisir, n'est plus qu'un éparpillement et jamais un espace d'expression.

Le gimmick de piano du très moyen "Le Messie" sort d'un de ces rares moments collectifs. Nous voyons que le très sympathique François Matusczenski apporte une bonne volonté et un savoir-faire salvateurs. Au cours de cette séquence, Indochine Mk2 ressemble à un groupe.
 

Mais alors que les musiciens sont renvoyés à la maison, Nicolas et Olivier décident des morceaux qui vont poursuivre l'aventure, en leur donnant une note de 0 à 3. Les autres sont alors jetés à la poubelle. Un exemple d'échange à propos de "Black City Parade" :
"Olivier : Euh... 2 voire 3.
Nicolas : Alors '2 voire 3' je sais pas comment écrire.
- Héhéhé, bah 2.
- Euh allez 3."
 
À cette occasion, Nicolas tempère sa domination en paroles, mais pas en actes :
Nicolas Sirchis : "Comme je n'ai pas voulu porter l'entière responsabilité encore une fois, de ça, j'ai demandé l'avis d'Oli. Et j'ai vu que c'était assez divergent quand même, sur certains morceaux."
"Encore une fois" ? N'avait-il pas souhaité, sur les albums précédents, avoir l'entière responsabilité du final cut ?
 
Il est toujours question ici de "Rubens" soit "Le Messie" sur l'album. Nous avions vu plus tôt Olivier faire une pose assez révélatrice en entendant Nicolas estimer qu'il y avait pas mal de ce qu'il faut, mais évidemment qu'il n'y croyait pas. Certes, ça ressemble à un morceau et ça tient à peu près debout, mais "J'entends Mao Boy et Just like heaven !"
 
"Boh, c'est pas si mal !"
Voir : The Cure


Olivier soulève à ce stade un point fondamental, celui des accords magiques qui avaient déjà été, à l'époque, saignés par Indochine Mk2. Pour autant, Nicolas ne le prend pas au sérieux : "Bah ouais mais moi je l'entends pas. Parce que c'est une autre mélodie-voix."

Bah ouais mais quand on est musicien, ça s'entend, peu importe la mélodie voix. Olivier fait partie de ces gens : "C'est des accords qu'on entend, partout, tout le temps..."

Nicolas ne comprend même pas le problème et croit que l'on parle ici d'accords isolés, comme un ré ou un sol : "On peut dire ça de tous les accords..." Alors qu'Olivier parle de progressions d'accords utilisés dans la musique radiophonique jusqu'à l'écoeurement, et qu'il est comme beaucoup fatigué d'entendre.

Face à un tel mur d'incompréhension (et un peu de mauvaise foi), Olivier se voit résigné à utiliser des accords magiques ad vitam æternam, comme si jamais rien d'autre ne pourrait un jour provoquer une émotion chez son patron. "Nos Célébrations" le prouve encore en 2020. Olivier reprend donc ses pincettes, et dit ce qu'il est bien obligé de dire :
Olivier Gérard : "Mais la musique c'est tellement subjectif que euh... Il va avoir une exigence ailleurs et pas là-dessus, et moi je vais avoir une exigence là-dessus et pas... Donc euh, pff... C'est des discussions sans fin, c'est des discussions qui servent à rien."

Bien sûr que les discussions servent à quelque chose, c'est la base ! Surtout en démocratie. Mais ne faut-il pas entendre ici que cela ne sert à rien d'avoir ces discussions avec Nicolas ?


Malgré ce léger conflit, "Le Messie" se retrouve sur l'album et en live, alors qu'Olivier confessait n'avoir aucune émotion sur ce titre... De même pour "Europane" qui finira sur l'album et sera jouée sur scène un soir sur deux. L'influence d'Olivier sur le final cut n'a finalement cours que dans la mesure où il est d'accord avec Nicolas :
Olivier Gérard : "Oui on n'est pas d'accord, sur notamment un ou deux titres de cet album-là. C'est vrai que moi Europane ou [Le Messie], je n'ai pas d'émotions quand j'écoute ces titres-là."

Sur la fin du chapitre normand, Nicolas décolle sur "Traffic Girl" et se montre visionnaire à propos d'un autre morceau :
Nicolas Sirchis : "Et 'Kill Nico' c'est un hymne... C'est un hymne..."

Un hymne à lui-même en cow-boy persécuté, qui eut même l'honneur d'être joué sur scène un an avant la sortie de l'album, au cours du concert jubilé de Paradize.


Il s'agit maintenant de voir si les morceaux fonctionnent à plein volume. Nicolas et Olivier ayant continué d'élaborer des morceaux sans jamais en parler aux autres, ceux-ci les découvrent une fois sur place. Cela signifie en substance qu'à l'ère d'Internet et au sein du même groupe, les autres musiciens ne reçoivent jamais un WeTransfer ou un Drive. À se demander s'ils communiquent, et si Olivier a seulement le droit de leur donner quelques pistes sur les travaux en cours... Shoes semble assez critique sur cette phase de l'élaboration :
François Soulier : "On déchiffre les morceaux, qu'on n'a jamais écoutés... Après, on les joue, on les répète ensemble... Après, on enregistre ensemble... Mais on garde pas !"

À ce stade, le film montre ce qui ressemble de loin à un groupe de rock. Nicolas nous dit une nouvelle fois qu'il procède selon ce qu'il croit en être le bon fonctionnement :
Nicolas Sirchis : "Pour un groupe de rock c'était normal de jouer ces morceaux tous ensemble."

Il explique aussi que c'est en enregistrant au plus vite que naît la spontanéité. Pourquoi pad, mais Nicolas n'a pas compris que ce n'est vrai que si les musiciens sont organiquement à l'origine des compositions. Or ici ce ne sont que des interprètes, forcés de bûcher dans l'urgence en attendant de faire leurs prises.


Toutefois, ce passage du film est assez ravissant pour les zikos, puisque nous y voyons beaucoup de matériel, de guitares et de pédales. Des images quasi-obligatoires pour la communication visuelle d'un "groupe de rock"...

C'est à cette occasion que Matu sort une référence BD !

Les Aventures de Tintin, Coke en Stock, Casterman, 1958

"Nicolas : Et la nana elle a dit l'autre jour 'ma référence sur cet album, New Order, les nouveaux... Indochine du début !'
Rudy Léonet : Du début ?
- Ah du début hein !
- Parce que moi je trouve que c'est plus ce que c'était, Indochine.
- Moi j'suis d'accord. Il faut revenir à l'essentiel. À la new wave. C'est ce que je leur ai dit.
- Mais sans faire années 80.
- Mais sans faire années 80. Bah c'est ce qu'on était en train de faire là. Un mélange de Coldplay et de New Order... tahahaha !"

Il déplaît fortement à Nicolas qu'un groupe - ici Chairlift avec l'album Something - cite l'Indochine de Dominique Nicolas ! Après l'album "de la maturité" où Indochine Mk2 avait fini par trouver sa propre cohérence, il était effectivement temps de remarquer que ce n'était plus Indochine. Nous ne saurons en revanche jamais sur quoi Nicolas était d'accord. Avait-il considéré le plus adulte La République des Météors comme un exercice de style voire une sortie de route ? Serait-ce alors ce qui explique le retour au jeunisme de Black City Parade ? Est-ce ce que Nicolas appelle revenir à la new wave ?

Oui, si nous considérons que la new wave est une étiquette pour :
"Les tubes calibrés FM, la musique de danse qui s'est largement diffusée dans les années 80."
Frédéric Thébault, Génération Extrême, Camion Blanc 🇫🇷, 2005

Mais si nous considérons les groupes new wave comme :
"[Bands who] shared punk's energy but tempered its vitriol with more accessible and novel singwriting sprinkled with liberal doses of humor, irrevence, and irony."

