Après Indochine (1986), Le Septennat (1988), Insolence Rock (2004), Indochine, le livre (2011) et Kissing my songs (2011). Nous ne connaissons pas d'autre groupe ou artiste qui en ait proposé autant.
(Nous ne prenons pas en compte ici Les petites notes du Meteor Tour)
Symptôme d'une entreprise musicale protéiforme dont la perception est dictée par Nicolas, et qu'il faut sans cesse réactualiser. Et peut-être aussi d'une époque dans laquelle le passé peut être remodelé au besoin, où l'on peut se permettre d'oublier les faits, au profit d'une histoire plus arrangeante.
Si une seule chose nous étonne, c'est qu'il reste des gens surpris par ce choix d'une photo du chanteur seul, et à qui il tient à cœur de rappeler cette croyance ancienne : le lunaire "c'est un groupe"... Malheureusement, ceux qui trouvent ce choix tout à fait normal et légitime, ou ne se posent même pas la question, semblent très majoritaires.
L'autrice a débuté une promotion, assez discrète :
Un choc très parlant entre générations parlant de plusieurs groupes nommés "Indochine". Entre nostalgie, vagues souvenirs de vieux tubes, et coups de foudre pré-adolescents. Avec Émilie Mazoyer (amie personnelle et VRP officieuse de Nicolas depuis des années) et Laurent Lavige, "spécialiste de musique", qui récite le dossier de presse, agrémenté de plusieurs lieux communs.
En pleine commémoration de mai 1981, et donc en plein retour de hype pour le président socialiste, l'auteur des "Tzars" y est présenté comme un "soutien de la première heure de Monsieur François Mitterrand".
Rembobinons :
"Quand on sort, on voit plein de gens dans la rue. On comprend alors que Mitterrand est passé. Mais je ne m’intéressais pas vraiment à la politique, je ne crois même pas être allé voter. Je n’ai pas vécu la fin du giscardisme comme une période horrible, on était quand même libres de faire de la musique. Ce soir-là, je me suis dit : 'Mince ! J’espère que ça ne va pas être le bordel, maintenant', alors qu’on avait beaucoup d’espoir en notre groupe… -
Tu ne croyais pas en Mitterrand ?
- Je m’en foutais. Dans ma famille, on voyait les chars soviétiques arriver place de la Concorde [Il rit.]"
Et tout l'échange est à l'image de cette ânerie du chroniqueur de France Inter. Un comble pour une émission qui s'appelle "Le vrai du faux", où personne ne se montre capable de la vérification la plus élémentaire. Un apéro entre amis, où un quelconque souci d'exactitude ne ferait que casser l'ambiance.
Quant à Rafaëlle Hirsch-Doran, bien que sans aucun doute sincère, elle est justement intéressante pour Nicolas car elle a le point de vue de sa génération, un esprit critique encore insuffisant, et la candeur nécessaire pour le considérer comme source la plus fiable. Comme chaque nouvelle génération de fans ! Nicolas travaille continuellement à minimiser et discréditer la réalité de l'histoire d'Indochine Mk1, au profit d'hagiographies dont le regard frais éloigne tout recul nécessaire pour étudier cette histoire de façon pertinente.
Le livre n'est pas encore sorti, et nous serions curieux de savoir si Rafaëlle Hirsch-Doran a demandé à Nicolas pourquoi il avait besoin d'un sixième livre officiel. A t-elle lu les précédents, dont Indochine (1986) et Le Septennat (1988) ? Insolence Rock était déjà un livre fait dans un esprit "fan" avec Sébastien Michaud, et sorti en pleine mode du rock dans une maison d'édition spécialisée dans les récits subjectifs. Que donnera la comparaison entre tous ces livres ?
L'autrice t-elle repéré de très éventuelles contradictions ou périodes sombres ? Ce n'est qu'une spéculation à ce stade, mais permettez-nous d'en douter à la seule lumière de ses récentes interviews. Nous avons pu remarquer que ses interventions, orales ou écrites, ne mentionnent jamais les gens gênants pour le chanteur d'Indochine. Même son choix de photo sur Instagram à l'occasion de la date anniversaire du groupe est parlant : les deux gentils devant.
Celles et ceux qui ont lu Starmustang doivent se languir de l'avis de la mère de Nicolas sur cette histoire, plausiblement devenu urgent suite aux interventions de son père ces dernières années.
Pour en revenir à l'émission de Canal+, l'échange proposé montre une nouvelle fois que la place qu'occupe aujourd'hui Nicolas n'est possible que grâce à l'ignorance de ses défenseurs. Nous verrons en temps donné si ce sixième livre officiel apporte des éléments intéressants, mais a priori nous devrions être immunisés contre ce principe de mutabilité du passé bien installé.
(Oui, le présent article recycle une partie du commentaire que nous avons posté sous la vidéo)
Nous nous concentrons ici sur le phénomène français, et non sur
l'acceptation plus large et internationale du terme "alternatif" englobant le grunge, l'indie, etc.
Sur le Birthday Tour, 1992
À la fin des années 80, considérées par une grande partie du public et de la critique comme artificielles et synthétiques, Indochine n'avait pas encore tout à fait terminé de régler son problème d'affiliation à une certaine variété, alors qu'ils avaient toujours été artistiquement autonomes.
Si - comme nous en avons longuement parlé - il cultive depuis longtemps cet amour pour l'affiliation à des groupes anglo-saxons, Nicolas s'est toujours parallèlement attaché à souligner la singularité d'Indochine par rapport à ses
contemporains français, même lorsque lui-même n'avait quasiment que des références françaises.
"On sortait de tous ces groupes comme Téléphone ou Trust, qui faisaient du social, qui parlaient du métro, qui parlaient des salaires... Et nous on voulait tout, on voulait faire tout sauf ça quoi. On voulait parler de choses ridicules, d'une fille qui a un traîneau en Laponie, d'une petite chinoise qui lave des draps, enfin c'était ça qui m'intéressait à l'époque."
Une petite pique sur Téléphone, et un positionnement non seulement original mais cohérent avec la réalité de la proposition de l'époque. Le Péril Jaune
pourtant tant décrié, réussit superbement cette synthèse entre rock
banlieusard et sonorités asiatiques. Une sorte de photographie du 13e
arrondissement et du sud de la banlieue rouge, dans une bonne odeur de nems chauds.
Le Péril Jaune, 1983
Un exemple souvent utilisé
pour dire un peu tout et son contraire, fut "Dizzidence Politik" :
"Pourquoi les paroles ne sont-elles pas facilement abordables, de prime abord ? - Nicolas : C'est
la griffe Indochine. Quand nous avons débuté, il y avait Trust et
Téléphone qui délivraient un message social très clair. Nous avons
toujours voulu faire plus politique et plus symbolique. "Dizzidence
Politik" était très politique mais ce qui nous branchait surtout,
c'était de faire danser les gens sur un texte d'ambiguïté, à la fois
drôle et fort, plutôt que sur des revendications sociales militantistes."
Comme souvent évoqué, le rock en France ne put qu'assez rarement se prévaloir d'une lecture littéraire, dans un pays de livres et de films, et l'insouciance du début des années 80 fut rapidement balayée par une sorte de retour aux sources punks incarnée par le rock dit alternatif. Le milieu de la décennie vit apparaître parallèlement plusieurs phénomènes qui allaient bientôt être réunis sous cette bannière : entendre par là, une alternative au Top 50, aux majors, à une certaine variété à guitare et même au dit grand public... Un rock plutôt arty et velvetien avec Noir Désir et Kat Onoma, et un versant keupon issu des squats franciliens, et représenté par les intransigeants Bérurier Noir, Garçons Bouchers, ou encore la Mano Negra dans un esprit plus métissé.
"Nous ce qui nous intéresse c'est le rock alternatif, c'est le rock qui vient de la rue, c'est le rock qui vient des squats, c'est le rock qui bouge quoi. [...] J'ai jamais vu les gens de CBS ou de Virgin dans les squats, et puis le rock qui vient de cette mouvance là, il nous semble sincère, et puis il a la pêche quoi, et c'est ce qu'on défend nous. - On veut absolument pas être un produit, ça c'est hyper important."
Bérurier Noir, Ciel mon mardi, septembre 1989
Des groupes dont l'émergence fut surtout permise par un contexte
économique et culturel, plutôt que par de simples préférences musicales. La mode étant toujours faite de vagues, la fin des années 80 - décennie du fric et de l'apparence - fut celle d'un inévitable retour à une
certaine pureté dans le rock.
"Au
tournant des 90's, vous retrouvez une situation bouleversée par la
montée de nouveaux groupes à succès. Est-ce motivant pour vous ? Nicolas : C'est
très motivant. Lorsque nous avons reçu ce télex de l'AFP en 86 qui
annonçait que Best avait sacré Indochine n°1, on a commencé à avoir un
sacré lézard car ça ne nous intéressait pas du tout d'être les premiers.
Puis il y a eu toute cette période où l'on nous a fait comprendre
qu'avec les Mitsouko, Daho ou Niagara nous étions d'affreux commerciaux
corrompus par le showbiz. Il n'y avait que les purs, les durs, les
indépendants qui restaient clean. Résultat des courses, je crois que nous n'avons aucune leçon à recevoir de personne."
"Comment vous, vous vous classez dans, par exemple dans la scène alternative, qu'est-ce que vous en pensez de tout ce qui se passe aujourd'hui ? - Bah écoute, nous on s'est arrêté en 88, pour justement plus entendre parler de ce genre de problème parce que... Nous on avait vraiment l'impression de... On avait quitté tous l'école pour échapper à tout ce genre de classement, de critique, de 'peut mieux faire' etc... Et en fait on se retrouvait avec ce même genre de problème. C'est à dire, être catapulté groupe numéro 1, comme si t'étais premier de ta classe, et puis après y'en a d'autres qui arrivent qui te dépassent et tout, nous ça nous a toujours gonflé ça. Donc euh, par rapport à ça. Après le mouvement alternatif je trouve que c'est une des meilleures choses qui a pu se passer en France, sauf que à mon avis ils se sont pas mal trompés d'adversaire puisque... Bon déjà ils ont tous signé chez des majors, et en fait soit tu recrées un système dans un système, ce qu'ils ont fait, soit tu te sers du système en l'améliorant et en essayant de... D'être libre. Et nous c'est ce qu'on a toujours fait depuis le début, c'est à dire que dans notre maison de disques on a fait de A jusqu'à Z de la musique et tout ça. Donc on se sentait pas trop de ce côté là. Ceci dit c'est vrai que ça a permis de donner la parole à des groupes, dont les maisons de disques ne voulaient pas. Alors que nous on a eu la chance par rapport à eux, de faire un premier concert et que des maisons de disques étaient intéressées tout de suite. Donc de toute façon c'est une alternative intéressante."