Theo Cateforis, Are We Not New Wave ?: Modern Pop at the Turn of the 1980s, 
University of Michigan Press 🇺🇸, 2011

Alors nous sommes aux antipodes de Nicolas qui n'a rien à dire ni à défendre à part lui-même et une légitimité martelée. Pour un Indochine plus new wave, voir L'Aventurier (1982).



Pendant ce temps, en 2013, nos amis essayent de déterminer si les morceaux passent le cap du live.

Indochine Mk2 fonctionne à l'envers. Les gens qui aiment assister à des concerts savent que les morceaux qui fonctionnent bien en live sont ceux qui ont été conçus en jouant ensemble, et en y prenant plaisir. Ici, il s'agit de faire sonner les bricolages de KMS avec six musiciens à plein volume, et voir si ça ressemble à un concert de rock. Mais alors que n'importe quel fan de musique aurait aimé voir ça à l'écran, les musiciens n'essaient rien ensemble, au mieux ils font tourner les morceaux

L'ambiance est parfois glaciale, avec par exemple un Nicolas imbuvable faisant la leçon à Marc Eliard (de loin le meilleur musicien du collectif), et expliquant qu'il hésite encore sur un tempo entre 114 et 116 pour "Black City Parade". On l'entend aussi lancer odieusement à un Shoes entre deux prises : "J'aurais jamais dû te dire que c'était bien."

Ce dernier explique par ailleurs, la mine basse, qu'il faut avoir le temps pour obtenir la prise magique, et que même pour eux c'est un luxe. Le plaisir semble ici plus absent que jamais, et si les conditions semblent luxueuses comparées au quotidien d'un intermittent moyen, la musique en groupe ne semble pas bénéficier de la priorité. Olivier doit même réveiller Boris alors qu'il était en train de se reposer, pour qu'il aille faire ses prises. Difficile d'obtenir de la motivation de la part du guitariste, qui ne donne pas l'impression d'avoir envie d'être là.

Arrive alors un moment incroyable où les musiciens jouent enfin ensemble joyeusement sur Jimmy Jazz des Clash. Ce moment du film, présenté comme un instant spontané capté par la caméra, montre en fait une récréation. Une pause syndicale, où les sourires reviennent sur les visages avant de devoir retourner au charbon. L'occasion de se rappeler Le petit cinéma de Mr Shoes en 2006, sur la conception d'Alice et June, qui montrait un collectif ne cessant pas un instant de déconner ! 

C'est là que Nicolas examine la liste des morceaux : "On peut dire qu'on a un album."

Comme un dossier bouclé.


Malheureusement, le film ne montre pas la genèse de tous ces morceaux. Mais à ce stade, on est en droit de se demander s'ils en font encore spontanément. Quoi qu'il en soit, c'est alors le début de la phase d'écriture pour Nicolas :
"Special thanks  no
viva del sol pueblo américano
Soledad Soledad soleywhy

Kill nico okokok good to live
sur l'intro : notre generation(en rideau et garage ...et ainsi
va et blame la vie
tout doux la lumière a quand bien meme
oui si je serais la tu te souviendras que nous avions vu
l'amour alors tu voudras recommencer
tu t'en souviendras tout les jours tout le temps
oui tu te souviendras
choral du groupe sur le couplet final
bridge c'est comme ça"

Et Nicolas "re-provoque des séances d'écriture" car selon lui "il manque des titres forts"... Et se donne le beau rôle : "Je me rappelle que sur les Météors, j'avais dit 'il manque quelque chose', et on avait composé 'Little Dolls'" et ajoute "Est-ce que j'ai eu raison ou pas, j'en sais rien ! Mais en tout cas pour moi il manquait quelque chose..."
 
"College Boy" est encore à ce jour l'un des morceaux préférés de Nicolas. Nous ne saurons jamais ce que pensent les autres de ces morceaux composés sur le tard, incluant également "Memoria".


À propos de "Anyway" un ancien projet nommé "Jeudi mort" :
"J'ai écrit les paroles en quinze minutes, et maintenant c'est un des morceaux que beaucoup de gens préfèrent dans l'album."

C'est quand-même fou de se vanter d'avoir écrit un texte en quinze minutes. Nous ne saurons pas qui sont ces "beaucoup de gens" qui préfèrent ce morceau, sachant que l'album n'était pas encore sorti au moment des interviews. 

Il ne va pas de même avec tous les textes de l'album. Nicolas se rend malade, et les écrit avec autant de volonté qu'un collégien devant ses devoirs de vacances. Le dictionnaire de rimes semble lui faciliter la tâche, ainsi que sa fameuse malle de livres où piocher des phrases, comme dans le Salomé d'Oscar Wilde où il aura été chercher quelques lignes pour le morceau du même nom.


Nous assistons à un moment où Nicolas, dans une mise en scène "au naturel" très proche d'un confessionnal de télé-réalité, évoque une nouvelle fois la douleur que ce processus implique :
"C'est ridicule hein, mais c'est vrai que c'est de la douleur. De la douleur au sens, pas 'mal' mais euh... C'est un peu de l'autoflagellation je trouve..."

Mais surtout, et cela est beaucoup plus intéressant : il se justifie une nouvelle fois sur ses textes. Son traumatisme scolaire ressort ici plus parlant que jamais. Il explique en partie l'attitude défiante et revancharde qu'il peut observer quant à ses textes sur lesquels, de sa propre confession, il n'accepte aucune critique :
"Ce qui me fait chier c'est que les gens pensent que j'écris n'importe quoi... J'en ai marre. Alors qu'il y a un sens. Mais c'est vrai que c'est un sens un peu alambiqué, un peu ambigu. Puis quand j'étais à l'école c'était pareil. On comprend rien à votre rédaction, on comprend rien... à votre dissertation..."

 

"Un jour, je serai quelqu'un de connu et je reviendrai cracher sur la gueule de tous ces profs !"

Nicolas Sirchis à propos de son adolescence dans Indochine,
Jean-Eric Perrin, Calmann-Lévy, 1986 
 
"Maintenant ce n'est que des chansons... Mais j'ai toujours peur hein, quand j'écris j'ai toujours peur. J'ai peur de, ouais, de la réaction générale... Je raconte pas d'histoires, c'est ça mon problème, en fait je raconte pas d'histoires. Y'a des gens ils ont peut-être envie d'écouter des histoires mais moi ça me fait chier. Je décris plutôt des états d'âme. Positifs ou négatifs. Des envies ou des désirs."
 
Si Nicolas s'était cantonné à ce type d'explication, il n'y aurait eu aucun problème et cela résume justement et sincèrement son écriture, malgré ses nombreux défauts. Seulement, comme nous l'avons déjà montré, son discours change selon la situation, avec une incapacité à se montrer cohérent. Ici, en extérieur et cigarette Vogue à la bouche, Nicolas dicte - dans un cadre officiel - ce qu'il faudrait penser si on le comprenait.

Voir : 2005 - Alice et June, Ceux qui n'aiment pas Indochine


Mais plus que la sensibilité de chacun, c'est son rejet pur et simple de la critique qui est problématique, réduisant ceux qui n'aiment pas Indochine à des gens qui n'auraient pas compris. Par ailleurs, s'il est clair qu'il veuille s'amuser avec la sonorité des mots, comme dans une grande partie de la poésie et de la chanson francophones, il semble assurément mal à l'aise avec la langue :
"Nos maîtres sont morts et nous sommes seuls notre génération n'est plus une génération mais juste celle qui reste... Le rebut et le coupon d'une génération qui promettait hélas plus qu'aucune autre... Voilà pourquoi sans doute tous nos amis sont morts notre seule faute c'est d'y avoir survi. (sic) Poaaaah ! j'adore ! c'est vachement bien !"
 
Un extrait que l'on retrouve lu par Valérie Rouzeau ("cette poétesse d'aujourd'hui là") en introduction de l'album, et qu'il n'a jamais vraiment commenté ou développé. Par quoi Nicolas a t-il été d'abord été captivé, le son ou le sens ?

Il peut pourtant être si enrichissant pour les musiciens de savoir de quoi veut parler leur chanteur, et de faire évoluer les morceaux parallèlement à l'élaboration d'un texte. Mais chez Mk2, les rapports entre musique et texte sont flous, pour ne pas dire inexistants. De son propre aveu, Nicolas ne cherche que ce qui sonne bien, et il est le seul à en décider. Une situation pareille explique l'impression constante de morceaux, de titres et de textes insensés et interchangeables : 
(Chez ICP) "C'est con hein. Parce que si, l'album premier... La République des Météors, si je l'avais appelé Météor tout seul, j'aurai conservé République... Tant pis... Paradize 2... République 2... Y'a le choix hein. En plus... à part Kill Nico, y'en a aucune qui a un titre... le titre définitif pour l'instant. Europane peut-être, je vais garder Europane. Le reste, faut que je trouve des titres pour treize chansons... [grognement]"

Nicolas finit tout de même par être surpris par le résultat de son bricolage : "J'avais encore des idées ! J'avais encore des choses à dire !"

En théorie, cette pratique proche d'un générateur aléatoire de chansons d'Indochine peut, par définition, fournir des résultats à l'infini. De plus, Nicolas ne se rend peut-être pas compte qu'il exclut ainsi toute croyance selon lesquelles ses textes auraient un sens implicite, comme évoqué précédemment. Au contraire, il valide la pensée qu'ils sont sans intérêt et commutables entre eux.


Mais alors, y a t-il quelque chose de fondamental pour un mélomane, qui serait apporté par Nicolas ? Quelques notes aléatoires de guitare et de piano, tout au plus. Il n'y avait pourtant rien de honteux à n'être que chanteur. En revanche, imposer ses titres et ses participations à tel ou tel morceau ne peut qu'être dévastateur venant d'un si mauvais musicien, et a fortiori un si piètre directeur artistique. Nicolas ayant su se montrer un parolier plus que correct à l'époque d'Indochine Mk1, il gagnerait sûrement à se cantonner au micro.

C'est pourtant bien ce qu'il est : "Alors vous allez vous reposer un petit peu, je fais une chanson et après on attaquera les chœurs dans l'après-midi !"

Comme pour souligner qu'il n'y a que lui qui travaille.

 
Nicolas aux choristes féminines (des fans qui ont passé les portes des afters, espérons en tout bien tout honneur vu leur âge) : "C'est très new wave. Pim pin pin pi pin pi pi pin pin".

Pour plus d'informations sur la new wave sur laquelle nous n'allons pas revenir, voici quelques sources utiles.


Avant que le groupe ne le retrouve à Berlin, nous découvrons Shane Stoneback dans son studio new-yorkais très enjoué sur "Europane". Nicolas est fier de montrer à l'écran cet ingé-son américain reconnu, aimer un morceau d'Indochine Mk2.

Peu après, arrive un échange assez parlant : Olivier propose une idée sur Traffic Girl, sèchement matée par Nicolas.
"(Oli à Shane) Try to mute the gimmick and let the other guitar, you know, the arpeges...
- Pourquoi tu veux dénaturer... [Musique]
- Quoi ?
- Pourquoi tu veux dénaturer le gimmick après le coda ?
- C'est pas dénaturer, c'est qu'il y a les deux guitares donc euh, c'est ce qu'on a dit hier c'est [?]
- On a un coda, donc une reprise, donc là il faut que le gimmick il explose comme au début de la chanson.
- Ah bah dans ce cas on revient au... [Musique]
- Bah là le gimmick il existe plus ! 
- Oui... Bah parce qu'on l'a beaucoup quoi. Comme y'a qu'un cycle, y'a même pas un cycle...
- Y'a qu'un cycle du gimmick, c'est ça que tu veux dire ?
- Là après oui. Le chant reprend tout de suite.
- Et donc, et donc ? 
- Et donc c'était peut-être mieux d'avoir un passage instru plutôt que...
- Bah non parce que moi justement je pensais que, la voix... (à Shane) We's talking about euh, evolution. La voix arrive trop tôt, moi j'aurais mis deux gimmicks...
- Ah rajouter un gimmick ?
- Ouais j'aurais mis deux gimmicks, et après la voix. La voix elle est moins intéressante là. Ce qui est intéressant dans cette chanson c'est le gimmick hein, c'est pas autre chose. Donc euh..."
 
Donc, il faut faire ce que Nicolas dit.
 
Résultat : le même gimmick tourne quasiment en boucle sur les cinq minutes de "Traffic Girl". Olivier souhaitait pourtant entamer une procédure d'élagage pour faire respirer le morceau. Musicien et arrangeur, lui avait compris que les temps faibles étaient importants pour mettre en valeur les temps forts, mais cela revient à parler à Nicolas une langue étrangère. Nous avons déjà évoqué sur le blog la propension d'Indochine Mk2 à ne fonctionner que par ajouts de matière, sans jamais rien enlever. Ici encore, les limites des opinions d'Olivier au sein du processus sont exposées en plein jour.
 
Un peu plus tard, une caisse claire manque un peu de couilles. Vient le moment amusant de l'enregistrement de la réverbération de la cage d'escalier pour le refrain de "Black City Parade". Au delà de l'image arty, était-ce vraiment utile ? Pour le coup, à la différence d'ICP, ici le temps ne devait pas manquer, l'argent non plus.


Black City Parade : Le Film se voulait un making-of dans la tradition rockumentaire, mais sans le faire exprès, il atterrit en plein dans la télé-réalité. Avec la part de mystification que cela implique, mais aussi de nombreux messages envoyés fortuitement au public. En effet, ce document est irrecevable par quelqu'un qui ne serait pas préalablement fan, et par là-même conditionné à admettre tant de superficialité, de légèreté et d'autocratie sans aucun esprit critique.
 
C'est très ironique puisqu'en 1996 Nicolas critiquait le "travail de longue haleine" supposément demandé par la façon de travailler de Stéphane, qui lui était musicien, avec "des bandes entières de trois riffs par ci, quatre riffs par là", à la différence des confortables travaux clé-en-main de Dominique.

Voir : 1996 - Wax


Nicolas étant lui-même incapable de proposer un morceau sans l'appui d'un musicien, il fut finalement contraint d'embrasser cette manière de travailler en collages et bricolages avec son nouveau groupe. Mais précisément, les bandes entières témoignent du travail de musiciens qui jouent, tout comme l'espace sonore évoqué par Nicolas à propos des premiers travaux d'Olivier Gérard. Ce que ne montre jamais Black City Parade, Le Film qui se concentre sur l'élaboration d'un projet avec des musiciens exécutants, cantonnés à leur fonction, qui n'ont aucun plaisir à venir pointer au bureau. 

À croire que le plaisir doit être réservé aux clients.


Ces derniers récitent souvent "Indochine ça ne s'explique pas, ça se vit". Comme si chercher à en expliquer la magie était hors de propos. Pourtant, nous montrons régulièrement ici qu'expliquer Indochine est possible et même assez simplement. Mais l'idée selon laquelle un guide, un décideur avec une vision est indispensable voire parfaitement normal, est devenue indéboulonnable dans l'esprit des admirateurs de Nicolas Sirchis. Il s'agit d'une conception idéologiquement assez dangereuse, doublée d'une idée fausse sur le bon fonctionnement d'un groupe, mais également sur la largesse des possibles de la pratique musicale comme association de talents.