"Pendant ce temps-là, on assistait à la montée des alternatifs, Noir Désir, La Mano... Les places devenaient chères."
Nicolas Sirchis à propos de la fin des années 80 in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011
Noir Désir - en première partie d'Indochine en 1988 - fut notamment superbement accueilli par le public, et Bertrand Cantat vite érigé en auteur rock, dans la lignée des Jacques Higelin et autres Hubert-Félix Thiéfaine. Ce contexte participa largement à réaffûter les contours du rock français, et les aussi populaires qu'audacieux Indochine durent immanquablement se placer sur cet échiquier rétréci et piégeux.
En 1988, Rock & Folk crut bon de chercher à régler la question "Indochine, sont-ils rock ?" en testant la "culture rock" des quatre garçons. Que ce soit l'occasion de le répéter : qu'un groupe ou artiste soit rock ou non n'a jamais été un gage de qualité, et n'a jamais induit une sincérité supérieure aux autres tendances musicales quelles qu'elles soient.
Il fut notamment demandé à Nicolas de donner son point de vue sur la chanson française :
"De pire en pire dans les charts, de mieux en mieux à côté. Tout le mouvement alternatif est intéressant, et Elli Medeiros, Pijon, les Ablettes, les Innocents, Noir Désir... Plus variété, mettons Souchon, Jonasz et Bécaud, toujours."
Nicolas Sirchis, Rock & Folk, mars 1988
Les musiciens du groupe ne semblaient faire qu'assez peu de cas des débats à propos du rock, qui occupaient plutôt le public et les médias, mais quelque chose coinçait.
"Le concept de rock français sonne faux, il est beaucoup plus important de parler de rock en France. On se fout pas mal de savoir si nous sommes rock ou pas. [...] Le rock est une appellation rythmique. Nous n'aimons pas les étiquettes."
Indochine in Le Septennat, Marc Thirion, Carrère/Kian, 1988
Il est possible que l'arrivée du rock alternatif et la consécration d'un "vrai" rock français avec Noir Désir ait affaibli cette posture poptimiste qui correspondait bien à Indochine : le groupe constituait une synthèse pop très maligne de très nombreuses influences allant de la chanson française traditionnelle au punk le plus tranchant. Stéphane et Dominique étaient notamment de grands auditeurs des Clash et des Sex Pistols, mais la largeur de leurs influences et l'absence de complexe lié à la France empêcha heureusement Indochine Mk1 de ne proposer qu'un simple décalque britannique en VF.
Les Tzars, "une chanson sur l'abus de pouvoir, avec un titre comme un slogan" (Kissing my songs) :
"Je voulais remettre au goût du jour les symboles de mes quinze ans. Avec, en tête, le désir qu'Indochine soit le précurseur d'une sorte de revival gauchiste. Ce n'était pas une mauvaise idée. En tout cas, j'avais eu l’intuition que c'était le moment. D'ailleurs, ce qui s'est passé dans la musique m'a donné raison : les alternatifs sont rentrés dans la brèche..."
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011
Certes. "Les Tzars" est pour nous un morceau renversant avec un texte très habile. Nicolas ne s'est jamais caché de préférer les slogans, visuels et la sonorité des mots au contenu politique réel ou l'agit prop des musiciens alternatifs ici évoqués. Il ne semble pas pour autant pertinent de considérer l'Indochine d'alors comme un précurseur de cette vague alternos qui allait mener à un autre sketch des Inconnus : Negra Bouch' Beat. Les groupes visés par cette autre fulgurance du trio humoriste étaient perçus médiatiquement à l'époque comme issus d'une toute autre lignée.
Malgré tout, le temps passant et la mode évoluant, il semble que le tir ait dû être quelque peu rectifié. Nicolas citait le mouvement alternatif et quelques contemporains
d'Indochine dont Noir Désir, mais il est surtout intéressant de
constater que ses références très franco-françaises étaient toujours
importantes pour lui en 1988. Là où les Cantat et Burger confiaient une américanophilie certaine, qui s'entendait dans leur musique.
Cela peut étonner les fans d'Indochine Mk2, mais 7000 Danses, en son temps, fut perçu comme un album "beaucoup plus rock" que les précédents. Le Septennat
montre que, malgré quelques postures désinvoltes sur la question, la question du "qui est rock et qui ne l'est pas"
collait aux basques du groupe, au point que Marc Thirion consacra un
chapitre entier ("Indorock") dans ce deuxième livre officiel.
"Nous
avons un côté agressif mais le rock n'est pas que cela, il est plus
élaboré, le but étant, de toute façon, sans doute le même : distraire.
Le rock pour lycéens laisse place au teenage-rock ; évolution des
mentalités, la révolte est bien plus subtile ! Les messages sont moins
bruts, moins crus. [...] Être rock c'est avant tout
ne pas faire de concessions. Il ne suffit pas pour cela d'avoir un
perfecto et une seringue. C'est croire en ton groupe et en fait un
combat perpétuel, être en état d'alerte permanent, ne jamais se dire que
c'est arrivé et ne pas se reposer sur ses lauriers."
Le Septennat
Soit. Mais il était plus simple encore de ne pas chercher à se justifier - ce que n'a toujours pas compris le chanteur d'Indochine. Il nous semble en revanche assez pertinent de mettre en parallèle l'arrêt des références "variété" et "chanson française" chez Nicolas avec la montée de ce mouvement alternatif et d'un
nouveau rock français, qui allait coïncider avec la parodie "Isabelle a les yeux bleus".
Cela semble avoir provoqué une grosse remise en question voire un gigantesque complexe chez Nicolas, qui allait dès lors préférer des références uniquement
anglo-saxonnes, forgeant petit à petit la posture "anglophile" que nous lui connaissons aujourd'hui.
Les premières velléités littéraires s'étaient manifestées chez Nicolas avec "Trois Nuits par Semaine" et l'album 7000 Danses, mais c'est surtout au moment du Baiser
que ces influences transparaissent le plus dans son
écriture. Il confiait à l'époque s'être enfermé avec une trentaine de
bouquins, après une rupture. Mais malgré la grande exigence que Nicolas montra avec lui-même, l'album de 1990 ne sembla pas tout à fait
coller aux exigences d'un dit rock littéraire. Le chanteur d'Indochine se montra extrêmement contrarié par Les Inconnus, lui qui avait trimé pour être au niveau.
"Moi, à un moment, j'ai vraiment eu très très peur, parce que je me suis dit 'putain, moi je me fais chier pour vraiment écrire des textes, à chaque album, et ça je ne sais pas si un jour on va vraiment s'en rendre compte.' J'emploie jamais le même mot, le même vocabulaire, d'un album à l'autre. Tu écris dix chansons pour un disque ? Je faisais hyper attention, ça me prenait la tête, de ne pas employer le même thème, choisir le même mot. Chaque chanson, c'est carrément un film, comme si je faisais dix scénarios. Et les mecs, pour une partie de la France, Indochine c'était 'Isabelle a les yeux bleus'..."
L'arrivée du rock alternatif, et l'apparente admiration de Nicolas pour Rodolphe Burger, réactiva aussi la question éludée par "Les Tzars" : fallait-il parler frontalement de politique ou simplement y faire allusion de loin ? Cela recoupe cette question récurrente dans la littérature et sa transposition dans le rock : les textes doivent-ils avoir un sens concret, ou se montrer plus symboliques avec les sonorités et couleurs, provoquant chez l'auditeur des émotions indicibles plutôt qu'une simple adhésion à un énoncé ?
"Y'avait
cette musique que [Stéphane] avait faite et qu'après j'ai écrite, qui
s'appelait 'Managua'... Sur le Nicaragua. Et puis lui après il analyse,
'ouais c'est bien, c'est par rapport à la révolution nicaraguayenne',
pff... Moi je m'en fous un peu, mais dans l'inconscient, peut-être que
ça lui fait plaisir."
Nicolas Sirchis à propos de "Alertez Managua", Comme deux frères, 1996
Cela
rejoint la problématique de "Dizzidence Politik" auparavant évoquée
: Nicolas a très souvent confondu le fait d'aborder un sujet, et celui
d'en utiliser le seul champ lexical. Mais employer des mots d'un certain
champ lexical ne signifie pas que l'on
écrit sur
le sujet en question ! Quoi qu'il en soit, Indochine
est connu pour l'aspect percutant de ses textes et son goût pour une
certaine imagerie propagandiste, que l'on retrouvera jusque dans le clip
de "Nos
Célébrations" en 2020.
Même
"Troisième Sexe", aujourd'hui considéré comme un titre engagé et
précurseur, perd toute
fonction idéologique lorsque l'on réécoute le Nicolas de
l'époque, centré sur les vêtements, les cheveux, et rejetant en bloc
toute lecture politique et même sexuelle : Indochine, c'est la jeunesse, l'esprit
d'aventure et rien d'autre, soyons nous-même et foutons-nous du
reste...! Mais passé 7000 danses, la crédibilité rock sembla de nouveau aller de pair avec un certain background et la pertinence d'un propos. Une difficulté majeure pour notre héros...
Au tout début des années 90, cette nouvelle tendance fut source d'emprunts ! L'apparition du très récurrent "Sayyy !" sembla suivre de très près l'apparition de cet interjection dans "Mala Vida" de la Mano Negra - reconnue d'ailleurs par Nicolas dans un blind test chez Ardisson.
Nicolas semblait essayer de réduire le fossé entre les alternatifs et lui...
"Quand
j'ai entendu le premier LP des Bérus, je me suis dit 'on n'a plus rien à
dire'. Quand tu lis 'Hors-la-loi' et 'L'Empereur Tomato Ketchup', on
retrouve les mêmes références, même si c'était de manière plus imagée
chez nous."
Quelles mêmes références ? Le fait que ce soit un film japonais ? En tout cas, "L'Empereur Tomato Ketchup" est sur le troisième album de Bérurier Noir, Abracadaboum, et non le premier.
C'est aussi à cette époque qu'apparut ce qui allait être considéré comme une sorte de logo tacite du groupe : l'étoile rouge, un fort signifiant gauchiste.