Reste-il au moins de la magie, lorsque l'illusion est menée de façon si grossière ?

Cela aurait pu être acceptable si Nicolas avait été capable d'assurer la musique, les arrangements et la direction artistique du groupe, et s'il avait globalement montré plus d'intelligence dans ses choix et son discours. La réalisation et la sortie d'un document aussi accidentellement révélateur que Black City Parade : Le Film, trahit une très grande pauvreté d'esprit. Les quelques qualités du disque final ne doivent-elles pas davantage au professionnalisme et à la patience des salariés, plutôt qu'aux extravagances du patron ? 

Et en ce qui concerne François Soulier et François Matusczenski, il était effectivement temps pour eux de quitter Indochine Mk2 et revenir à la musique, surtout qu'ils semblent avoir une sensibilité plutôt marquée à gauche.
"Seuls comptent à mes yeux les gens qui travaillent."
Nicolas Sirchis, Paris Match, 2020

 





A écouter également : Black City Parade, Juste la Musique


Annexes :

Sur les deux séquences où Nicolas s'écharpe au téléphone. Ni la personne, ni la nature du litige ni même le nom de la société de production ne sont données. Nous sommes simplement censés comprendre que Nicolas se bat pour son public face à de méchants et vénaux producteurs.

La personne avec qui Nicolas échange, d'abord de vive voix puis par SMS, est Salomon Hazot, alors président de Nous Productions. Il revient sur le sujet en mai 2023 :
"Quand je suis chez Nous Prod, je dois organiser la tournée d'Indochine. Pour des raisons qui vont faire rire tout le métier, puisque tout le monde y est presque passé, je décide de ne pas organiser la tournée d'Indochine, pour un désaccord avec Nicolas. 
- Juste pour dire aux gens, nous deux on le sait mais... Nicolas Sirchis qui au fait est le vrai boss d'Indochine... a la réputation d'être très compliqué avec les producteurs, n'en faire qu'à sa tête et de changer de producteur à chaque tournée. C'est un peu ça que vous voulez nous dire ?
- Je dirais tout simplement : comment dire poliment que c'est un voyou ? Je ne sais pas.
- Je suis désemparé. (rires)
- Oui, non... Je trouverais volontiers une expression... Mais on va en rester là. Et donc je décide de ne pas faire Indochine, et tous ceux qui ont fait Indochine se reconnaissent bien là, mais une grande partie l'ont fait, et Live Nation fait Indochine. Et ça nous fait tous marrer, parce que Nicolas... Et je dirais qu'il a eu raison ! Il tombe sur quelqu'un qui est totalement abruti et qui jette l'argent par la fenêtre, parce qu'encore une fois ce n'est pas son argent ! Jamais oublier que Live Nation n'est pas producteur de spectacles privé, c'est une multinationale. Ça gagne c'est bien, ça perd c'est bien, c'est pas grave."

Salomon Hazot, Sold Out (16:35), mai 2023

Holy Grail #2


Victor Duthoit a posté sur sa chaîne Youtube déjà très riche d'enregistrements live, l'intégralité du concert du Bus Palladium le 5 mai 1983 lors de la tournée "Les Dix Jours de Pékin".









Le son de cette captation diffusée sur Radio 7 est exceptionnel, et expose la réalité de ce que fut Indochine à ses débuts : un excellent groupe de pop à guitares.

Espérons que Nicolas ne tombe pas dessus, car cette miraculeuse archive va totalement à contresens de son plan opportuniste autour de l'album 13, visant à faire passer Indochine Mk1 pour un pionnier de la pop synthétique, de nouveau à la mode en France depuis quelques années.
"On retouche à nos sonorités passées (...) L'Aventurier est né à d'une mélodie à un doigt sur un vieux synthé."
Nicolas Sirchis, lors de l'avant-première de 13, 2017
 
Fredonnez le riff, enfin le gimmick, de ce morceau. C'est quel instrument ? 
 
 
Voir aussi sur le blog : Révisionnisme et malentendus, Holy Grail #1

Art contemporain

"Y'a beaucoup de choses qui m'ont été inspirées sur... dans des biennales d'art contemporain, parce que c'est là où je puise ma principale source d'inspiration. Je trouve que justement l'artiste contemporain, l'art contemporain est une des rares choses où tout peut exister (...) C'est extrêmement osé. Je trouve que dans l'art contemporain, on ose plus que dans le rock aujourd'hui." 
Nicolas Sirchis à Pompidou Metz, Le Républicain Lorrain2013

Si vous êtes un lecteur du présent blog, vous aurez remarqué que le gros du travail du Nicolas sur ses différents projets musicaux a toujours tourné autour de l'image et du visuel. Et très souvent sans aucun lien avec la musique que cela serait censé soutenir.
"Je voulais être photographe, journaliste, écrivain... Chanteur, non." 
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011

Dans une des plus vieilles archives papier sur les goûts non musicaux des membres d'Indochine, Nicolas y est déjà présenté comme "un amoureux de l'image". Alors que Stéphane est un fan de bandes dessinées, lui "son jardin secret c'est la photo".

Une description du Leicaflex SL-2, pour ceux qui aiment la photo
"Troquant, dès qu'il en a la possibilité son micro contre un Canon automatique ou un Hasselblad, le grand plaisir de Nicolas est de s'enfermer dans une chambre noire accompagné d'une jeune fille aux traits délicats... Eh oui, il n'aime qu'une chose: réaliser des portraits noir et blanc de sujets féminins !"
José Bosquet, Passions Indochinoises, Salut! n°209, 1983 

"J'attarde beaucoup à l'image (sic), parce que, bon, j'ai toujours été, moi... intéressé par la peinture. Dès 16 ans, j'allais dans tous les musées... par la peinture, par les... la culture, en tout cas, tout ça. Ça m'a toujours intéressé." 
Nicolas Sirchis à Pompidou Metz, Le Républicain Lorrain, 2013

Nicolas faisait notamment de la photo à l'époque des jeunes gens modernes :

Photo prise par Nicolas, pour Moderne (1982)

La seule autre production à se mettre sous la dent (hors photos sur les réseaux sociaux) est un tableau au catalogue "100 Hommes pour la vie" pour une vente aux enchères au profit de la recherche contre le cancer en 2006. Les autres contributeurs sont aussi divers que Steevy Boulay ou Serge Dassault.


L'approche pluridisciplinaire dans les productions artistiques est souvent source d'originalité. Chez Indochine, c'est probablement l’intérêt de Nicolas pour le cinéma, la photographie, l'ailleurs fantasmé par les films et les images, la syntaxe percutante de titres et de slogans et une écriture par collage qui fut jadis source de singularité dans ses paroles.

Rapidement, dans ces années Jack Lang, comme pour s'élever par rapport à ses origines banlieusardes ses références se font plus "culturelles", dans la définition ministérielle du mot. Son Orient passe d'hollywoodien en 1982 à durassien en 1985, avant d'être rejeté dans les années 90. Dès lors, ne faut-il retenir que l'aspect littéraire des paroles, plutôt que la réalité des thèmes abordés ? 
"Malheureusement, je me suis laissé piéger par le nom du groupe et au final, je trouve que l'univers est trop évidemment extrême-oriental. Il y avait sans doute une envie d'Asie dans l'air..." 
Nicolas Sirchis à propos du Péril JauneKissing my songs, Agnès Michaux, 2011

Sans doute, oui.


"D'où est venue d'ailleurs l'idée de 'Kao Bang' et le côté asiatique de l'album Le Péril Jaune ?
C'était surtout dû à Nicolas qui aimait ces ambiances. J'aimais l'esthétique asiatique et je traînais souvent dans le treizième arrondissement. On était même parfois habillés avec des habits chinois de kung fu ! (rires)"
Dominique Nicolas, Platine, 2004

Depuis, Nicolas aime à répéter qu'il fréquente beaucoup de musées (surtout leurs cafés et librairies). Ont déjà été cités :
  • Man Ray (Dada et surréalisme) pour Le Baiser
  • Egon Schiele (expressionnisme) pour Un jour dans notre vie
  • Mark Ryden, Ana Bagayan et Ray Caesar (surréalisme pop) pour Alice & June
  • Sophie Calle (art conceptuel & installation) pour La République des Météors
  • Henry Darger (art brut) pour 13

Ses coups de foudre semblent venir de ces expositions :

@ Trianon de Bagatelle, du 31 mars au 5 juin 1989

@ Musée-Galerie de la Seita, du 15 décembre 1992 au 27 février 1993

@ 52e Biennale de Venise, 2007
@ BNF, 2008

@ Musée d'Art Moderne, MAM, du 29 mai au 11 octobre 2015

@ Musée National des Arts Asiatiques - Guimet, du 22 février au 22 mai 2017

Voir : David Bowie

"Oui ben justement, j'ai appris que... Madame [Marie-Claire Adès, ndlr] était justement, s'occupait du musée de la Seita où j'avais été y'a deux ans voir une superbe exposition d'Egon Schiele... C'est là où j'ai écrit une chanson d'après ça, d'après... ce peintre là que j'aime beaucoup."

Nicolas Sirchis, LCI, 1994

Nous ne jugerons pas la découverte de peintres ou plasticiens lors des grandes et très médiatisées expositions parisiennes. Au contraire, c'est même plus que louable d'être curieux dans ce domaine et de promouvoir les arts visuels à un jeune public. Et comme Nicolas semble croire dans le mythe de l'ascension sociale par la culture, c'est normal que cela nourrisse ses centres d’intérêt. Par contre, nous émettons un bémol sur sa posture d'esthète exceptionnel, puisqu'une fois passé les têtes d'affiche ou les gros événements, il semble largué. (Voir le reste du blog)

Par exemple, selon ses dires, sa grande passion serait l'art contemporain. Mais à ce sujet, il ne cite quasi-exclusivement que Sophie Calle. Laquelle l'avait invité avec une quarantaine d'autres musiciens et de chanteurs français et étrangers pour composer, chacun, un morceau pour une expo en hommage à son chat décédé. Le casting est impressionnant et nous pouvons imaginer l'enthousiasme de ce projet pour Nicolas, ici totalement en solo.


Pourtant elle est absente du clip de "Nos Célébrations" où nous apprenons que les trois artistes les plus marquants des quatre dernières décennies seraient Damien Hirst, Jeff Koons et Erwin Olaf.



- Je trouve que dans l'art contemporain c'est là où ça se passe en ce moment. Depuis une vingtaine d'années, c'est plus dans la musique, je .... aujourd'hui hein. L'audace est dans l'art contemporain, mais dans la danse contemporaine aussi. Moi j'ai beaucoup de ...
- Elle n'est plus dans la musique ?
- Je dis pas qu'elle n'est plus dans la musique. C'est pas dans cette généralité là. Mais je trouve qu'elle est plus originale... L'audace, elle est plus aud... effectivement, elle est plus forte dans l'art contemporain aujourd'hui. Il y a plus de force... euh... et c'est là où je puise mon inspiration.  
Nicolas Sirchis face à Léa Salamé, Stupéfiant!, 2019
 
- Quelle est votre définition de l'art ?
- Je pense que l'art c'est rendre ce qui est laid beau et ce qui est beau laid. C'est un peu ce que je pense. 
- Merci.
- Pas mal !
Nicolas Sirchis face à Léa Salamé, Stupéfiant!, 2019

Les pré-XXe apprécieront, on avait pourtant demandé une définition de l'art et non de l'art contemporain. Nicolas semble vraiment toujours être en improvisation sur ces sujets là. Il propose des réponses comme un étudiant lors d'un oral non préparé. Et nous ne saurons jamais de la bouche du chanteur d'Indochine en quoi l'art contemporain est plus audacieux, fort et osé que le rock. 

Mais surtout, si c'est là le fond de sa pensée, que pense t-il faire avec le projet Indochine, du rock ou de l'art ? Si la deuxième réponse devait s'imposer en priorité, peut-être est-ce la raison pour laquelle il a poursuivi son entreprise toutes ces années, après avoir dit qu'il ne pourrait plus chanter "L'Aventurier" ou "Troisième Sexe" à partir d'un certain âge. 

Il serait peut-être ridicule, admettons, de chanter du rock exotique à soixante ans avec les cheveux blancs, mais ça ne l'est pas si c'est de l'art. À la différence de l'art muséal, la chanson et plus globalement la musique populaire ne seraient qu'un art mineur, comme l'avait soufflé Serge Gainsbourg. Et justement :
"J'avais beaucoup discuté à l'époque avec Serge Gainsbourg qui était lui catastrophé en disant 'moi ce que je fais c'est de la merde, je vole l'argent des pauvres, je fais un art mineur'. Quelque part je suis d'accord avec lui, ce qu'on fait en chanson c'est pauvre par rapport à un..."
Nicolas Sirchis à Pompidou Metz, Le Républicain Lorrain, 2013

Nous ne savons pas si Nicolas évoque une vraie discussion avec Serge Gainsbourg, mais lors de la fameuse altercation avec Guy Béart dans Apostrophes en 1986, l'homme à tête de chou employa à peu de chose près les mêmes mots.

Et surtout, pauvre par rapport à un quoi ? Nous savons que Nicolas ne finit pas ses phrases quand il n'est pas à l'aise, mais nous aurions aimé connaître la suite. Peut-être pensait-il à une œuvre d'art exposable dans un musée comme celui où il se trouvait, ou bien des pratiques plus institutionnalisées :
"Comment voyez-vous votre reconversion après Indochine ?
Mon rêve, ça serait de faire des musiques de films. Parce que je serais toujours dans les images.
Nicolas Sirchis in Indochine, Jean-Eric Perrin, Calmann-Lévy, 1986

D'un certain point de vue, Nicolas n'est-il pas en train de réaliser ce vieux rêve, en considérant qu'il participe à la mise en musique d'un univers essentiellement visuel ? 

Lors de l'interview au Pompidou Metz en 2013, Paul-Marie Pernet pointe le cœur du sujet :
"Est-ce finalement moins douloureux de créer un spectacle et d'exprimer, je reprends votre expression, 'les délires dans votre tête' sans les mots, juste avec la photographie et la vidéo sur votre musique ?"
 
L'avis d'Olivier Gérard à ce sujet serait intéressant. On sait le fameux oLi De SaT très fan de Trent Reznor, qui s'est dirigé ces dernières années vers une carrière de compositeur de musiques de films. Une évolution très logique vu son parcours avec Nine Inch Nails, connus pour avoir toujours su mêler une musique puissante et des visuels percutants, notamment les arts numériques et la 3D.

Pour en revenir à Nicolas, on pourrait évoquer l'illustration sonore d'une vaste publicité artistique (ou art publicitaire). On ne compte plus les grands photographes, plasticiens, stylistes ou cinéastes ayant fait leurs armes aux services d'une marque ou d'un produit, car c'est là où il y a un besoin de travail et parfois les moyens de produire quelque chose avec une qualité professionnelle. Véhiculer un concept ou une idée par des œuvres, c'est déjà de la publicité.