Le Birthday Album, 1991
Il est aussi possible de lire la volonté de Nicolas d'être guitariste et chanteur après avoir vu Noir Désir et Kat Onoma, les deux têtes d'affiche du "rock littéraire". Esthétiquement, sa guitare était la même que celles que Burger et Cantat arboraient, d'un certain esthétisme blues-rock, orienté vers cette légitimité historique, artistique et même genrée qui faisait partie du rockisme. Celui-là même contre lequel se positionnait Stéphane.
Nous l'avons dit dans l'article dédié à ce sujet : il est regrettable que Nicolas ait renié la bande dessinée au profit d'une posture de lettré, puisqu'il jeta avec l'eau du bain son lien le plus fort avec une culture alternative, celle-là même qu'il allait revendiquer de nouveau à partir de Dancetaria (et qui allait sévèrement lui manquer). Il choisit plutôt de capitaliser sur une image d'esthète à l'anglaise, à l'instar d'un David Bowie ou d'un Robert Smith. Et la bande dessinée serait exclue de ce champ culturel perçu comme plus légitime, fait d'auteurs rock et d'art total. En d'autres termes, exclure la contre-culture pour embrasser un mode de vie petit bourgeois et institutionnel. Et aujourd'hui, cette activité n'étant absolument pas naturelle chez lui, il est toujours aux fraises lorsqu'on lui demande de parler de ses lectures.
"Punishment Park, aux grands espaces mélancoliques venteux et à la nostalgie consumée. L'apport de l'harmonica a sans doute été inspiré par l'utilisation de cet instrument au sein de Noir Désir, dont la chanson 'Aux sombres héros de l’amer' a cartonné un an plus tôt."
Sébastien Bataille,Indochine de A à Z, 2003
Sébastien Bataille rapproche ici les deux chansons et leurs clips, et nous aurions bien du mal à le contredire. Il est même possible, de notre propre lecture, que Nicolas ait tablé sur une certaine ressemblance avec Bertrand Cantat, ainsi que la présence d'un harmonica à ses lèvres sur la pochette bucolique du single "Punishment Park" pour créer une parenté voire confusion : la chanson de marins avec l'harmonica...
Punishment Park, 1990
"La musique tient le coup, même si le mouvement alternatif s'est planté. J'aime bien Noir Désir, Kat Onoma, Louise Féron. Moi, dès qu'un mec est triste, genre il fait beau allons au cimetière, j'adore, c'est ma tasse de thé à moi. Le mec de Noir Désir, c'est comme ça, il parle d'une rivière, et dans la rivière il y a toujours du sang qui coule. Maintenant il ne faut pas non plus se prendre pour Rimbaud, on fait du rock, tout ça reste très scolaire, qu'ils lisent Mallarmé et ils comprendront."
Nicolas Sirchis, Rock & Folk, décembre 1991
Nicolas évoque ici "Charlie", qui ne parle pas d'une "rivière" à proprement parler :
Allez Charlie Tiens-toi droit C'que c'est beau Quand elle coule La rivière de sang chaud
Noir Désir, "Charlie", Du Ciment sous les Plaines, 1991
Comme souvent avec Nicolas, un texte mal compris et un blocage sur un mot isolé.
D'ailleurs, avait-il compris Mallarmé...? Une discussion qu'il aurait sûrement pu avoir avec Bertrand Cantat, grand lecteur du poète français. Quoi qu'il en soit, cette poussée d'exigence envers les chanteurs paroliers posait problème à Nicolas, plutôt partisan d'une écriture simple et directe : apparemment le rock devrait être ça.
À cette époque, il montrait toutefois des oreilles plus éveillées qu'aujourd'hui, et semblait intéressé par les qualités de Rodolphe Burger :
"Bah eux ils ont des références aussi très intéressantes, parce que c'est à la fois des références, entre guillemets du Velvet et caetera (ndr : ?), musicalement c'est quelque chose de costaud... Et puis euh... Et je trouve que dans les textes effectivement, j'avais lu une interview de ce chanteur, qui était prof de philo je crois ? Qui disait que le problème du rock français, ces dernières années et c'est vrai, c'était un peu l'infantilisme, c'est à dire le nez euh... le nez de clown et caetera, et toute la dérision, tandis que là, bon, y'a une poésie qui se dégage, un peu symboliste, que j'aime bien."
Il parle ici bien des Bérus, avec le nez de clown. Plusieurs voix s'étaient soulevées contre cette proposition pensée par ses protagonistes comme un retour à l'authenticité et la sincérité, et privilégié un côté satirique et boulevardier qui ne convenait pas à toutes les mentalités.
"Vous voyez vous n'y connaissez rien en musique, vous êtes d'une nullité incroyable, et vous croyez qu'avec votre mouvement subversif rock vous allez... [...] Je ne pense pas qu'avec leur révolution rock ils donneront à manger aux Polonais ou donneront la liberté aux étudiants chinois..."
Le génial et très autodidacte François Hadji Lazaro doit avoir apprécié. Quant aux musiciens très avancés de Noir Désir, ils se situaient sur la crête, entre le versant arty et le versant contestataire du rock alternatif - et cela peut participer à expliquer leur succès, bien supérieur aux autres groupes de cette tendance. Mais après avoir d'abord apprécié le groupe bordelais - en première partie d'Indochine sur le Tour 88, Nicolas s'en éloigna jusqu'à les rejeter.
En 1993, un an après "Tostaky (le continent)", nous eûmes droit avec "Bienvenue chez les nus" à un décalque un peu grossier de ce que Nicolas avait
observé chez les alternos : un refrain en espagnol. Censé être un hommage au Pérou, cinq
ans après le Coliseo Amauta de Lima, souvenir intensément pénible pour
lui.
Chose bien connue, Stéphane Sirchis, que ce soient ses choix vestimentaires ou ses activités politiques en dehors d'Indochine, servit à Nicolas de caution rock voire destroy, trash ou autres mots exotiques qu'il affectionne.
"Y'a eu des slogans très euh... très gauchistes, et peut-être que Nicolas s'en est inspiré un petit peu quoi, il m'a suivi, mais c'est... C'était plus des clins d’œil qu'autre chose quoi, on s'est jamais servi d'Indochine pour se donner un côté militant, le côté militant on l'a vécu... Enfin moi je l'ai vécu, en dehors d'Indochine."
Stéphane Sirchis, Comme deux frères, 1996
Stéphane Sirchis, 1994
Comme dit par ailleurs, Nicolas s'était noyé dans cette époque trop complexe. Ses ennemis passèrent de la variété française au rock français, en passant par les boys band et même le rap. Mais ses concurrents directs semblèrent rester en premier lieu les bordelais de Noir Désir.
"On
s'est dit qu'on allait demander l'asile politique en Belgique parce que
la France, c'était pourri, noyée sous le rap. Les groupes de rock
étaient balayés. C'était Noir Désir et personne d'autre."
Nicolas Sirchis à propos de Wax in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011
Hors-Série Rocksound n°9, juillet 1999 (avec Manu Chao en couverture)
Nous ne pouvons pas ne pas parler de l'interview croisée entre François Guillemot (alias Fanfan) de Bérurier Noir et Nicolas Sirchis en 1999 dans Rocksound, dans laquelle Nicolas essaye encore de réduire l'écart, notamment en passant par son analyse toute personnelle du public. Comme il le faisait alors avec Placebo :
"N : Je sais qu'il y a beaucoup de fans d'Indo qui étaient allés voir les Bérus..."
Et en tablant sur des origines banlieusardes et le militantisme de Stéphane.
"N : Mon frère était à la Ligue Communiste... F : Ben nous au contraire on était contre toute forme d'embrigadement."
Raté.
Nicolas et Stéphane, 1997
"Le groupe qui a un peu synthétisé les deux courants que vous représentez, c'est Noir Désir, non ? N : Moi, je ne suis pas d'accord. - F : Moi, je trouve ça assez pertinent. - N : Pour moi, Noir Désir c'est tout sauf sexuel ! À part la gueule du chanteur, enfin je veux dire, il est mignon."
Donc, le rock alternatif n'était pas assez sexuel. Dont acte.
Détail amusant, Fanfan est aujourd'hui ingénieur de recherche au CNRS, et spécialiste de l'histoire de la péninsule indochinoise.
À la fin de ces pénibles années 90, Nicolas lut dans l'arrivée de Placebo le retour d'un certain rock sexuel et pervers,
qui lui avait manqué pendant quasiment toute la décennie, et duquel
Indochine serait le seul représentant dans la francophonie. C'est vrai,
Nicolas se maquille... Une certaine manière de se réintégrer dans la
mode, et rejeter plus ouvertement ces groupes alternatifs trop balourds à
son goût. Ci-dessous, c'est bien contre cette tendance qu'il se dresse, sans éviter quelques contradictions :
"Pour moi, la pop, c'est quelque chose qui fait danser les gens, il faut qu'il y ait de l'énergie, du sexe. Noir Désir c'est tout sauf ça, car Noir Désir, c'est très sérieux. Bertrand Cantat ne se maquille pas.
Et c'est vrai qu'on nous a représenté comme ça. Sur scène, maintenant,
j'apparais en robe noire et ça produit un effet très fort sur les gens.
Moi, j'aime ce côté pervers, ambigu que l'on peut, par exemple,
retrouver chez Placebo."
Nicolas Sirchis interviewé par Yves Bongarçon, Rocksound, 2000
"Il
y en a deux dont je vais m'occuper, ce sont Daisybox et Madinkà qui
sonnent très pop orientée wave-gothique (sic). Ils font partie de cette
relève qui a assimilé sans complexe les années 80-90. Ils aiment aussi
bien A-ha que Joy Division et font du rock moderne comme Placebo. Mais
surtout, qu'on arrête de matraquer Noir Désir !"
Nicolas Sirchis à propos de ses premières parties, Tribu Move, avril 2000
"Le nouveau label d'indo s'appelle Double T. Indochine rejoint tous les
groupes qui ont décidé de travailler avec des indés
comme suede, cure, oasis, blur, placebo etc."
Nicolas Sirchis, imaginet.fr/indochine (ancien site officiel), 1999
Cette posture indé
à l'anglaise (bien qu'il ne cite ici que des groupes distribués par des
majors) lui correspondit largement mieux que le discours des rockophiles parisiens. Cela lui permit de transformer la relative discrétion médiatique de Wax en une attitude d'indépendance, celle d'un agitateur dont la présence emmerderait une certaine intelligentsia comme les Inrocks. Toutefois, une posture alternative semble avoir mille manières de se
traduire chez le caméléon Nicolas Sirchis. Entre l'alternos du Birthday
Tour, le rocker en pantalon de cuir d'Un jour dans notre vie, le vilain petit canard anglophile de Wax, le moribond de Dancetaria, le gothique de Paradize ou encore le dandy d'Alice et June...
"Je suis du genre à passer mes vacances à Saint-Tropez, là je reviens de Belle-Ile, avant j'étais au Brésil, mais je ne fais pas comme Manu Chao qui claironne partout qu'il visite les favelas."
Dancetaria et surtout Paradize constituent sans aucun doute la revanche de Nicolas sur les Tostaky (1992) et surtout 666.667 Club (1996), qui auraient participé à éclipser "Indo" mais surtout à consacrer "Noir Dez" comme plus grand groupe français d'alors. Wax se
montra malheureusement accidentellement révélateur de l'égarement
complet du chanteur dans les différentes tendances des chaotiques années
90. Là où la bande à Cantat creusait aisément son sillon dans un monde post-grunge grâce à de solides influences transatlantiques (l'électricité du Gun Club et de Fugazi, la chanson de Brel et Ferré).
En été 2001, les deux gros tubes français orientés guitare furent"Le vent nous portera" de Noir Désir et "Me gustas tu" de Manu Chao, ancien chanteur de la Mano qui joue aussi sur le single des bordelais.
Et en 2002, comme chacun sait, ce fut l'été de la lune.
Nous avons écrit dans l'article sur ce sujet, que Paradize constituait l'album grunge dont Nicolas rêvait déjà à l'époque d'Un jour dans notre vie. Chose amusante et assez logique, l'époque de Paradize peut pourtant être résumée avec les mots de ce rock alternatif qui avait tant posé problème à Nicolas, et qu'il employa sans retenue : rock et sincérité. Il propose ainsi sur l'album de 2002, avec l'aide d'Olivier Gérard (et ses goûts tant racontés) son alternatif à lui. Pour lui, celui des 80's et 90's n'aurait été qu'une vaste fumisterie, fait de comportements opportunistes et calculés :
"Indochine s'est toujours tenu à l'écart des discours plus politisés, plus revendicatifs... Oui, dès le départ. On sortait du punk, de trucs engagés comme Trust ou Téléphone. On a voulu parler d'autres choses : de la sexualité, de la religion,... Puis je n'arriverais pas à dormir tranquillement en sachant que je gagne de l'argent en dénonçant un système auquel je participe.
À cet égard, tu es très dur avec un groupe comme Noir Désir. Je ne mets pas en doute leur sincérité, ni leur talent. Mais je trouve le discours maladroit, ou démagogique. Cracher sur Messier (Ndlr: patron de Vivendi-Universal qui distribue Noir Désir), c'est facile, comme être pote de Bové c'est génial. S'ils se sentent mal chez Universal, qu'ils s'en aillent. Ils en ont les moyens. Je suis aussi dans ce système, mais je l'assume. Même si cette industrie devient de plus en plus dure.
On a l'impression que, même après autant de temps et de succès, tu es toujours en guerre. Non pas en guerre, parce que ce n'est toujours que de la musique. Mais parfois j'ai un peu la haine. Quand tu vois des mecs comme l'ancien batteur de la Mano Negra fabriquer des trucs comme `Popstars´... Ce type-là il y a quelques années nous disait qu'Indochine était de la merde et que c'était un groupe commercial. On a aucune leçon à recevoir. Ni à donner."
Cette réplique d'un certain rock britannique, ambigu, androgyne et visuellement puissant, s'opposait donc frontalement à ces alternos hexagonaux auxquels Nicolas ne voulait en aucun cas être affilié. Paradize peut s'entendre non seulement comme une revanche sur tous ces buveurs de bière qui n'avaient même pas l'élégance de se pomponner avant de monter sur scène, mais aussi contre ceux qui n'avaient pas su se montrer cohérents avec les idées qu'ils prétendaient défendre.
Les prises de position de Nicolas contre des mercenaires comme Santiago Casariego étaient parfaitement audibles, et participèrent à le faire passer, en comparaison, pour un musicien intègre et distingué. Ce besoin de sincérité chez le public peut aussi participer à expliquer le succès de Paradize, et rejoint certaines analyses faites par Nicolas et plusieurs auteurs et journalistes à la même époque.
Lui n'a jamais franchement eu à parler de politique, puisque ses
postures vaguement sociétales et morales dans les années Mitterrand, et le fait de soutenir Touche pas à mon pote face au FN de Jean-Marie
suffirent amplement à donner l'impression qu'il était de gauche.
Malheureusement pour lui, le fait de rester éloigné des questions
politiques ne protège ni de la contradiction ni des pièges. Voir : 2002 - Paradize et le reste du blog.
Nicolas Sirchis, 2002
Nous avons beaucoup parlé sur le blog des groupes internationaux auxquels Nicolas essaie infatigablement de se faire affilier pour souligner la singularité de son groupe dans le paysage français.
"Indochine, nous étions sur les rives de la scène de Bercy, avec une scène bien sûr endiablée, enflammée, qui renvoie aussi, en résonance, au cœur des années 80, puisque vous avez incarné l'une des formations les plus emblématiques de cette période, alors justement, le fait que vos noms soient apposés à des groupes de légende tels que Téléphone, on pense bien sûr aux Rita Mitsouko ou encore à Mano Negra... est-ce qu'on pense à la postérité, est-ce qu'on se dit euh... - On pense à rien de tout ça euh... Tout ce que je sais c'est qu'apparemment le succès d'Indochine aujourd'hui n'a rien à voir avec... la nostalgie des années 80 ou des choses comme ça, je pense que... ce groupe répond à une demande, en tout cas en francophonie euh... qui fait qu'on est un des rares groupes à faire ce genre de musique, c'est à dire, nous on a rien inventé... Moi j'ai habité la Belgique, j'ai adoré tout de suite le rock anglo-saxon et euh... et euh... Et on fait qu'adapter ce genre de chose."
Que n'avait pas dit Amobé Mévégué ! Nicolas est ici vexé comme un pou d'être ramené à son ancien groupe, et que l'on ose faire le parallèle avec d'autres groupes français dont la Mano. Il est cependant dans le vrai en disant que le succès d'Indochine n'avait que peu à voir avec la nostalgie des années 80, puisque le jeune public rock de l'époque les avait pris pour un nouveau groupe et durent apprendre par la suite que oui, c'était eux qui avaient chanté Bob Morane...
Et oui, nous aussi avons tiqué sur la dernière phrase de Nicolas, d'une honnêteté désarmante.
"Noir
Désir n'a rien de sexuel. Il se trouve que leur album plaît maintenant
au président de l'Assemblée nationale, quoi... (Jean-Louis Debré, ndlr)
Attention : je ne remets absolument pas en cause la musique ! Ce que
j'ai moins aimé, c'est leur discours aux Victoires de la musique,
qui était très consensuel, très politiquement correct : attaquer
Jean-Marie Messier, c'est un peu peu facile, et en plus, c'est le
directeur de leur boîte, je trouve ça très moyen... Aston Villa, c'était
quand-même un peu plus rock'n roll. (...) Plutôt Saez que Noir Désir,
et je ne vais pas me faire d'amis."
Nicolas Sirchis in Indochine de A à Z, Sébastien Bataille, Les guides MusicBook, 2003
"Je
suis gêné que Manu Chao soit le pape de l'antimondialisation
aujourd'hui alors qu'il fait 100 millions de francs de chiffre
d'affaires."
Nicolas Sirchis in Indochine de A à Z, Sébastien Bataille, Les guides MusicBook, 2003
En juillet 2003, le meurtre de Marie Trintignant par Bertrand Cantat disqualifiait définitivement Noir Désir.
Les années 2000 se dessinèrent donc autour d'un quasi-plébiscite public et une très grande consensualité médiatique pour le pop-rock dépolitisé, esthétique et très séduisant proposé par le nouveau groupe de Nicolas Sirchis, qui portait le même nom que le précédent.
En 2005, Nicolas chanta avec Didier Wampas (notamment connu pour avoir épinglé Manu Chao deux ans plus tôt), et fit les yeux doux à ce milieu alternatif vieillissant. Cet exercice de style sembla amuser tout le monde, et nous nous en réjouissons.
"Avec Indochine et LSD, on est les plus vieux groupes encore en activité, on ne s'est jamais arrêtés. Ce ne sont pas des copains, Indochine, mais on les croise régulièrement. Nicola, c'est quelqu'un de très bizarre, mais il nous a fait jouer une fois au Stade de France en première partie. C'était un grand moment, et je le remercie vraiment pour ça. À la balance, je ne joue jamais avec un micro HF (sans fil, ndlr), sauf que là, à cause de la taille du plateau, je me dis que ce serait peut-être une bonne idée. Mais au bout d'un moment, l'équipe d'Indochine vient me voir en me disant : 'Désolé, Nicola ne veut pas que tu aies un HF.' En gros, il ne voulait pas que j'aille devant, sur la grande avancée du Stade de France. Je vais le voir dans les loges, et je lui dis : 'Pas sympa, le coup du HF.' Et lui me répond : 'Ah ! Mais non ! C'est parce qu'on est à côté du Bourget, et ton HF fait des interférences avec les avions.' Les mecs, ils ont pas honte, quoi ! Sérieusement, c'est à cause du Bourget ? Alors, pour le faire chier j'ai chanté sur une chaise au milieu du Stade de France 'Partenaire Particulier" en disant que c'était sa chanson préféréée, alors que c'est celle qu'il déteste le plus parce que, selon lui, ça a foutu la new wave française en l'air. 'Pour Nicola, on lui fait sa chanson préférée !' Il ne nous a plus jamais réinvités après, évidemment... Ah si ! J'ai fait un Taratata avec lui aussi, sur 'Harry Poppers'. Au moment des répètes, il y avait une phrase qu'il n'aimait pas, il me dit 'Là tu vois, la phrase, il faut la changer...' Moi j'ai dit 'D'accord, pas de problème' mais au moment de la chanter, j'ai repris exactement ce que j'avais écrit. Et personne n'a rien dit, personne n'a osé me faire de réflexion. Depuis, j'ai un peu coupé les ponts avec lui. Sa carrière, c'est un contre exemple parfait dans l'histoire du rock français, il remplit des salles, même des stades depuis des années. C'est incroyable. Sirkis, c'est un peu tout le contraire de moi, c'est un control freak, il veut plaire, il veut être David Bowie à la place de David Bowie, quoi !"