"On vend justement l'illusion du monde moderne, c'est l'art contemporain, c'est ça." 
Nicolas Sirchis, En balade avec de Nikos Aliagas, Europe 1, 2017 

Comme notre héros aimerait en jeter, autant que les personnes plus érudites qu'il est amené à croiser !

Pourquoi une place si fondamentale du visuel chez Nicolas ? Possiblement une manière plus évidente d'amener ses groupes sur le terrain de l'art-rock, ce qu'il fit par exemple sur la fin d'Indochine Mk1, avant de reproduire exactement le même schéma avec Indochine Mk2. Des premiers albums résolument adolescents (L'Aventurier, Le Péril Jaune pour Mk1 ; Paradize, Alice & June pour Mk2), puis une envie d'accéder à un statut supérieur par la combinaison de plusieurs domaines artistiques, et des références culturelles plus marquées (3, 7000 Danses, Le Baiser pour Mk1 ; Meteors, Black City pour Mk2). Y'avait-il une envie d'être considéré comme un artiste multidisciplinaire comme David Bowie ? Pensez à Alice & June, son décorum et surtout son soit-disant concept qui ne fut rien d'autre qu'un moyen pour vendre vingt-deux morceaux. 

Mk2 en 2005 par Peggy m., séance inspirée du Déjeuner sur l'herbe, Manet, 1863


Mais alors, pourquoi spécifiquement l'art contemporain plutôt que tous les Beaux-Arts dans le discours de Nicolas ? 

Au lieu d'être réellement subversif ou politique, une grande partie de l'art contemporain aime jouer avec les thèmes qui bousculent les vieux réactionnaires comme le sexe, la religion, le choc des générations... Soit certains des thèmes du rock depuis plus de soixante ans, et sur lesquels Nicolas se calque volontiers. La transgression et la provocation, est-ce cela qui lui parle tant ? Ou alors est-ce que citer le monde de la culture lui permet d'esquiver un paysage musical qui le dépasse, ou ne l'intéresse pas ?

De plus, l'intérêt de Nicolas pour "là où ça se passe en ce moment" ressemble à un aveu, comme quoi il s'intéresse à ce vers quoi la mode parisienne le mène, loin d'une culture alternative depuis longtemps rejetée, ou d'un parcours culturel plus personnel apparemment difficile. L'art contemporain a fort bonne presse dans les milieux bourgeois, mais comme toute activité humaine, même artistique, il est loin d'être à l'abri des critiques.

Frank Lepage, militant et éducateur populaire, spécialiste des politiques culturelles, explique assez souvent ce qu'il nomme "l'arnaque de l'art contemporain", qui ne serait fondamentalement pas une évolution historique de l'art moderne désignant les œuvres actuelles, mais un marché spéculatif brassant du vent.
"Pourquoi attendre le jugement de la postérité ? Pourquoi attendre deux siècles que le public décide qu'une œuvre a de la valeur ? Un Rembrandt, un Picasso, j'en sais rien. Il suffit d'inverser le truc. Il ne faut pas attendre que ce soit l'œuvre qui fasse l'artiste, il faut faire le contraire. Il faut désigner des gens comme 'artistes' et à ce moment là tout ce qu'ils font c'est de l'art. Et c'est de l'art immédiatement, et vous pouvez construire un marché avec ça."
 Frank Lepage sur l'art contemporain, Centre Culturel Jacques Tati, Amiens, 2015

Nicolas embrasse clairement cette conception essentialiste, et fait exactement ce que dénonce Lepage : il s'autoproclame rockeur, poète, rebelle, esthète, cultivé par son jeu de références et de collaborations. Dès lors, tout ce qu'il fait gagne ces qualificatifs et la critique devient difficile voire interdite. L'absence d'appréciation ou d'acclamation est alors exclusivement expliquée par l'incompréhension de la démarche de l'artiste créateur. Un argument fallacieux que partagent les amateurs d'art contemporain et les fans d'Indochine.

Comme dans tout monothéisme, le verbe précède la réalité.

Sur les colonnes de Buren au Palais Royal, Paris, 2020


Voir aussi sur le blog : 

Influences et références

1981 - Dizzidence Politik

Devant un Yann Barthès en mode découverte, Nicolas revient sur le premier titre d'Indochine :
"Dizzidence Politik c'est la première chanson que j'ai écrite. Au départ c'était un reggae. Et les membres du groupe m'ont fait comprendre que 'non on préférerait plutôt un truc un peu plus...' donc euh..."
Nicolas Sirchis, Quotidien, mai 2020
 
Petit voyage dans le temps.
"On s'appelait les Espions. Des copains de Stéphane tous à la Ligue Révolutionnaire. C'était le début du mouvement punk, et ils voulaient faire du rock dur et militant, à la Clash. C'est là qu'est né le premier 'Dizzidence Politik', j'avais écrit le texte, et c'était un reggae !"

Nicolas Sirchis, in Indochine, Jean-Eric Perrin, Calmann-Lévy, 1986
 
"Au mois d'août (1981, ndlr) la maquette de Françoise et Dizzidence était faite, Dominik avait fait toute la musique, Nicola avait mis sa voix, et moi j'avais glissé trois notes de saxe sur une version reggae de Dizzidence !" 
Dimitri Bodianski in Indochine, Jean-Eric Perrin, Calmann-Lévy, 1986

 

"Bah t'sais au départ cette chanson c'était un reggae au début hein, c'était complètement un truc euh... un... Beaucoup plus lent. Puis Dominique a dit 'attends moi j'ai un truc plus nerveux', il a joué ça et puis depuis ça nous a suivi quoi. Et c'est vrai que c'est un morceau qu'on joue tout le temps à la fin des concerts, parce que c'est... ah ça détonne, c'est pas mal."

Nicolas Sirchis, Pour un clip avec toi, 1991

"Le premier truc qu'on a réussi à mettre en place, to stick together comme disent les Anglo-Saxons... C'est le truc qui après s'est appelé Dizzidence Politik." 
Alain Dachicourt (guitariste des Espions), 2009
 
"Compilant un ensemble de phrases empruntées à l'antisoviétisme des années 1970, [Nicolas] fait ses premières armes sur 'Dizzidence Politik'. Alain trouve un thème à la guitare, et les trois s'entraînent ainsi pendant des heures à expérimenter ce concept revendicateur, soutenu par un rock très basique." 
Christophe Sirchis, Starmustang, 2009
 
"Pour moi, c'était une sorte de morceau à la Clash, un truc un peu revendicatif à la London Calling." 
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011

"Dizzidence Politik" fut composé du temps des Espions, probablement un sorte de punky-reggae façon Clash. Dominique, apparemment peu emballé par la direction musicale du groupe, aurait proposé une version alternative. Le titre que nous connaissons aujourd'hui semble assez directement inspiré de "Sunday Papers" de Joe Jackson, pendant lequel Dominique avait l'habitude, en concert, de placer le riff de "Runaway Boys" des Stray Cats.

Il existe une version live impressionnante de "Dizzidence Politik", jouée en direct sur France 3, avec un Laurent Voulzy qui en avait parfaitement saisi l'esprit, en ajoutant une guitare très Police à ce mélange de reggae, de rockabilly et de rythm&blues.