Didier Wampas in Punk Ouvrier, Harper Collins, 2024
En 2017, "Un été français" prétendument sur la montée du Front National. Nous aurions pu être tentés de voir dans cette essai une résurgence du "Porcherie" des Bérus et de son slogan "la jeunesse emmerde le Front National", ou même du "Un Jour en France" de Noir Dez, pour la Génération Z qui n'a pas connu Jean-Marie... Mais dans les faits, il n'est question que d'un vague malaise, porté par un jeu de mots timide, au sein d'un morceau au pouvoir fédérateur très limité. Le signifiant gauchiste du mégaphone est présent dans le clip, même si nous nous questionnons toujours sur ce que revendique concrètement ce morceau, si ce n'est que le FN c'est mal et que l'orgasme c'est bien.
"Un été français", 2017
"Ce qui est intéressant dans le rock, c'est de taper un peu du poing sur la table."
Nicolas répond ici parfaitement à cette question : "dans l'rock", il faudrait privilégier l'attitude au discours. En d'autres termes, privilégier le mégaphone à ce que l'on crie dedans.
Nous avions pourtant lu Olivier Gérard épingler U2 en 2016 sur Facebook, comme quoi "C'est bon on le sait que Trump il est méchant...",
alors que ce dernier n'était pas encore élu et que Bono avertissait le
public américain d'une possible issue à cette élection qui allait
devenir réalité. D'ailleurs Nicolas ne manqua pas non plus l'occasion, après l'élection, de s'en prendre à ce nouvel ennemi évident et peu clivant en France, avec le consternant "Trump le monde".
Nicolas Sirchis a t-il subi à ce point la culture de son pays d'origine, au point de devoir sans cesse souligner sa spécificité ? A t-il souffert de ne pouvoir échapper à la proximité de musiciens issus de ce rock alternatif français qui lui posa tant problème, comme François Matuczenski (ex-Chihuahua) ou François Soulier (ex-Elephant System) ? Reproche t-il au rock français de manquer de sens esthétique, ou d'hygiène ?
François Matuczenski, Hanoï, juin 2006
Les paroles de Nicolas au naturel ressemblent plutôt à des analyses de droite :
"C'est comme les Français, tu sais, qui veulent toujours que ça change et puis quand ça change ça va pas !"
Parce que la contestation ça le gonfle, Nicolas. Sauf s'il est possible d'en extraire un esthétisme muet, ou être protégé par la distance culturelle et géographique. Comme dans le cas des grèves étudiantes au Québec en 2012 :
"Chris Marker avait écrit un film qui s'appelait Le fond de l'air est
rouge, qui était l'histoire de toutes les... de toute la gauche. De
tout l'historique révolutionnaire de la gauche depuis la Commune de
Paris... Je trouvais que c'était un beau titre. Il est mort l'été
dernier, et quand j'ai commencé à écrire cette chanson j'avais vraiment
en image les images de... J'avais plein d'amis ici qui m'appelaient en
me disant 'Mais tu sais ce qui se passe à Montréal, tu sais ce qui se
passe à Québec sur le mouvement étudiant'... Alors j'ai pas voulu
rentrer dans le détail pour, ou pas, si, oui la cause était juste, après
est-ce qu'elle s'est emportée sur d'autres dossiers, sans doute j'en
sais rien. Ce qui est sûr c'est qu'il y avait tout d'un coup une sorte
de... de mouvement, qui était proche de ce que nous on pouvait ressentir
aussi. Un mouvement euh... assez euh... assez fort. Avec une prise en
main, des prises de parole... Alors que généralement en Amérique du
Nord, on a plutôt l'impression que les gens vont sur un concert de rock,
sur un concert de rythm'n'blues, mangent des Mac Donald's, vont voir le
hockey, enfin j'veux dire y'a un peu moins de conscience politique. Y'a
des très bons groupes de rock, mais on a l'impression que... à part sur
l'écologie ou sur autre chose... Donc tout d'un coup il y a eu une levée
de... un mouvement de jeunes qui était assez intéressant pour nous."
Un Nicolas en roue libre qui ne mesure ni l'extrême vacuité de son
intervention, ni les insultes à tout un continent, l'Amérique du Nord, lancées à une journaliste
québécoise. Cela n'a jamais été un secret : Nicolas n'est pas à l'aise du tout avec la politique, et à la
réflexion ce sont surtout les images d'étudiantes déshabillées qu'il a
dû trouver assez fortes.
"Le fond de l'air est rouge" donc, titre emprunté au film du même nom, une chanson où il est
effectivement question de marches en bande, de drapeaux et de rouge... Et transformée sur scène en un moment fédérateur, tous poing levé contre les méchants. Mais quels méchants exactement ? Qui dans le public indochinois, était capable d'expliquer le déclenchement de ces manifestations au Québec ? De quoi parle ce morceau, et que devions-nous revendiquer ?
En 2019, Mathieu Rabaté participait à la tournée de reformation des Négresses Vertes.
À ce jour, la grande époque de l'alternos n'est racontée dans les versions officielles que via le prisme de la pop anglaise et du rock américain, alors qu'Indochine se situait dans un contexte culturel très franco-français. La revanche prise à l'époque de Paradize ne ciblait d'ailleurs strictement que des Français.
Il est vrai que l'adjectif alternatif ne veut plus dire grand chose. Il n'est plus trop aisé d'identifier à quoi l'alternative rock et l'indie pop, cartonnant mondialement, constituent une alternative ou une indépendance. En ce nouveau millénaire, les étiquettes musicales ne racontent plus une histoire et des contextes. Probablement du fait de la consommation numérique et de la disponibilité de toutes les musiques sur un même plan, mais également de la philosophie relativiste contemporaine qui prétend que tout se vaut et est interchangeable. Pourtant, malgré la négation des concepts permettant de décrire le réel avec ses contradictions et oppositions, ce dernier continue d'exister, et les fractures sociales, politiques et culturelles observées en 1990 n'ont pas disparu.
Pour Nicolas, comme pour une certaine classe sociale aux habitudes culturelles bien identifiables, l'art devrait être dépolitisé pour être vraiment de l'art. Un monde où l'important serait de produire un esthétisme ou simplement des œuvres, même vides. Où l'accomplissement passerait par le ressenti ou l'instinct, plutôt que par la raison ou la réflexion. Et encore moins l'analyse politique. En ce sens, "engagé" est souvent perçu comme un gros mot lorsqu'il apparaît dans le champ artistique et musical.
Cela a toujours fait partie du manifeste indochinois : s'évader du
quotidien, rester loin de la politique,
privilégier le rêve, l'évasion et le mythe du héros. Nicolas l'a répété : il ne veut "pas faire de social", mais parfois il s'y aventure, et cela devient extrêmement révélateur de son idéologie.
Nicolas confirma cette mentalité bourgeoise, en estimant récemment sur Europe 1 à propos de la colère des intermittents du spectacle - un emploi très précaire - sur la gestion du Covid-19, que "taper sur le pouvoir" n'était "pas constructif", et que lui ne se souciait pas "de son métier" et de son "petit problème personnel". Un discours produit par un homme à l'abri du besoin financier, non concerné par les problématiques de domination et d'asservissement. Curieux, de la part de quelqu'un qui avait évoqué les générations sacrifiées à l'époque des Météors (2009)...
Après avoir donné une appréciation très "foulard rouge" sur le mouvement des Gilets Jaunes, nous serions tout de même tentés de savoir, à l'approche d'un nouvel album, si ce mouvement l'a autant inspiré que les étudiants et surtout étudiantes québécoises au corps peint en rouge.
Récemment, François Bégaudeau évoquait avec ironie ce point de vue dans C à Vous : "Je pense que dans la répulsion que ressent la bourgeoisie actuellement par rapport aux Gilets Jaunes, il y a quand même beaucoup l'idée que : ils sont mauvais goût. C'est vrai qu'ils ont un peu des sales gueules, ils sont pas bien sapés quoi." Et se montre encore plus acerbe dans Histoire de ta bêtise (2019) :
"Tu es un bourgeois. Un bourgeois de gauche si tu y tiens. Sous les espèces de la structure, la nuance est négligeable. Tu peux être conjoncturellement de gauche, tu demeures structurellement bourgeois. Dans bourgeois de gauche, le nom prime sur son complément. Ta sollicitude à l'égard des classes populaires sera toujours seconde par rapport à ce foncier de méfiance. Dans bourgeois de gauche, gauche est une variable d'ajustement, une veste que tu endosses ou retournes selon les nécessités du moment, selon qu'on se trouve en février ou en juin 1848, selon le degré de dangerosité de la foule. Tu es de gauche si le prolo sait se tenir. Alors tu loues sa faculté d'endurer le sort - sa passivité. Tu appelles dignité sa résignation."
François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise, p. 35, Pauvert, 2019
Il y est aussi question d'ennemis évidents et peu clivants, à côté desquels il est très facile de se faire passer pour moral et/ou intègre. En d'autres termes, savoir se mettre en colère tout en restant compatible avec une interview chez Salamé ou Delahousse.
"Trump le monde", Paris, novembre 2018
Nous comprenons aisément pourquoi les thèmes de Nicolas sont toujours "un peu ça" ont toujours "un côté", "genre un petit peu et caetera", mais ne sont jamais concrets. Cet homme n'a rien à dire, ni à défendre à part lui-même. Finalement, ce que nous pourrions conclure à propos de cette histoire, c'est que tous n'ont pas les mêmes ennemis ni les mêmes intérêts. Les alternos ont essayé de faire quelque chose à l'époque, avec les outils, la culture et les moyens qui étaient les leurs. Il est tout à fait normal que ce mouvement alternatif n'ait pas trouvé son public au sein de toutes les classes sociales. Mais nous restons d'accord avec Nicolas sur le fond : le bien, c'est quand même mieux que le mal.
"Qu'est devenue la 'génération morale' que vous représentiez à l'époque des concerts de SOS racisme ?
- Avec Rita Mitsouko, Étienne Daho, Jean-Jacques Goldman et Indochine,
ce fut l'arrivée d'une génération qui jouait sans tricher ses chansons
et partageait les mêmes préoccupations mondialistes. (? ndlr)
Et maintenant ? - Bruel s'en charge bien. Il passe à 7/7, il a de la 'tchatche'. Médiatiquement, il a pris notre place en récoltant le fruit de ce que nous avons laissé."
Une dissonance taboue semble exister entre deux éternels adolescents de la pop française, deux têtes d'affiche d'une hydre 'french pop' pourtant très racontée.
"C'est vraiment très spécial, définir ce que représente l'importance de vos dizaines et dizaines d'années maintenant, de chansons. Vous êtes l'incarnation en fait, de la pop française. Y'a eu la pop américaine, qui était vraiment le mainstream, la musique populaire. Y'avait les chanteurs contestataires, les rockers, le rythm'n'blues, etc. Mais la pop américaine c'était vraiment du hit-parade. Puis y'a eu la pop britannique, qui a été extrêmement porteuse de nouvelles vagues musicales, qui vous ont énormément enthousiasmé lorsque vous étiez enfant [Daho - bien sûr.], adolescent, qui ont toujours ajouté dans leurs paroles quels que soient les rythmes de danse, quelque chose de social, quelque chose de poétique, quelque chose de révolté, espace de liberté. Et y'avait peu de traductions en France. Même si on avait des chanteurs extraordinaires dans nos années d'adolescence, y compris dans les vôtres. Et puis, y'a eu cette french touch de la pop, avant la french touch techno, qui a été inventée par Étienne Daho, et dont il maintient la cuisson à bonne température, depuis 40 ans."
Pierre Lescure face à Étienne Daho ("L'empereur de la french pop"), C à Vous, décembre 2017
"Nicolas, on a rappelé ces chiffres dingues, les prochains concerts que vous avez annoncés pour Lille, le premier, les 28000 places se sont arrachées je crois en 5h30, fallait vraiment être le plus rapide sur la balle, euh... Depuis le départ de votre histoire, et de l'histoire d'Indochine, elle est belle, elle peut être quelquefois grave, mais elle est belle et romanesque. Y'a comme les trois mousquetaires, y'a un '20 ans après', y'aura même maintenant deux fois 20 ans puisqu'on approche des 40 ans... Indochine, dont personne ne voulait tout à fait être convaincu du nom, en 82. [...] N'empêche que dès 82, un an après la formation d'Indochine, la France entière chante et danse sur ce morceau ! ["L'Aventurier" ♫] Et Nicolas, tout à l'heure vous avez évoqué effectivement cet effort de créativité, de production, que vous voulez imprimer à chacun des concerts, à chacune des nouvelles tournées ou presque, parce que vous voulez qu'à chaque fois, y'ait du spectacle, que les fans qui viennent, quelle que soit leur ancienneté, aient quelque chose de nouveau. Nicolas - Bah, c'est à dire que vu la longueur de la carrière il vaut mieux proposer... (rires)"
Pierre Lescure face à Nicolas Sirchis ("Indochine, l'événement !"), C à Vous, janvier 2019
Les deux C à Vous et les éditos respectifs de Pierre Lescure face à Étienne Daho puis face à Nicolas Sirchis exposent cette dissonance. Un vocabulaire extrêmement mélioratif et un champ lexical de la qualité et de l'influence pour l'un, celui de la quantité et des dimensions pour l'autre. Même le ton de la voix de Lescure est différent.
Nous pouvons aussi rapprocher les deux chanteurs pour s'être farci une image de chanteurs dits à minettes ou à posters
dans les années 80 ainsi que des critiques sur leurs voix, comme Jean-Jacques Goldman. Une génération précédente plus ancrée dans un certain rockisme, plus masculine aussi, semblait voir cette nouvelle vague d'un très mauvais œil et la considérer comme une régression musicale ciblant leurs petites sœurs. Ce point de vue rencontre aujourd'hui encore un certain succès.
D'un côté,
l'Indomania, de l'autre la Dahomania, entre rock et variété, qui couvraient encore à cette époque un public commun d'indolescents et de daholescents. Les deux chanteurs étaient souvent questionnés sur des sujets analogues.
Bus d'Acier pour Indochine en 1983
Bus d'Acier pour Étienne Daho en 1985
Mais Étienne se fout d'être rock : il est, et ne cherche jamais à paraître. Il n'a pas non plus besoin d'appuyer sur sa "sincérité", il est sincère et ça suffit. Nicolas lui,
passe son temps à se justifier de situations et malentendus jamais vraiment réglés, et modifie ses analyses selon le besoin du moment.
Il veut absolument être rock, affiliable à des groupes anglais, et le
martèle depuis au moins vingt-cinq ans. Si vous êtes lecteur du blog, vous savez que nous appuyons beaucoup sur le fait qu'il n'existe pas de lien strict entre une attitude rock et la sincérité.
"J'avais envie de trouver mes racines françaises et d'essayer d'inventer quelque chose. Et comme on me disait 'mais qu'est-ce que tu fais, du rock, de la variété', les gens essayaient de me définir, de me mettre dans une petite case, à l'époque la notion de 'pop' existait... [M. Achour : En Angleterre.] Oui voilà, le côté anglo-saxon, la pop anglo-saxonne, pas trop en France. C'était un concept un peu... donc je me suis dit voilà je fais de la pop. Et je me suis auto-défini, bêtement, comme chanteur pop, je savais même pas ce que ça voulait dire. Mais c'était un peu prétentieux de ma part, j'avais envie de me mettre un peu dans une zone où je suis tout seul, voilà."
Les émissions Clique avec les deux chanteurs sont également intéressantes à visionner, on voit à quel point l'inspiration est différente chez un Mouloud Achour fasciné par Daho, alors qu'il bute sur un Nicolas creux qui s'engouffre dans des tunnels de plusieurs minutes. Étienne parle peu, très calmement et très bien, Nicolas beaucoup, très fort et très mal.
"Les médias en ont eu ras-le-bol de nous. Les radios et les télés
qui nous avaient soutenus au début ont dû être saturées et se sont dit
'c'est un groupe qui ne marche plus !' Mais le renouveau pop va
peut-être renverser la vapeur ! Car la pop en France, c'est tout de même
venu avec Indochine."
Chacun sait que si Indochine a effectivement fait partie de cette mouvance de groupes à l'anglaise au début des années 80, avec un public en commun avec Daho, cette hybridation entre rock et variété existait déjà depuis longtemps et la pop n'est pas venue avec Indochine que ce soit dans la sémantique ou le contenu musical strict. L'hagiographie nicolienne qui explique qu'Indochine serait venu mettre un coup de pied dans la fourmilière entre lavariété etun rock trop sérieux ne tient pas. C'est une réécriture à la première personne uniquement destinée à un public jeune et/ou qui ne s'intéresse pas à la musique de cette époque et à son effervescence de nouveaux groupes et chanteurs. Il suffit de lire par exemple le livre officiel de 1988, Le Septennat, pour avoir un portrait un peu plus adéquat de cette époque :
"Les nombreux groupes qui ont éclaté ces dernières années n'en sont alors qu'à leurs premiers pas : Fred, des Rita Mitsouko, a joué dans un groupe avec Dominik. Tokow Boys (Luna Parker) ainsi que les Avions sortent leur premier album (eh oui, déjà !). Plus marginal et hermétique est le groupe rennais Marquis de Sade, de Philippe Pascal (Octobre puis Marc Seberg). Les Civils créent le tube surprise avec 'La Crise'. Bijou et Starshooter ('Betsy Party') éclatent mais c'est surtout la vague Taxi Girl (sorti de la période précédente du Rose) qui continue à déferler à la suite de 'Cherchez le garçon'. Tous ces groupes choisissent le plus souvent d'évoluer en marge des grands médias, comptant avant tout sur un noyau d'inconditionnels acquis à leur cause. La culture rock n'a pas encore pénétré dans les chaumières mais cela ne devrait plus tarder. Quelques groupes commencent d'ailleurs à s'infiltrer dans les hit-parades des stations dites périphériques : Bandoléro et son 'Paris Latino' ou Regrets avec Agathe qui ne veut pas rentrer chez elle seule le soir. [...] Avec Daniel Balavoine, Jean-Jacques Goldman et, plus tard, Jeanne Mas, Lio, Daho, le fossé entre variétés et rock s'amenuise."
Jérôme Soligny, musicien et critique très connu et influent, signe en 1986 le tube "Duel au soleil" et d'autres chansons pour Daho. Il
compose "Like a monster" pour Indochine Mk2 en 2002.
"On se croisait chez Daho depuis quinze ans et je savais qu'on avait des goûts en commun. Il nous a vus au Zénith durant la tournée 'Dancetaria' et a encensé le concert à une époque où dire du bien de nous était plutôt malvenu. Il a proposé ce titre très glam qu'on a un peu métamorphosé en Nine Inch Nails. 'Like A Monster' est en français mais on a conservé son titre qui colle vraiment bien à la chanson."
Nicolas Sirchis, Rock & Folk, 2002
Non, Soligny a chroniqué le concert du Havre, dont il est originaire, en 2000.
Nicolas, avec Étienne Daho et Françoise Hardy, Victoires de la musique 1986
Étienne Daho n'a pas voulu travailler avec Serge Gainsbourg mais a été ami avec lui, soit l'exact contraire de Nicolas qui n'a eu qu'une relation professionnelle, au moment du clip de "Tes Yeux Noirs".
"Quelques jours plus tard, [Gainsbourg] se rend à Val d'Isère pour le Valrock, un festival de films rock parrainé par Philippe Manoeuvre de Rock&Folk. Serge y croise Nicolas Sirkis, du groupe Indochine, qui tente en vain de le faire sortir un petit peu : après l'avoir obligé à s'acheter des Moon Boots et une doudoune, il essuie un refus quand il lui conseille de faire de la luge... Lors de la soirée de clôture animée par les anciens du groupe Bijou, Serge monte sur scène ivre mort alors que Sirkis et la comédienne Charlotte Valandrey se lancent dans une version improvisée de 'Harley Davidson'..."
"Gainsbourg", Gilles Verlant, Albin Michel, 2000
Serge Gainsbourg et Étienne Daho, 1987
Daho chante d'ailleurs "Comme un boomerang" avec Dani en 2004, et avec Charlotte Gainsbourg sur "If" en 2003. En 2020, il réalise l'album Oh, pardon tu dormais... de Jane Birkin, et chante sur le titre éponyme.