Quant aux paroles, sans se prétendre être "Le Bilan" de Jean Ferrat (une critique du stalinisme depuis la gauche) ou "Vladimir Ilitch" de Michel Sardou (idem depuis la droite), la seule explication de texte que nous avons trouvée reste au niveau de l'énonciation accompagnant la danse :
"On était un groupe de pop ; ma définition est : 'du rock qui fait danser les gens'. Avec le titre 'Dizzidence politik', ils dansaient sur un texte qui parlait de stalinisme, de politique et d'hôpital psychiatrique."
Nicolas Sirchis, Tribu Move n°21, janvier 2001

Comme nous l'avions déjà souligné précédemment, employer des mots d'un certain champ lexical ne signifie pas que l'on a écrit sur le sujet en question, dès lors quel serait le propos ? Il est intéressant de remarquer que Nicolas, selon la situation, admet écrire des textes qui ne racontent rien en particulier, ou au contraire défend l'utilisation de certains mots comme autant de thèmes abordés. Le texte de "Dizzidence Politik" ne parle de rien en particulier au delà de la sonorité des mots, et cela ne l'empêche pas d'être un excellent morceau. Mais il faudra tout de même rappeler à Nicolas que la revendication n'est pas une attitude ou un choix thématique : si "Dizzidence" est un truc un peu revendicatif, alors que revendique t-il ?

Même seul élément restant du groupe original, il serait appréciable de ne pas l'entendre revendiquer une musique qui n'est pas la sienne. Dominique Nicolas silencieux, Alain Dachicourt et Stéphane Sirchis disparus, il utilise volontairement le terme flou écrite pour s'arroger la paternité du morceau, et invente une situation où les musiciens auraient exigé de sa part une autre direction musicale. Un comportement qui, à la lecture de Starmustang, n'est pas sans antécédents.

Pourquoi cette invention sur le plateau de Quotidien, rois du fact-checking qui n'estiment visiblement pas nécessaire de faire ce travail quand il ne s'agit que de musique et non de politique ?

Pourtant, tout est politik !
 

 
 
Annexes :
 
 
De nos jours, Indochine Mk2 n'est capable de nous proposer que des versions acoustiques, réduites et feignantes de "Dizzidence Politik". Imaginez s'ils étaient intelligents, et nous proposaient une version électrique et énervée, avec ces sons de synthétiseur délirants. Un peu comme en 91 :

2000 - Génération Indochine

Indochine n'existe plus. Les compositeurs historiques sont partis. Au sortir du Dancetaria Tour, Nicolas Sirchis est en pleine création d'un nouveau projet musical qu'il nommera comme son précédent. 

Pendant cette période gestation, à la recherche de nouvelles références visuelles et sonores, un pavé tombe dans la mare : le 10 avril 2000, son ancienne maison de disques BMG sort une compilation rétrospective, sans aucune concertation avec les ex-membres du groupe.



Mettons de côté l'opportunisme de l'opération et penchons nous sur sa réception.
"Il ne faut pas oublier que pendant la même période (Nuits Intimes, ndlr) sortait cette fameuse compilation à laquelle j'ai tenté sans succès de m'opposer et qui ramène inlassablement le groupe comme pivot central de la 'nostalgie des 80's'."  
"Ce qui était le plus choquant dans cette compile sortie par BMG, c'était l'avoir appelé Génération Indochine ! Quel orgueil ! Moi-même, je n'aurais jamais osé !" 
Nicolas Sirchis, Rocksound, février 2001
 
Depuis le départ de Dominique, Nicolas a expérimenté diverses communications selon ses prévisions sur le sens du vent (grunge, britpop, alt rock, indus, goth), mais la pochette de la compilation ne rappelle qu'une seule chose : Indochine Mk1. Avec sa temporisation révolue et générationnelle dans les années 80, le trio des deux derniers albums et l'étoile rouge, sorte de logo tacite du groupe et évoquant la sensibilité politique de Stéphane Sirchis.

Et la compilation se vend à 240 000 exemplaires, plus qu'Unita, le best of "posthume" mais officiel, quatre ans plus tôt, où Nicolas avait déjà imposé un esthétisme discordant avec le contenu. L'opération sera reproduite pour Singles Collection 1981-2001 illustré par le fantasme de ce que le groupe aurait pu être. Il est dès lors assez cocasse de constater sa montée au créneau sur le visuel de Génération Indochine qui évoque l'univers indochinois bien plus justement qu'Unita

L'association de la marque "Indochine" avec ce passé glorieux encore dans les mémoires a toujours été à l'encontre de ce nouveau groupe mis sur pied avec son nouveau bras droit, Olivier Gérard. 
"Moi, je me fous de l'argent : je ne veux pas leur retirer le pain de la bouche, car le matériel leur appartient, mais juste qu'ils ne considèrent pas les artistes comme des vaches à lait ou des produits et qu'ils respectent les univers des uns et des autres. C'est cela l'objet de la négociation pour l'instant, qui risque d'aboutir." 
Nicolas Sirchis in Indochine de A à Z, Sébastien Bataille, 2003

Nicolas voulait du cryptique pour une nouvelle génération de fans, avec de nouvelles références dans l'air du temps, et non pas un résumé de sa vie passée. La colère que cette sortie a généré chez lui fut proportionnelle à l'énergie qu'il mettait déjà depuis plusieurs années à parler d'un nouveau public, rock, qui aime Suede, Blur, Oasis ou Marilyn Manson, et aux goûts duquel il fallait à tout prix faire correspondre la musique et les visuels d'Indochine.

"Avec Dancetaria, nous sommes parvenus à attirer les faveurs d'un nouveau public. Nous en avons vendu plus de 100 000 en France, ce qui est un bon score. Nous avons montré que nous allions toujours de l'avant. Et là, cette compilation renvoie complètement le groupe à sa situation antérieure, à un passé révolu. Et ça, c'est regrettable."

Nicolas Sirchis, La Nouvelle Gazette, 2000

"Or nous on s'était aperçu au contraire il y a déjà quatre ou cinq ans qu'il y avait un tout nouveau public, pour Indo, qui n'était pas là par nostalgie mais parce qu'il associe le groupe à Placebo ou aux Smashing Pumpkins."

Nicolas Sirchis, Rocksound, février 2001

Nicolas ne s'était pas aperçu qu'il y avait un nouveau public. Il avait tout fait pour attirer ses faveurs, obtenant même un bon score. Ce sont ses mots. Et patatras, Génération Indochine le renvoie à l'époque de Dominique !


La présence du mur de Berlin semble tout particulièrement indisposer Nicolas.
"En plus, mettre le mur de Berlin sur la pochette, c'est-à-dire de traîner le groupe vers le passé avec un visuel qui, de plus, n'a rien à voir - Moi je n'ai jamais écrit sur le mur de Berlin -, je pense que dans la bagarre, ils ont confondu avec Téléphone en plus !" 
Nicolas Sirchis, Rocksound, février 2001
 
"Visuel 100% eighties et inapproprié (pochette représentant le mur de Berlin !)
Sébastien Michaud, Insolence Rock, Camion Blanc, 2004
(Livre officiel supervisé par Nicolas) 

Sa réaction épidermique sur le mur de Berlin est assez ironique pour ce fan autoproclamé de David Bowie qui a repris plusieurs fois "Heroes", et ce depuis 1996. Savait-il, et le sait-il aujourd'hui, de quoi parle ce morceau, ou ne s'est-il arrêté qu'à cet héroïsme qui lui est si cher ? Le Mur sera même évoqué, bien plus tard, à deux reprises :
- "Le Dernier Jour" en 2009 : "Je vis caché à Berlin-Est et demain je passerai à l'Ouest"
- "Nos Célébrations" en 2020 dont le clip montre Nicolas dans un train, traversant un mur de Berlin démesuré. Nous pouvons aussi voir une Trabant et le violoncelle de Rostropovitch.

Si vous êtes lecteur de ce blog, vous avez dû remarquer que nous-mêmes nous demandons souvent quel est le rapport entre les visuels choisis par Nicolas et la musique proposée.