En 1988, Sébastien Chantrel réalise "Des heures hindoues" pour Daho, et "La Chevauchée des Champs de Blé" pour Indochine.
En 1992, Nicolas Sirchis choisit de travailler avec les Valentins, après la collaboration réussie d’Édith Fambuena avec Étienne Daho en 1990.
"Ta partenaire dans cette aventure est Édith Fambuena. En faisant équipe avec elle, tu n'as pas eu peur d'arriver avec un album trop clairement inscrit dans la lignée Daho? - Bien sûr, j'y ai pensé. J'adore travailler avec des filles. J'ai toujours aimé les filles avec une dégaine rock'n'roll, la guitare, la mèche de cheveux qui tombe... Bon, Edith, elle a sa tête, sa façon de jouer, ses tics, ses manies... sa personnalité, quoi. Et ça, je ne pouvais pas le changer. On a coproduit l'album ensemble et le résultat est en accord complet avec ce que j'avais dans la tête. Finalement, on est assez loin de l'univers de Daho. Et puis, elle sort un nouvel album des Valentins en janvier qui sera encore différent de tout ça.
Si tu avais enregistré un single solo avec une reprise, laquelle aurais-tu gardé en priorité? - Sans aucun doute Brand new life de Young Marble Giants. C'est une reprise que j'avais envie de faire depuis longtemps. Avec Édith, on avait commencé à y travailler il y a trois ans. Et puis, on avait un peu laisser tomber l'idée. Pendant l'enregistrement de 'Paris Ailleurs', elle était à New York avec Daho et elle me téléphonait tout le temps... 'Alors on le fait cet album de reprises ?' Pour finir, c'est elle qui m'a un peu poussé à le concrétiser."
Nicolas Sirchis, Télémoustique, 1992
En 1991, Édith Fambuena apparaît dans le clip de "Des attractions désastre" (avec une Mustang rouge !) alors que Nicolas se montre seul dans celui de "Alice dans la lune", en faisant semblant de jouer de sa nouvelle guitare.
En 1996, l'immense Eden lorgnait brillamment du côté du trip-hop, de la jungle et de la french touch naissante, notamment à travers le sampling. Deux semaines plus tôt, Indochine sortait le foutraque Wax, sorte de démonstration d'incompréhension de la musique britannique de cette époque. Alexandre Azaria, qui co-réalise l'album, avait pourtant essayé de proposer quelque chose qui pouvait s'apparenter aux paysages d'Eden, avec des titres comme "L'Amoureuse" où Nicolas essayait sans grand succès de se montrer sensuel. Un domaine dans lequel Daho fait plus qu'exceller.
"On est clairement plus proche de l'Iggy Pop de American Caesar que d’Étienne Daho !
Très
très loin d’Étienne Daho, ça c'est sûr ! On se sent plus proche de
groupes anglo-saxons comme Placebo. Beaucoup de nos fans sont d'ailleurs
aussi des fans de Placebo. On est musicalement un peu isolés dans le
paysage francophone."
Nicolas Sirchis à propos de Wax, Tribu Move n°7, avril 1999
Comme nous l'avons développé dans l'article sur cette époque, Nicolas était en plein matraquage pour se faire affilier à des groupes anglais plus hype et s'éloigner d'une certaine variété française. Mais le chanteur semblait avoir un problème avec Étienne Daho, et le considérer avec une dose généreuse de mépris comme un représentant de cette variété.
"Vous avez présenté Blitz comme le troisième volet d’une trilogie dont les deux premiers seraient Pop Satori et Eden…
On y trouve la même liberté, la même envie de faire une expérience.
Le même coup de foudre pour un disque aussi : Pop Satori c’était le
groupe de William Orbit, Torch Song, et Eden, l’installation d’une
certaine forme de musique électronique - la drum’n’bass, la musique la
plus 'sex' depuis le punk ! - mêlée au retour de Burt Bacharach. Le
lien, c’est que ce sont des disques qui sont obsédés par leur objet. Ce
sont des disques qui provoquent un rejet souvent à la première écoute
aussi."
Étienne Daho à propos de Pop Satori, Eden et Blitz, Libération, novembre 2017
"Nos fans aiment autant les Smashing Pumpkins que Björk."
Nicolas Sirchis, Platine n°34, octobre 1996
Quelques uns, c'est possible. Mais Eden montre des points communs musicaux avec le phénoménal Post (1995) de la chanteuse islandaise. Wax, non.
Soulignons-le : Eden et Wax sont tous deux sortis en novembre 1996.
En 2000, Corps et Armes est de nouveau produit par Les Valentins, avec Édith Fambuena à la guitare.
Comateens, un groupe dont les fans d'Indochine connaissent l'existence - à défaut de la musique - et avec qui Étienne est ami depuis très longtemps.
"J'avais adoré leur premier album. (1980, ndlr) 'Le Grand Sommeil'
était sorti sur une compile aux États-Unis et je devais faire un
showcase à la Danceteria à New York. Nous sommes devenus amis très vite.
Une évidence."
Étienne Daho à propos de Comateens, Slate, 2019
"Très pudiquement, Etienne évoque la dernière chanson d'Oliver Dumbling :
"elle est écrite par Oliver, le frère de Nicholas Dembling des
Comateens. Son décès a été traumatisant pour nous tous. Nicholas et Lyn
m'ont offert cette chanson sublime et chantent les choeurs avec moi.
Cette chanson a une grande signification pour nous trois". Sortie en
single uniquement pour le marché anglais, la chanson ne bénéficiera pas
d'une version longue mais d'un clip (tourné juste après son concert
Bruxellois), à la différence du troisième extrait de l'album en France
"Caribbean Sea".
à propos de "Stay with me" in Dahodisco, Benoît Cachin, Gründ, 2013
On voit d'ailleurs Xavier "Tox" Géronimi dans le clip de la chanson en question :
Les Comateens jouent en première partie du Tour Martien en 1989, à la demande de Daho. Mais l'influence du groupe s'exerce différemment sur Nicolas :
"C'est eux, en fait qui nous ont donné envie de nous maquiller. A cette
époque, ils étaient déjà super maquillés et habillés ultra new wave.
Nous, à côté, on faisait vraiment pauvres mecs de banlieue. Je me
souviens qu'on les a vu passer dans les coulisses et on s'est dit 'Putain, ils sont maquillés, c'est classe !' Et on s'y est mis aussi !"
Nicolas Sirchis in Kissing my songs, Agnès Michaux, Flammarion, 2011
En 2007, L'invitation propose des compositions de Xavier "Tox" Géronimi, Édith Fambuena et Jérôme
Soligny. Malheureusement, notre radar n'a repéré aucun intérêt de la part de quiconque parmi les fans d'Indochine.
Vous connaissez
sûrement l'interview croisée en 1999 de Nicolas Sirchis et Brian Molko, le
très courtisé chanteur de Placebo. Mais connaissiez-vous celle de Brian Molko et Étienne Daho en 2003 dans Rolling Stone ? Lire les deux interviews l'une après l'autre est très éloquent : Daho et Molko semblent avoir énormément à échanger... Ce qui est moins évident de l'autre côté.
En 2007, Nicolas précisait son point de vue sur le chanteur rennais :
"Je déteste les égocentriques. Étienne Daho ne parle que de lui, il est devenu inintéressant."
Nicolas Sirchis, Phosphore, 2007
Est-ce l'hôpital qui se fout de la charité, ou avez-vous une meilleure expression pour désigner cette sortie de notre héros ?
En
2013, Daho chante sur l'époustouflant "Mortelle" de Rone (2013). La
même année, Nicolas essaye le logiciel Ableton sur un remix personnel de "Belfast" qu'il crut intelligent d'appeler "The Berlin Mix" et même de sortir.
Une vingtaine d'années après les tentatives de Wax et Dancetaria, Nicolas se mit avec 13 à parler plus ouvertement d'electro (souvent à travers l'évocation de l'achat de certaines machines). Mais la même année qu'Eden, Étienne Daho avait aussi enregistré un EP avec Comateens. Les auditeurs avertis de musiques électroniques se retrouveront davantage dans cette collaboration qu'en écoutant 13.
Comateens sur Instagram : "we are so proud of this record... love to all"
Les liens de Nicolas avec des artistes électroniques ? Des chœurs chez les consternants Dead Sexy Inc., une amitié avec le très visuel Sindrome,
la reprise de Troisième Sexe par Miss Kittin ou des remix, parfois prestigieux
(Curve, Tricky).
Étienne Daho est à ce jour considéré et respecté par une grande partie des auditeurs francophones commele parrain de la french pop. Il organise d'ailleurs fin 2017 une exposition de photographies, "Daho l'aime pop !", et immortalise entre de nombreux autres jeunes gens modernes Requin Chagrin, signé sur... KMS Records, le label de Nicolas.
Mais Indochine en est très ouvertement absent.
"De
toute façon on a toujours été un petit peu à part, parmi... Même toute
cette vague là, on reparle de la vague néo-pop, les parrains de la pop
française, pff... C'est comme si on n'existait pas. Et en fait on est
encore plus présent que... C'est assez, assez marrant ce côté euh...
élitiste français, mais euh... Effectivement au stade où on en est c'est
pas très important..."
Indochine continue à ce jour d'occuper un créneau bien à lui, c'est en partie ce qui le rend si singulier et fascinant. La dénonciation par Nicolas d'un "élitisme français" est audible, lui qui a souvent pointé un certain public non-français qui aurait su récompenser le succès plutôt que le punir, et c'est une de ses formules les plus connues :
"En France on ne pardonne pas l'insuccès mais on pardonne encore moins le succès."
Nicolas Sirchis, Un flirt sans fin, 2006
Nicolas évoque ici un mécanisme de distinction bourgeois et centre-parisien, milieu social dont il n'est issu qu'en partie et qu'il semble envier. C'est pourtant ce même logiciel snob qui le mène par exemple à rejeter la bande dessinée au profit d'une attitude de littéraire, plus proche de son groupe social de référence.
Mais en tant qu'artiste c'est différent : les mondanités ne pouvant pas suffire, Nicolas a rarement su aller plus loin que la collection de citations, pensée comme un contenu suffisant. C'est bien le problème avec ce public plus chic dont il calque les habitudes culturelles, mais dont il pourfend le refus de reconnaître Indochine : Nicolas se situe totalement dans cet élitisme français pourtant dénoncé. Citerait-il Indochine, s'il n'en faisait pas partie ? La question lui fut posée en 2007, et la réponse est éloquente :
Si tu étais ado en 2007 serais-tu fan d’Indochine ? Aucune idée en tout cas les références de ce groupe me plairaient beaucoup.