Il appellera même à la compassion, invoquera une certaine morale en citant la fille de Stéphane, comme si cette dernière alors âgée d'une dizaine d'années avait pu prendre une décision quelconque.
"Et, pour finir, ne même pas en parler à l'héritière de Stéphane ; ne même pas avoir ce petit brin d'humanité..." 
Nicolas Sirchis, Rocksound, février 2001

En avril 2000, "Indochine" assigne son ancienne maison de disques devant les prud'hommes pour n'avoir été ni informés ni consultés sur ce disque. Et finalement en septembre 2003, Indo.fr annonce :
Après 4 ans de procédures contre BMG, un accord a été trouvé entre la nouvelle direction, Dimitri, Nicola et l'héritière de Stéphane. La compilation "Génération Indochine" ne sera pas rééditée. L'exploitation du catalogue d'Indochine chez BMG se fera dorénavant en accord avec le groupe. 

Mais quid de Dominique Nicolas, non cité dans ce dénouement ? 

Par contre, ce dernier portera plainte en 2007 pour les CD et DVD d'Hanoï (2007) pour "une atteinte à son droit moral en tant que co-auteur et compositeur des titres les plus célèbres d'Indochine", regrettant qu'on ne lui ait pas demandé son avis.

Génération Indochine, sorte de Birthday Album amélioré avec les singles d'Un jour dans notre vie et Wax, reste une compilation intéressante, on lui doit d'avoir sorti Petit Jésus d'un oubli certain. Le morceau sera d'ailleurs régulièrement joué lors de la tournée Nuits Intimes en 2000.


Nous voyons parfaitement dans cet épisode l'importance immense accordée par Nicolas à l'image et l'univers, au détriment de la musique qui ne semble pas être davantage qu'un simple support à cet univers. Dès lors, en effet, en ce qui concerne les compositeurs "personne n'est irremplaçable". 


Voir aussi sur le blog :




Annexes : 
Rocksound en 2002
À propos du contentieux avec Dominique Nicolas sur Hanoï

1990 - Le Baiser

"Le Baiser est numéro 1 des ventes, mais est mis au pilori par la presse."

Nicolas Sirchis, Paris Match, mai 2020

Numéro 1 ? Première nouvelle. En fait, Nicolas a déjà dit ça il y a neuf ans. 

"L'album est tout de même resté n°1 pendant cinq mois, mais on ne l'a pas défendu en tournée et ça l'a un peu achevé. C'est un succès achevé et inachevé."

Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011

Neuf ans pour croire à ses propres affabulations ? Si Le Baiser a été disque d'or, il n'a en revanche jamais été numéro 1.

En 1990 il fallait 100 000 ventes pour être certifié disque d'or. Est-ce la notion de disque d'or qui, portée par la diminution des ventes demandées pour l'obtenir, devient "numéro un" dans la bouche de Nicolas ? Et pourquoi dès lors persévérer dans le mensonge en ajoutant "pendant cinq mois" ?

Selon Chartsinfrance, la meilleure position du single "Le Baiser" fut atteinte le 19 mars 1990 avec la vingt-troisième place. Quant à l'album, il retrouve un certain succès grâce aux remasters proposées par Indochine Records, puisqu'il atteint le 31 août 2015 la quatre-vingt dixième place du classement des ventes d'albums.


Curieusement, le premier album n°1 de l'histoire d'Indochine fut le live 3.6.3, atteint le 29 décembre 2003. Le premier single n°1 fut "J'ai demandé à la lune", le 15 juillet 2002.
"En France, toujours fidèles au poste, les fans consacrent Le Baiser disque d'or deux semaines seulement après sa sortie. Hormis quelques commentaires élogieux glanés ici ou là, l'album ne suscite pourtant pas l'engouement qu'il était légitimement en droit d'espérer et ne s'écoule au final qu'à près de deux cent mille exemplaires, "massacré" par une grande majorité de plumes de la presse rock."

Sébastien Michaud, Insolence Rock, Camion Blanc, 2004 
(livre supervisé par Nicolas)

"Une grande majorité", certainement pas. Libération, en revanche, prenait plaisir à se payer Indochine :
"Nicolas et Stéphane Sirkis, les Bogdanoff de centres aérés, le premier a conservé sa moue Ian MacCulloch, le second a opté pour un recentrage Jean-Luc Lahaye. [...] Le recentrage de titres dits ambitieux [fait que] l'on mesure avec encore plus d'acuité l'étendue du marécage linguistique dans lequel s'enlisent les compositions. [...] Indochine ne sera pas convié à la prochaine dictée de Bernard Pivot, il a voulu son 'baiser' sensuel et vindicatif, il est aussi un rien déplacé."

Yves Bigot , Libération, 1990

L'historiographie nicolienne aura surtout retenu la remarque du même Yves Bigot sur le "corrige-moi mes fautes" à propos de laquelle il semble avoir gardé une rancœur tenace. 
"Le fameux 'corrige-moi mes fautes'... Yves Bigot avait fait une tartine de trois pages dans Libé pour expliquer que je faisais des fautes de syntaxe. La vache ! Je n'avais pas droit à la licence poétique. Et on me le faisait savoir, en dix paragraphes. Tout à coup, dans sa critique, cela devenait le truc le plus important de l'album... On rêve !"

Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011

"Malgré Des Fleurs pour Salinger, et bien que ce soit objectivement un bel et bon album, Le Baiser, avec ses 200 000 exemplaires vendus, ne rencontre pas un succès commercial suffisant, conforme aux attentes du groupe et de sa maison de disques."

Jean-Claude Perrier, Le roman-vrai d'Indochine, Bartillat, 2005

Le lunaire et très officiel Un flirt sans fin (2006) parle d'un album qui ne rencontre pas le succès escompté malgré le soutien des fans. C'est pourtant dans ce même film que Francis Zégut, qui à l'époque soutenait Nicolas, en sort une des rares phrases intelligentes :
"C'est une conjonction de plein de choses je crois, euh... La mode, tout simplement.

Francis Zégut, Un flirt sans fin, 2006
 
"Le Baiser a sa vie, les singles passent, Salinger est programmé sur les grosses radios, parce que c'était le début de la techno, et la séquence au début de la chanson leur plaisait. L'album a beaucoup de succès au Canada, et on va y faire de la promo, ainsi qu'en Belgique. C'est devenu un faux tube. C'est aussi la période des Inconnus, qui nous parodient, et notre maison de disques, au lieu de nous défendre, nous fait comprendre qu'on est grillés, qu'ils ne peuvent plus rien pour nous !"

Nicolas Sirchis in Indochine, le livre, Jean-Eric Perrin, 2011

Un album valorisé par le talent et la maturité d'Indochine, et qui n'a besoin ni des blablas de Nicolas ni des nôtres, pour continuer d'exister. 
"Je les ai retrouvés, et je les ai retrouvés assez changés. C'est ça qui m'a décidé à retravailler avec eux, parce que, ils avaient changé humainement d'abord, ils avaient changé musicalement, et beaucoup au niveau des textes aussi. Et euh, pour moi c'était très important le, le changement, l'évolution de la personnalité de Nicolas, au niveau de l'écriture, euh... Il s'était débarrassé d'un certain côté euh... Comment je pourrais dire ça... Ado exotique. Exotico-adolescent. Tu vois, qui tournait un petit peu en rond, forcément."

Philippe Eidel, M6, 1990

On peut lire une remarque d'Agnès Michaux dans Kissing my songs, assez ironique lorsqu'on connaît la suite :
"Cela aurait pu être l'album d'un mec qui décide ensuite de faire une carrière solo."


Voir aussi sur le blog : 1990 - Isabelle a les yeux bleus

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