Comme si des références bien placées devaient former le gros du contenu et se suffire à elles-mêmes. C'est justement un piège dans lequel n'est pas tombé Étienne Daho, qui a toujours su proposer quelque chose de personnel et ne rencontra jamais aucune confusion à décrire ce qu'il avait voulu faire.
Nicolas, devenu nouveau riche esthète mais ayant gardé son côté banlieusard, trouve plutôt de la reconnaissance auprès d'un public dit populaire, moins animé par les modes et la culture pyramidale. Malgré de nombreuses perches tendues à coups de références institutionnelles, ce public plus traditionnellement cultivé et/ou branché continue de ne pas accrocher à Indochine. Dans le meilleur des cas, il arrive d'entendre du bien des deux premiers albums, plus alternatifs et branchés, dont le recul permis par le temps et la redécouverte de la new wave par une nouvelle génération leur permet aujourd'hui de bénéficier d'une certaine légitimité émergente.
Étienne Daho est issu d'un milieu plus aristocrate, et fut très tôt entouré de nombreuses influences culturelles. Le facteur rennais, déterminant, l'éloigna pourtant du parisianisme qui allait former Nicolas. Présent à Londres en 1976, passionné, musicien dans l'âme et mélomane - ce que Nicolas ne deviendra jamais - il fit ses armes auprès des groupes Marquis de Sade, Elli & Jacno, Comateens.
Son public est tout aussi disparate que celui de Nicolas, mais Daho est tellement soutenu par la petite bourgeoisie culturelle branchée (Télérama, Inrockuptibles) et affiliés, que ne pouvons que remarquer en priorité ce public-là. Celui-là même dont Nicolas est exclu par manque de légitimité, et que nous ne croisons jamais aux concerts d'Indochine Mk2 !
Nicolas au Stade Pierre Mauroy, juin 2019
"Il y a toujours des gens qui ont la haine. Moins qu'avant, mais quand même. Maintenant, les plus intelligents de nos détracteurs avouent au moins un respect pour ce groupe. Mais il y a une haine, une telle haine,
que je n'arrive pas à élucider. Des crachats, des commentaires qui
disent juste 'c'est de la merde'. Étienne Daho est un peu passé par là,
par le côté 'non chanteur', mais ça n'a pas duré longtemps pour lui. Il y
a une haine pour les gens qui ont du succès en France. On ne pardonne pas l'insuccès, mais encore moins le succès."
Nicolas Sirchis in Indochine, le livre, Jean-Eric Perrin, 2011
Il existe une énorme cassure entre Indo et Daho, et visiblement entre leurs publics respectifs. Comme un mur aussi infranchissable qu'invisible. Nous pourrions évoquer en parallèle l'opposition dans la presse musicale des années 2000, entre Rock Mag & co (adolescent, banlieusard, périurbain, apolitique) et Les Inrockuptibles (jeune adulte, petit bourgeois intello, citadin intramuros, centre-gauche).
Un livre serait nécessaire pour développer ce sujet que, de notre aveu, nous ne prétendons pas maîtriser au point de proposer une vraie étude. Il se peut que nous y revenions par la suite.
Quoi qu'il en soit, Étienne Daho est ouvertement cité par de très nombreux jeunes popeux, et assumer Indochine est bien plus compliqué passées les épouvantables Divisions de la Pop. Lorsque ça arrive, Nicolas le souligne systématiquement, voire relaie un bruit de couloir à base de on m'a dit que, une vieille habitude :
"En revanche, beaucoup de groupes anglais nous aiment bien, comme Placebo, mais aussi des groupes de la nouvelle scène comme Antony & the Johnsons, Gossip, ou récemment on m'a dit que les Two Door Cinema Club nous trouvaient cool."
Nicolas Sirchis, Hors-Série Rolling Stone spécial Indochine, juin 2010
Et ?
En 2013, alors qu'il avait coécrit "Les Portes du Soir" et "Traffic Girl", et fut première partie récurrente avec son groupe Asyl, Matthieu Peudupin dit "Lescop" se garda bien d'évoquer Indochine dans sa communication autour de son premier album solo. Parce que ce dernier ciblait un public plus porté vers Étienne Daho ou Daniel Darc - autrement dit un public Inrocks/Télérama - et non celui d'Indochine : il ne s'agissait pas de se griller en provoquant une affiliation visible avec Nicolas Sirchis ! Le plus que dispensable mais pourtant très hypé Lescop (2013) lorgnait bel et bien davantage vers le chanteur rennais et autres jeunes gens mödernes, ce qui n'échappa ni à la critique ni au public.
Lescop, Lescop, 2013
Matthieu Peudupin apparaît même avec Étienne Daho en 2014 pour chanter "Le Grand Sommeil" dans l'émission Alcaline. Nous l'avions vu précédemment avec Indochine Mk2 aux Francofolies de la Rochelle en 2006, pour une reprise débile de "Teenage Kicks", en pleine mode des guitares distordues et des attitudes rock. L'assumerait-il encore ?
Sa pose de fan pâmé pour les murs de briques l'éloigne pourtant d'un Daho bien plus discrètement érudit, et trahit sa génération malgré des références anciennes et ancrées : une génération rétromaniaque pour qui des références dénuées de sens constituent un contenu identifiable, comme une collection de hashtags. Et cela le rapproche bien plus de Nicolas Sirchis.
Mais Daho garde l'enthousiasme inchangé d'un adolescent dans sa curiosité et son érudition, contrairement à un Nicolas qui n'a jamais été plus loin qu'une rhétorique de fan qui aurait cessé d'évoluer passée la vingtaine. Il ne semble s'être attardé que sur l'image, et ne trouve du confort que dans une certaine superficialité : l'apparente ignorance musicale (ou consensualité) d'une grande partie de son public et de ses défenseurs médiatiques lui rend superbement service.
En d'autres termes, Nicolas semble tirer son public vers le bas, Daho vers le haut.
Vous avez sûrement entendu parler de David Bowie via les interviews de Nicolas. Mais si vous connaissez bien David Bowie, vous connaissez forcément son fidèle producteur Tony Visconti. Ce dernier a récemment produit... Étienne Daho ! pour une nouvelle version de "Paris Sens Interdits", originellement sorti en 1989.
Étienne est bisexuel, discret mais pas secret. Lui n'a jamais eu besoin de marteler sur les plateaux de télévision qu'il aurait écrit tel ou tel "hymne", et que soit-disant des personnes homosexuelles lui écriraient "tous les jours" pour le remercier (information uniquement rapportée par Nicolas...). Il n'a pas besoin non plus de lever le poing sur scène, haranguer ses fans avec des slogans, et se draper dans les couleurs de l'arc-en-ciel pour se faire affilier à une lutte sociétale - comme le fait régulièrement le très hétérosexuel chanteur d'Indochine.
Nicolas Sirchis, Clermont-Ferrand, 2020
"La maison de disques ne voulait pas la sortir, parce que c'était une chanson dite de "pédés". Marc Lavoine ou Étienne Daho sont venus me voir pour me féliciter d'assumer quelque chose."
Soit, mais assumer quoi exactement, sachant que cette chanson ne parlait que de vêtements et de cheveux, en pleine mode de l'androgynie ? (Note : Tony Visconti a aussi produit Marc Lavoine)
En 2015, Dominique Nicolas devant un micro sur ses propres compositions, lorgnait nettement vers Étienne Daho, ce qui n'échappa à quasiment personne. Cela constitue un aperçu hallucinatoire d'une collaboration formidablement cohérente que nous n'avons jamais eue. Imaginez seulement...
...avec ici (1989) à la guitare un Xavier "Tox" Géronimi plus dominikien que jamais. Sommes-nous passés si près que ça d'avoir de vrais Smiths français ? Peut-être n'est-il pas trop tard ?
Et en ce qui
concerne Tox, il a sans aucun doute fait le pire truc de sa carrière
avec Indo Live (1997), alors qu'il a toujours été impeccable avec Daho, d'où l'importance de savoir diriger ses musiciens.
Étienne Daho peut être vu comme le contraire de Nicolas Sirchis. Ce dernier est un homme très creux et superficiel qui a voulu faire de grandes choses. À l'inverse, Daho est quelqu'un de très conséquent, qui a souhaité faire quelque chose de plus léger : de la pop. Éternel adolescent dans ses bons côtés pour l'un (fascination, enthousiasme), ses mauvais pour l'autre (inculture, arrogance).
Pour schématiser à l'extrême : Étienne Daho serait un provincial cultivé, salué par un public parisien en mal d'authenticité ; Nicolas un parisien superficiel et cultureux, salué par un public éloigné des centre-villes et des problématiques de capital culturel.
Nous avons beaucoup évoqué sur ce blog les emprunts faits par Nicolas à des artistes qu'il semblait envier : Brian Molko, Dave Gahan, Brett Anderson... Mais au fond, n'aurait-il pas rêvé d'être Étienne Daho ?
Certes, si le paysage éminemment branchouille qui entoure le chanteur rennais et son côté trop parfait peut le rendre plus facile et avantageux à citer dans l'espace social plutôt qu'un Nicolas indéfendable, il apparaît tout de même qu’Étienne Daho est un homme plus enrichissant à entendre en interview et sur disque. Nicolas a stagné, sa musique n'a jamais évolué - voire n'a jamais vraiment existé - et semble avoir maintenu ses fans dans une longue et stérile immaturité, nécessaire pour continuer de l'admirer sans remise en question possible.
Pour finir, Étienne Daho a toujours extrêmement bien chanté, là
où Nicolas nous fait franchement honte d'année en année.
Dahophile arrivé par accident sur ce blog, et qui se demande quel disque d'Indochine écouter pour la curiosité ? Le Baiser, à la rigueur. Il n'est pas non plus exclu que Dancetaria vous plaise.
"À mon avis, on pourrait plus comparer, s'il y a à comparer, au Velvet Underground. On a d'ailleurs fait écouter le titre à Etienne avant sa sortie, il n'a pas trouvé que ça lui ressemblait."
Dominique Nicolas à propos du titre "Le Baiser" in Indochine Story, Anouk Vincent, 2012